
Ce texte est dédié
à Zoridae (parce qu'elle m'en a donné l'idée)
à Mtislav, pour qu'il revienne
Il est 3 heures du matin, je porte un pyjama rayé, hérité d’un séjour prolongé chez les dingues. C’est un pyjama fin, comme dans les cartoons. C’est le pyjama de Sam Le Pirate quand il est l'heure d'aller se pieuter ou un vêtement qui ressemble à un costume de bagnard caricatural. Il est 3 heures du matin, le ciel est moins noir qu’il n’en a l’air, et je tambourine depuis 10 minutes à la porte d’un pavillon cossu. Je tambourine jusqu’à ce que mes poings ne me permettent plus de tambouriner davantage. Si j’avais de plus grosses mains, les mains de Tony Soprano par exemple, j’aurais plus d’endurance, et j’enfoncerais peut-être la porte, mais on a les poings qu’on a et on fait avec les moyens qu’ils nous donnent.
C’est un coin charmant de la ville. Avec des bosquets, des petits passages entre deux maisons, bordés de fleurs, de rhododendrons, de saules nains, de troènes parfaitement taillés. Les pelouses y sont toutes fraichement tondues. Toute l’année, flotte dans l’air une légère odeur d’herbe humide, plus évidente encore lorsqu’elle peut profiter de la fraîcheur nocturne. Toutes les maisons sont affublées d’une petite rampe de garage. Toutes les voitures sont dehors. Des monospaces de toutes les couleurs ; enfin, de toutes les couleurs pastels : roses, vertes, bleues. Toutes, portant des noms de peintres célèbres. Comme si la dureté chromatique de ces derniers, pensée ou involontaire, avait été ironiquement bannie de ce lieu à tout jamais. Ici comme ailleurs, on aime faire mentir les morts. Il y a néanmoins quelques exceptions à la règle. Garée le long de la rampe de garage de ce pavillon-ci, un splendide bolide rouge-sang roupille en attendant le réveil de son Saigneur et Maître. Finalement, las d’éreinter le flanc de mes poings contre la porte, j'appuie sur le bouton de la sonnette, mais rien ne se produit. Le quartier reste plongé dans un silence de mort. J’appuie à nouveau, et encore une troisième fois, quand je perçois enfin un son ténu, excessivement aiguë. J’enfonce donc mon index dans mon oreille mais je le retire, aussitôt, constatant qu’elle ne siffle pas. C’est la sonnerie qui retentit. Une sonnerie inaudible et continue, qu’on croirait idéalement conçue pour réveiller des chiens ou des loups. Quelques secondes plus tard, la porte s’ouvre.
- Vous ?, fait le toubib en ouvrant la blinde. (Il ne porte pas de pyjama mais une sorte de chemise courte à rayures irrégulières ; certaines très larges et carnassières ; les autres, fines et sournoises. On distingue en haut de ses cuisses nues un petit caleçon fin, large et gris, lumineux comme un écran de télé sans signal). Vous êtes sorti ?
- Oui…enfin, pas tout à fait. J’ai désormais le droit d’aller et venir.
- Mais…comment vous avez trouvé mon adresse ?
- C’est important ? Vous me croyez dangereux ? Jamais je ne...
- Non, ce n’est pas ça…c’est surprenant, dit-il en appuyant son épaule droite au chambranle de la porte.
Pendant la conversation, la petite sonnerie suraiguë ne s’est pas tue. Quand il en prend conscience, il marmonne : « restez-ici ! », puis disparaît quelques instants. Le sifflet s’interrompt (au début, je peinais à l’entendre tout à fait, mais une fois interrompu, je prends conscience de la place qu’il occupait dans l’espace sonore). Je tourne la tête pour observer la rue, déserte et endormie. Lorsqu’elle revient à sa position initiale, le toubib me fait de nouveau face.
- Quelqu’un est parvenu à entrer en moi !, je dis. J’ai froid aux pieds aussi, je peux entrer ?
- Non, vous ne pouvez pas entrer. Vous n’aviez qu’à vous chausser. Quelqu’un est entré en vous, vous disiez ?
- Oui. J’ai un moi nouveau, je crois, mais il appartient à quelqu’un d’autre, je ne sais qu’en faire, je ne sais pas qui en est le propriétaire…enfin, si… ce n’est pas tout à fait vrai, je sais qui, mais je ne sais pas comment le lui rendre.
- Oui, et vous me réveillez à cette heure pour cette toute petite insignifiance ? Vous faites un transfert, vous avez trop mâché, il faut recracher maintenant.
- Vous voulez dire, vomir ?
- Oui, si vous voulez, dégobillez-le !, ça vous soulagera l’estomac. Vous n’êtes pas idiot, vous pouvez sans doute comprendre ce que je vais vous dire. Vous savez, les hindouistes pratiquent cela à la perfection. Ils savent que le corps et l’âme, s’ils sont indépendants l'un de l’autre, ont toutefois des fonctionnements similaires. Le corps - comme l’âme - a de temps en temps besoin de repos, de latence. C’est pourquoi les hindouistes jeunent. Vous devriez jeûner un ou deux jours et tout s’arrangera.
- J’ai une question.
- C’est moi qui en ai une. Vous avez le droit d’aller et venir. C’est bien. Mais...que se passerait-il si, mettons, je disais à la direction que vous utilisez vos « allées » pour réveiller votre ancien thérapeute à 3 heures du matin ?
- Je n’aurais peut-être plus le droit d’aller et venir, je suppose.
- C’est bien ce que je pensais.
Et il me ferme la porte au nez aussitôt. Je suis en pyjama rayé, je suis une caricature de dormeur, manquerait plus que je me trimballe avec un oreiller, j’ai froid aux pieds comme jamais je n’ai eu froid aux pieds de ma vie. En me retournant, j’aperçois tous les habitants des pavillons alentours, sur leur perron, pâles comme des revenants. Ils portent à la main des petites torches enflammées. Ils sont silencieux. La mâchoire contractée, ils émettent avec leur ventre un sifflement pareil à celui de la sonnette. Je les regarde tous, puis lève la tête vers la fenêtre du premier étage de la maison du toubib. Un petit garçon se tient derrière elle. Il cligne des yeux toutes les cinq secondes, montre en main. Il a un sourire anormal, immense.
Sans me hâter, j’entame ma disparition de leur univers, remonte cette petite rue alambiquée, traverse la haie stridente qu’ils forment tous, le regard de l’enfant du toubib, poignardant sauvagement mon dos de bas en haut, suivant quelque structure géométrique complexe. Au bout de la rue, le sifflement s’interrompt. Mes pieds sont chauds. Ce soir, je suis allé, je m’en retourne d’où je viens.