
source
Elle était restée assise quelques instants, parfaitement immobile. A peine avait-elle bougé la tête, faisant un non microscopique du menton, pour manifester malgré elle son incrédulité. Elle avait lentement sorti son carnet répertoire de son sac à mains. Encore plus lentement, étudiant minutieusement chacun de ses gestes, visage légèrement de guingois, elle l’avait ouvert à la lettre M. Armée d’un stylo feutre violet, elle avait rayé mes coordonnées jusqu’à censure totale, ensevelissant la moindre inflexion de son écriture d’antan, anéantissant jusqu’au petit point qui finissait le « i » de la deuxième lettre de mon prénom. Refermant son carnet, elle m’avait dit, sans élever la voix : « objectivement, tu es une crevure ! ». Ne sachant pas à l’époque me taire quand il le faut, j’avais aussitôt répliqué : « étant donné la situation présente, tu me permettras de douter de ce que tu prétends être ton objectivité ». Je m’étais aussitôt attendu à un crachat, à une gifle, à une démonstration ultime de colère, mais elle n’avait rien ajouté de plus, pensait-elle sans doute que je portais en moi les propres germes de sa future vengeance ; quasiment inscrite dans le code génétique de ma future maturation, « pour plus tard », aurait-elle pu dire. Naturellement, elle avait fait la seule chose qu’il convenait de faire en cet instant : disparaître. Point final.
Objectivement, j’étais donc une crevure. Une saleté. Une bactérie de l’existence. Objectivement, je l’étais. En dépit du mal que je lui avais peut-être fait, en dépit ce qui la constituait elle, en tant qu’être humain pensant, en tant qu’individu de chair et d’âme, en dépit de ce que nous avions illusoirement en commun, en dépit des petites choses insignifiantes que nous avions vécu ensemble ; objectivement donc, j’étais une crevure ! Je devais en être une, sans doute, puisqu’aussitôt cette accusation contre moi proférée, je m’étais senti fier, méritant, singulier, unique.
J’étais mauvais, j’étais une crevure, objectivement, une jeune fille de mon passé désormais garderait peut-être toute sa vie une amère rancœur, ce souvenir de moi, nimbé de cette impression objective. Peut-être raconterait-elle à d’autres les quelques mois passés en ma compagnie, peut-être dirait-elle aux suivants : « ce type, c’est la pire crevure objective que j’aie jamais rencontré ». Et cela suffisait à l’époque à me rendre heureux. La crevure objective que j’étais alors pensait qu’il valait mieux finir dans cette catégorie que sombrer à jamais dans l’oubli ouateux des petits amis neutres, qui nous semblent rétrospectivement autant d’étapes sur l’échelle de nos réalisations personnelles. « Ah lui, je ne m’en souvenais même plus », aurait-elle dit sans tout cela. Crevure objective ou non, je voulais alors perdurer, comme du chiendent, percer le voile de leurs souvenirs. Crevure ou non, je rêvais de transmuer, d’étape vaporeuse, je devenais un événement fondateur d’une autre existence que la mienne. J’interagissais !
Elle aurait dit salaud, je me serais senti floué, escroqué pour ainsi dire. Le monde est peuplé de tellement de salaud qu’on aurait peine à les distinguer les uns des autres. Conard eut été encore moins satisfaisant. Les conards du quotidien sont pléthore. Les types qui se marchent sur la gueule pour monter dans une rame de métro. Les types qui humilient leurs subalternes au boulot. Ceux qui grillent des feux rouges et vous font des doigts en appuyant sur leur accélérateur, tandis que vous restez coincé au rouge, avec en vous, coincée également, la frustration immobile et léthargique, qui vous fait serrer plus fort votre volant. Des milliers de conards quelconques, des soldats de la connerie par centaines de milliers, œuvrant un peu partout !
Crevure objective, ça sonnait plutôt bien. Pour un temps du moins…