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Chaque jour ouvrable, à 7 heures sonnantes et trébuchantes, la mini-chaine que l’aspirant écrivain s’est offert grâce à quelques points de fidélité glanés sur son compte bancaire, vomit une version à l’amplitude blafarde du Watermelon Man de Herbie Hancock. Pareillement blafard, il se lève.
La tête pleine de mots, il se rase, se lave, s’habille, rassure sa femme sur l’amour invisible qu’il lui porte assurément-c’est-certain !, puis il dévale les escaliers de son immeuble – c’est jour de désinsectisation, pense-t-il – et paraît finalement dans la rue calme et huileuse. Il prend le métro, satisfait des mots qu’il combine. Il échafaude. L’aspirant écrivain est un échafaudeur de premier plan. Il échafaude à partir d’embryons indistincts les enfants ! : le temps qui passe, les gonzesses-hyper-trop-bonnes qu’il croise tout en se forçant à ne regarder que droit devant lui, pour ne garder d’elles qu’une image fugace, simple, mal fichue, bancale ; c’est si poétique ainsi, pense-t-il, et les mots échafaudés font le reste, c’est-y-pas-beau-ça ! Idées microscopiques, impressions diffuses, association heureuse des mots, hasards de la vie…
L’aspirant écrit sur un tas de trucs dingues , une manchettes de journaux qui ne vous évoquerait rien de rien provoque chez lui une étincelle qui illumine le néant absolu des journées de travail. C’est la même étincelle invisible qui explose lorsque son patron dès potron-minet le convoque d’une sentence simple : « on peut se voir quelques instants, s’il vous plait ? ». Assis sur sa chaise, attendant que l’aspirant rapproche un siège, il parle du temps qu’il fait et des difficultés rencontrées ce matin dans les transports en commun. L’aspirant enfin assis, il s’empare d’une bouteille d’eau de source pour la vider, d’un trait, comme seul un homme-un-vrai le ferait, et il lui montre ensuite comme il lui est aisé de combiner virilité inébranlable et sentiment écologique ; il écrase la bouteille d’une main, contre la peau dure de son bureau et l’aplatit tout en continuant sa maigre péroraison. Le bruit que fait le plastique en s’écrasant couvre toutes ses paroles. Il revisse le bouchon bleu et enfin, jette cette banale et verte compression par dessus son épaule comme un basketteur facétieux vers l’arceau de la petite poubelle en plastique qui se trouve un mètre derrière lui. Il manque sa cible et son dernier effet. La bouteille roule sur la moquette fine du bureau managérial comme une feuille de papier chiffonnée.
L’étincelle à se remémorer tout ce génie ignorée de tous jaillit encore lorsque le patron de l’aspirant écrivain dit, sans craindre d’élever la voix, et donc de se faire entendre par quelque occupant de bureaux plus éloignés : « vous pouvez m’expliquer ce que c’est que cette merde ? ». Ce disant, il tire d’une chemise à élastiques trois tableaux de bord, mesurant chacun un pan différent de l’activité quotidienne et les dispose avec le souci de l'alignement géométrique en face de l’aspirant ; qu’il puisse sans doute contempler lui-même l’étendue de la faute qu’il a commise. « Tous les indices montrent que vous êtes en retard sur toutes les prévisions. Comment vous vous êtes démerdé pour en arriver là ? ».
On ne sait pas. On s’est mal démerdé sans doute, on a placé les mauvaises charrues au cul des mauvais bœufs, on a refusé de s’avilir tant et plus et on a pris la chose par-dessus la jambe. On a rêvé de mots de sang avant de faire son petit boulot correctement pour gagner la récompense du patron sous forme de petite tape amicale. L’aspirant écrivain a la bouche pleine de pensées interdites à la formulation. Elles piétinent sa langue comme des damnés coincés dans une salle d’attente pour l’éternité. Elles veulent s’affirmer, briser leurs chaînes, témoigner de ce qu’elles sont à la face du monde, montrer qu’elles en ont à revendre, qu’elles valent bien mieux que ce que l’on croit, dire que ce boulot n’est que pur souci d’alimentation générale, bouffer, se vêtir, se loger, glaner des points fidélité auprès de sa banque pour s’offrir une mini-chaîne à manger la magie des sons, dérouler le tapis rouge de leur supériorité sur tous, les pensées de l’aspirant écrivain, et tout en bas, ce patron sans idées, qui, finalement, ne sait pas à qui il parle.
Elles éclatent alors comme de toutes petites étoiles en fin de vie, devenues folles, elles se bousculent, ivres, elles se cognent la gueule les unes les autres, elles méprisent en silence, se tordent en silence, mordent le poing de celles qui les précèdent, valsent dans les murs en carton, faisant dégringoler des affiches racoleuses qui n’ont d’autre dessein que de vous inciter à être moins ci, à être moins ça, à être plus mort. Elles soupirent enfin, éreintées, tandis que la voix de la raison leur répète inlassablement : « Monsieur l’aspirant écrivain, personne ne vous connait ; Monsieur l’aspirant écrivain, personne ne vous connait ; Monsieur l’aspirant écrivain, personne ne vous connait ; Monsieur l’aspirant écrivain, personne ne vous connait ; Monsieur l’aspirant écrivain, personne ne vous connait ; Monsieur l’aspirant écrivain, personne ne vous connait ; Monsieur l’aspirant écrivain, personne ne vous connait ; Monsieur l’aspirant écrivain, personne ne vous connait… »
L’aspirant écrivain regarde les trois tableaux de bord que l‘on a disposé devant lui. Les chiffres abscons s’entrecroisent, les pourcentages dégringolent, les lignes droites et froides semblent avoir été dégobillées là, pour en faire rire d’autres.
La tête pleine de mots, il se rase, se lave, s’habille, rassure sa femme sur l’amour invisible qu’il lui porte assurément-c’est-certain !, puis il dévale les escaliers de son immeuble – c’est jour de désinsectisation, pense-t-il – et paraît finalement dans la rue calme et huileuse. Il prend le métro, satisfait des mots qu’il combine. Il échafaude. L’aspirant écrivain est un échafaudeur de premier plan. Il échafaude à partir d’embryons indistincts les enfants ! : le temps qui passe, les gonzesses-hyper-trop-bonnes qu’il croise tout en se forçant à ne regarder que droit devant lui, pour ne garder d’elles qu’une image fugace, simple, mal fichue, bancale ; c’est si poétique ainsi, pense-t-il, et les mots échafaudés font le reste, c’est-y-pas-beau-ça ! Idées microscopiques, impressions diffuses, association heureuse des mots, hasards de la vie…
L’aspirant écrit sur un tas de trucs dingues , une manchettes de journaux qui ne vous évoquerait rien de rien provoque chez lui une étincelle qui illumine le néant absolu des journées de travail. C’est la même étincelle invisible qui explose lorsque son patron dès potron-minet le convoque d’une sentence simple : « on peut se voir quelques instants, s’il vous plait ? ». Assis sur sa chaise, attendant que l’aspirant rapproche un siège, il parle du temps qu’il fait et des difficultés rencontrées ce matin dans les transports en commun. L’aspirant enfin assis, il s’empare d’une bouteille d’eau de source pour la vider, d’un trait, comme seul un homme-un-vrai le ferait, et il lui montre ensuite comme il lui est aisé de combiner virilité inébranlable et sentiment écologique ; il écrase la bouteille d’une main, contre la peau dure de son bureau et l’aplatit tout en continuant sa maigre péroraison. Le bruit que fait le plastique en s’écrasant couvre toutes ses paroles. Il revisse le bouchon bleu et enfin, jette cette banale et verte compression par dessus son épaule comme un basketteur facétieux vers l’arceau de la petite poubelle en plastique qui se trouve un mètre derrière lui. Il manque sa cible et son dernier effet. La bouteille roule sur la moquette fine du bureau managérial comme une feuille de papier chiffonnée.
L’étincelle à se remémorer tout ce génie ignorée de tous jaillit encore lorsque le patron de l’aspirant écrivain dit, sans craindre d’élever la voix, et donc de se faire entendre par quelque occupant de bureaux plus éloignés : « vous pouvez m’expliquer ce que c’est que cette merde ? ». Ce disant, il tire d’une chemise à élastiques trois tableaux de bord, mesurant chacun un pan différent de l’activité quotidienne et les dispose avec le souci de l'alignement géométrique en face de l’aspirant ; qu’il puisse sans doute contempler lui-même l’étendue de la faute qu’il a commise. « Tous les indices montrent que vous êtes en retard sur toutes les prévisions. Comment vous vous êtes démerdé pour en arriver là ? ».
On ne sait pas. On s’est mal démerdé sans doute, on a placé les mauvaises charrues au cul des mauvais bœufs, on a refusé de s’avilir tant et plus et on a pris la chose par-dessus la jambe. On a rêvé de mots de sang avant de faire son petit boulot correctement pour gagner la récompense du patron sous forme de petite tape amicale. L’aspirant écrivain a la bouche pleine de pensées interdites à la formulation. Elles piétinent sa langue comme des damnés coincés dans une salle d’attente pour l’éternité. Elles veulent s’affirmer, briser leurs chaînes, témoigner de ce qu’elles sont à la face du monde, montrer qu’elles en ont à revendre, qu’elles valent bien mieux que ce que l’on croit, dire que ce boulot n’est que pur souci d’alimentation générale, bouffer, se vêtir, se loger, glaner des points fidélité auprès de sa banque pour s’offrir une mini-chaîne à manger la magie des sons, dérouler le tapis rouge de leur supériorité sur tous, les pensées de l’aspirant écrivain, et tout en bas, ce patron sans idées, qui, finalement, ne sait pas à qui il parle.
Elles éclatent alors comme de toutes petites étoiles en fin de vie, devenues folles, elles se bousculent, ivres, elles se cognent la gueule les unes les autres, elles méprisent en silence, se tordent en silence, mordent le poing de celles qui les précèdent, valsent dans les murs en carton, faisant dégringoler des affiches racoleuses qui n’ont d’autre dessein que de vous inciter à être moins ci, à être moins ça, à être plus mort. Elles soupirent enfin, éreintées, tandis que la voix de la raison leur répète inlassablement : « Monsieur l’aspirant écrivain, personne ne vous connait ; Monsieur l’aspirant écrivain, personne ne vous connait ; Monsieur l’aspirant écrivain, personne ne vous connait ; Monsieur l’aspirant écrivain, personne ne vous connait ; Monsieur l’aspirant écrivain, personne ne vous connait ; Monsieur l’aspirant écrivain, personne ne vous connait ; Monsieur l’aspirant écrivain, personne ne vous connait ; Monsieur l’aspirant écrivain, personne ne vous connait… »
L’aspirant écrivain regarde les trois tableaux de bord que l‘on a disposé devant lui. Les chiffres abscons s’entrecroisent, les pourcentages dégringolent, les lignes droites et froides semblent avoir été dégobillées là, pour en faire rire d’autres.