mardi 20 novembre 2012

Amère loque

En ce moment, je lis Gains de Richard Powers, récemment paru aux éditions du Cherche-midi. Je ne sais trop quoi en penser encore mais quelque chose me semble remarquable au fur et à mesure que j’avance dans la lecture de ce roman : sa construction et le travail qu’il a sans doute nécessité. Je devrais d’ailleurs parler de construction(s) puisqu’il y en a bel et bien deux, parallèles, se répondant l’une l’autre : l’histoire d’une femme, malade et désemparée, et celle d’une grande entreprise de produits cosmétiques. On le voit gros comme une maison : les deux lignes qui dessinent la course de ces deux destins (l'un fabuleux et l'autre d'une terrible banalité) se rencontreront bientôt, fusionneront ou entreront violemment en collision. Cela ne gâche étrangement rien. Ce travail de construction n’en reste pas moins remarquable, tout autant que cette minutie, ce goût du détail qui permet à l’ensemble de tenir debout, sans vaciller un seul instant.

Si j’en parle ici, c’est parce que c’est en ce domaine que la littérature américaine me semble supérieure aux autres. Kundera avait peut-être raison en proclamant la mort du roman européen. L’Europe est trop riche de romans, trop opulente de romanciers aussi intimidants qu’encombrants. Riche de Balzac, Cervantès ou Tolstoï. Elle a trop écrit, trop conçu, trop vu naître d’œuvres démesurées, prenant toutes les formes, traitant tout sujet. Tout a été dit et l’on vient trop tard. Les européens savent cela, ils n’ont plus d’illusions à ce sujet. Aussi leurs romans davantage non construits que déconstruits sont des romans de jean-foutre, de fainéants, des romans de peu de choses. Les américains, quant à eux, ne semblent pas avoir été touchés par la sentence de mort prononcée par Kundera. Peut-être ne soupçonnent-ils même pas son existence. A moins qu’ils préfèrent ignorer ce vieux grincheux nostalgique. Ils ont encore l’innocence de concevoir des romans comme des édifices, de les construire pierre après pierre, d’y plonger leurs mains, de s’y rompre le dos.

En pensant à cela, j’ai donc aussi pensé à Kundera, par association d’idées. Je me souviens l’avoir lu compulsivement lorsque j’avais 18 ans. Comme on lit les oeuvres d'une sorte de maître à penser. Tout Kundera, tout ce qui était paru, ce qu’il avait retraduit, essais, recueil de nouvelles et romans, comme une sorte de collectionneur, de conservateur d’autres mémoires. Je me demande si Kundera résisterait à une seconde lecture. Je me souviens notamment que La vie est ailleurs avait produit sur moi une impression des plus fortes. Que m’en reste-t-il aujourd’hui : peu de choses, je dois l’avouer. Le relire me semble pourtant depuis quelques jours une urgente nécessité. A laquelle je succomberai sans doute. Par curiosité malsaine peut-être...peut-être pour mieux connaitre le jeune adulte que j'étais alors...