Au début, je dois le concéder, l’amerloque trio de jazz baptisé The Bad Plus ne me faisait marrer que modérément. Etait plutôt du genre à provoquer chez moi ce genre de début d’érection qui ressemble vaguement de loin comme de près à une demi-molle, si vous préférez l’image. Bien sûr, ces types étaient déjà très forts, très portés sur les recettes d’alchimie délicates et mystérieuses, mais ces trois gars me semblaient quand même manier davantage l’art de tourner en rond que maîtriser celui d’aller droit à l’essentiel. Ce qui constitue dans bien des cas une qualité autant qu’un défaut. Quand The Bad Plus a débarqué, dans ce milieu du jazz si coincé du cul il faut bien le dire, avec sa besace remplie d’idées saugrenues – à la manière d’un gaulliste en chemise Burberry qui décideraient subitement de traverser la rue en ignorant le passage piéton ou de sortir de chez lui sans pièce d’identité et moins d’un euro en poche - les montures à écailles ont dégringolé du nez de certains. Leur en fallait-il beaucoup ?
Hé les mecs ! Si on reprenait des morceaux de Nirvana pour voir ?
C’était là l’audace qui en fit sursauter plus d’un… alors qu’ils étaient en demi-sommeil.
- On pourrait même chanter, pourquoi pas ? T’en penses quoi toi ? Tu sais, d’une manière un peu flegmatique, à la Dean Martin, comme si on avait le cul dans un fauteuil.- Ou comme si on était un peu bourrés. On inclurait ça et là des soupirs savants, des pulsations supplémentaires et tout un tas de blanches placées aux mauvais endroits.
C’était une idée, c’était l’idée en tout cas – plutôt léger, n’est-ce pas ? – mais une idée un peu falote, qui n’avait d’autre portée que celle qu’occupait déjà son volume corporel. Ou à peine plus. En quelque sorte, ça ne retournait les méninges que d’une poignée d’anti-conformistes tellement anti-conformistes qu’ils finissent par être conformes entre eux, que d’une autre poignée de puristes s’effarouchant pour un rien, comme des vierges déjà contaminées par la routine.
Mais d’autres – ce grand conard de moi, entre autres – se disaient qu’il y avait peut-être bien quelque chose d’intéressant chez ces gars là, qu'il ne suffisait peut-être que d'attendre pour voir. En toute discrétion. Pour voir et entendre autre chose que l'étalage de quelques idées potaches, certes savamment exécutées, mais qui ne pourraient jamais défriser que l’expert-comptable de l’O. N. J.
Et ce jour est arrivé. Ce jour où le trio décida de faire tapis, banqueroute et l’obscène exposition de ses vraies idées. Le titre du bijou semble ainsi parfaitement concorder avec cette nouvelle naissance : Made Possible. Made possible by what ? by who ? Un ingénieur du son tout d’abord qui imprime avec délicatesse sur la musique du trio toute une gamme de figures et d’atmosphères synthétiques. Et puis nos trois nickelés bien sûr, qui ont enfin abordé le problème par une autre face. Ce qui a changé radicalement dans ce trio, c’est cette capacité à le concevoir comme un ensemble totalement imbriqué, comme une entité impossible à morceler, à séparer, que l’atmosphère soit écorchée, héritée de Stravinsky ou de type rouleau compresseur. En quelque sorte, ces types se sont découverts une capacité à fabriquer de la musique, non pas les uns à la suite des autres, mais en parfaite simultanéité, à milles lieux de ce que peut faire un Brad Mehldau de la forme trio aujourd’hui ou de ce que pouvait en faire Bill Evans, dans un tout autre genre. Rendu possible par quoi ? Par rien, sans doute. C’était déjà là, si l’on réécoute par pure curiosité les précédents albums du trio. Il ne suffisait que d’attendre que ces trois pommes pleines de vers tombent de l’arbre. Que les lois de l’attraction fassent leur travail. Etre là au moment élu et tendre l’oreille. La musique est aussi – enfin parfois – affaire de patience.
