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jeudi 11 juin 2015

Ornette

Ornette. On croirait le nom d'une espèce d'oiseau. Vous ne trouvez pas ? Tiens, une Ornette, ça faisait longtemps que je n'en avais pas vu, on en voit qu'au printemps... Si je ferme les yeux et que je demande à ma mémoire de creuser, je déterre ce souvenir. J’ai 20 ans. Je tourne le dos à ma paire d’enceintes. Je suis allongé sur le lit. A l’envers. Ma tête est donc au pied du lit. Mon cou, plus exactement, car ma tête, elle, pend dans le vide. J’écoute Free Jazz : A collective improvisation. Le disque est paru en 61. La session date de la fin de l’année 1960. Deux Quartet jouent et improvisent simultanément. Je déteste ça, puis j'adore, je déteste à nouveau, j'adore encore. Mes parents ne vont pas tarder à gueuler à mon avis. Magie de la stéréo, une enceinte est dévolue à chaque quartet. Ornette joue dans l’enceinte de gauche et Dolphy dans celle de droite. J’adore le jeu de LaFaro sur ce disque. La révolution est en marche. Elle deviendra bientôt absconse comme toute révolution sûre de son fait. J’écoute sans vraiment écouter à vrai dire, en tout cas, pas au sens traditionnel. Ecouter ce disque, c’est comme surfer - même si je n'ai jamais surfé de ma vie - prendre une vague, attendre, en prendre une autre. J'écoute Ornette en riant, pendant quelques minutes et je m'essaie à considérer les autres comme autant d’ornementations, un peu comme si de petits serpents glissaient sur la peau d’un plus gros. Je prends la vague des batteurs. Blackwell joue délié tout d'un coup et Higgins martèle. Et ils alternent. L’un est un écho de l’autre et vice versa. Eux aussi semblent prendre des vagues. C’est un peu comme une séance d’hypnose. Même si à dire vrai, je n’ai jamais assisté à aucune séance d’hypnose. 

On ne verra plus d'Ornette au printemps... 

samedi 30 mai 2015

Expérience

     Je ne crois pas beaucoup aux vertus de l'expérience. Je ne crois pas que l'âge nous permette de mieux comprendre le monde. A chaque âge ses scories, ses parasites, ses œillères. Être libre n'est une tâche aisée à aucun âge. 
     Il est toutefois possible que l'âge nous rende plus profond. Je ressens moi-même la possibilité cette concession. Jeune, je ne prêtais pas beaucoup d'attention à la musique de Louis Armstrong. Aujourd'hui, des larmes me montent aux yeux quand j'écoute Wrap your Troubles in dreams. Trane n'aurait sans doute pas pu composer Alabama à 20 ans. De la même façon, je suis frappé par la profondeur, la puissance, la spiritualité du son de Getz sur son dernier enregistrement - fameuse session Verve perdue et retrouvée par pur hasard - et sur Sunshower tout particulièrement. Et il y a Art Pepper. Dieu que j'aime la dernière période d'Art Pepper. La vie, indéniablement, l'a rendu plus profond. Plus grand. Plus large. Plus rien ne parasite son expression. Ses sentiments, ses pensées, sa narration sont devenus limpides. Son jeu semble totalement découler de son expérience, musicale et humaine. A l'écoute de Patricia, qu'Art composa pour sa fille (à retrouver sur l'album Today) ou de sa version de Nature Boy (extrait de l'album Straight Life) et comparativement, de ses premiers enregistrements, on mesure l'étendue de cette quasi-métamorphose. Il est vrai que la vie ne l'a pas épargné, si ce n'est lui-même. A la fin des années 70, Pepper était moins un survivant qu'un sursitaire. Comme l'était Getz, lors de sa dernière session. La musique de ses hommes, non pas revenus de tout, mais en tout cas revenus de nombre de joies, de peines, d'échecs, de fêlures, transpire la profondeur de la vie et peut-être le pressentiment du monde à venir. L'art, lorsqu'il atteint ce point, n'est en effet pas loin d'être métaphysique...

lundi 4 mai 2015

Maestro

     Une pièce du dernier disque du pianiste Shai Maestro, mystérieusement baptisé Untold Stories, se nomme Painting Live. En l'écoutant, on comprend ce qui rend ce musicien si particulier. Cette composition est en ce sens une sorte de clé, généreusement cédée. C'est en effet ce qu'il fait, peindre, et peindre d'un seul geste. Bien sûr, il y a dans ce seul et même geste toute une décomposition, on y retrouve la suspension, la pensée, les allers et retours à la palette des couleurs, l'élan de l'esquisse et le souci de la finition. Tout cela à la fois. On pressent la chose moins écrite que savamment travaillée, réfléchie. Sans doute a-t-il en effet pensé tout cela avant de se mettre derrière le piano - longuement, sereinement. Les notes étaient sans doute déjà avec lui avant de résonner, les notes et les intentions. La palette était sans aucun doute prête à l'emploi. Difficile de peindre à plusieurs, c'est pourquoi la tentation de la solitude n'est guère lointaine, malgré la présence, rassurante peut-être, de ces acolytes habituels de trio. Shai Maestro - quel nom, vraiment - avait déjà, lorsqu'il jouait pour d'autres, le don, chargé de peu de notes, d'enluminer des compositions bâties parfois sur trois fois rien. Désormais qu'il roule pour lui, on lui sent le pinceau libre, ses compositions prennent littéralement forme devant nous, en toute quiétude et en toute patience.

mardi 14 avril 2015

John, Herbie et Miles sont dans un bateau

18 juin 1969  : le guitariste John McLaughlin participe à une séance d'enregistrement sous la direction de Miles Davis, en compagnie de son ami Dave Holland, de Herbie Hancock, Tony Williams, Corea... Il a débarqué à New York, de son Angleterre natale, il y a deux jours ; son destin s'accélère déjà. La seule recommandation de Miles sera la suivante : "Joue comme si tu ne savais pas jouer." A la fin de la séance, McLaughlin se rapproche de Hancock et murmure à son oreille : "Herbie, j'avoue que, comment dire... C'était bien ce qu'on a joué ?" Hancock répond dans un sourire : "Bienvenue à une séance d'enregistrement de Miles, John !"


Lu ce jour dans le Jazz Magazine du mois d'avril (Nouvelle Formule) sous la plume de Julien Ferté

mercredi 18 mars 2015

     Hier soir, je roulais sur l’avenue d’Italie, revenant d’Orly Ouest, où je venais de déposer ma sœur. La radio beuglait des trucs sans grande importance. Je faisais défiler les stations en ricanant. RMC, des conneries en file indienne à propos de Zlatan Ibrahimovic. Rien que la portée de ce débat débile semblait lui donner raison : la France est peut-être bien un pays de merde. Les voitures se trainaient derrière deux camions poubelle qui ralentissaient le trafic. Je beuglais ainsi à l’unisson des ondes. Sur TSF Jazz, Jamie Cullum, le gendre-idéal-qui-range-sa-chambre du jazz vocal à Maman, débitait Live from London son anglais raffiné. Pourquoi pas, me suis-je dit. Et oui, pourquoi pas. C’est bientôt le centenaire de la naissance de Billie Holiday, nous prévenait-il. Ça va commémorer à tout va, me suis-je dit. Les disques d’hommage vont fleurir comme des parterres de bégonias au beau milieu de l’été. Cassandra Wilson, au parfum, sera totalement raccord, nous disait-il. Son hommage sur cd et j’en suis sûr, microsillon, sortira le 6 avril. Le 7, Billie – ou son hologramme commercial – aura cent ans. Des disques en hommage à Billie, il y en a eu des palanquées. Et il y en aura donc d’autres, estampillés centenaires. Aucun ne fut, n’est et ne sera inoubliable. Evidemment, me suis-je dit, en dépassant une camionnette par la droite, lorsque j’entendis Cullum annoncer Dee Dee Bridgewater. Lorsque l’on susurre le nom de Billie, elle n’est jamais loin, celle-là. Simagrées au programme… Quelle chanson reprit-elle ? Je ne m’en souviens plus. J’écoutai d’une oreille distraite, en souhaitant que cela finisse au plus vite. Dee Dee Bridgewater est comme un avion qui passe au-dessus de votre pavillon pendant que vous faites un barbecue dans votre jardin : vous attendez patiemment qu’il disparaisse avant de remettre les saucisses sur le grill. Dix secondes après son passage, vous oubliez tout du boucan qu’il fit.
     Après Bridgewater, ce fut au tour de Gregory Porter de pointer au Bureau des Hommages. Le personnage n’avait rien à vendre, aucune légitimité à faire valoir. Il tint seulement à partager l’un de ses morceaux favoris. No Regrets. Dès les premières mesures, des larmes ruisselèrent sur mes joues. Les voitures de devant devinrent de la bouillie. J’oubliai leur allure lymphatique et leur manque de réactivité. J’oubliai tout, quelques instants. La voiture était à l’arrêt, il y avait un feu ou je ne sais quoi, et Billie venait de me prendre par surprise. Je ne sais comment expliquer la chose. J’ai assez peu l’habitude de chialer - enfin chialer, n'exagérons pas non plus - en écoutant des chansons dans ma voiture, voyez. Je venais de passer une journée de merde, j’avais simplement besoin d’entendre ça. Billie, sur No Regrets, chanter exactement elle le chante. Avec la plus grande sincérité. So I say goodbye with no regrets. 
     Il y a parfois de la tristesse dans la joie. Il y en a même très souvent. Il y a souvent des larmes contenues dans l’expression d'un bonheur. Il y a dans la voix de Billie, sur ce titre particulièrement, quelque chose qui témoigne d’un sentiment de submersion. En nous, tout se mélange, un bonheur soudain, intime et décrété et l’illusion brève d’avoir balayé les souvenirs sombres, les découragements ou de les avoir simplement repoussés quelques instants. Le monde fait soudainement une autre gueule. Il se transfigure. Cela ne durera pas mais qu’importe ! Dans cette joie là, dans cette joie triste là, il y a de l’oubli et de l’abandon. Pas une reddition, mais un simple lâcher-prise. Voilà pourquoi j’aime Billie, parce qu’elle fait davantage que chanter, parce qu’elle se tient là devant vous et qu’elle vous invite à l’accompagner. On n’entend rien des petits bruits du studio quand elle chante, on n’entend qu’elle, surnageant. Artie Shaw a beau s’escrimer ; sa clarinette ne semble qu’un timide ornement. Bunny Berrigan souffle quant à lui dans sa trompette comme une ombre, ce qu'il ne tardera pas à devenir tout à fait. Billie, elle, jette aux oubliettes le monde d’autrefois pour célébrer sa métamorphose. Hier soir, j’avais besoin de cela.

mercredi 20 mars 2013

Sok cha cha




Les notes que Benny Golson a rédigées pour son album Free, enregistré un lendemain de Noël 1962, sont si justes, si clairvoyantes que j’aurais pu les retranscrire dans leur intégralité. Ici même. Et si je ne le fais pas, c’est uniquement parce que je crains d’en faire une traduction approximative. Le saxophoniste semble – en décembre 1962 – être à un point de sa vie où il cherche à se libérer des poids qui lestent la carrière de tout musicien – plus particulièrement des musiciens de jazz. Le poids du passé, de cette tradition si lourde et si violente. Le poids du futur aussi, constitué de cette nécessité qui exige des musiciens de jazz qu’ils créent obligatoirement quelque chose de nouveau, d’absolument nouveau, jusqu’à se perdre. Le poids créé par l’illusion de cet équilibre savant qu’il faut alors établir de ses propres mains, de sa propre imagination, jusqu’à l’obsession. Le poids des critiques – pointilleuses, mesquines parfois – également, cela va de soi.

 
Golson, à ce moment de sa vie, en témoigne simplement dans ces notes. Il recherche la liberté. Une liberté qui lui permettra de franchir ce palier céleste qu’effleurent les musiciens expérimentés, devenus sages par la force des choses. 33 ans, c’est l’âge de Benny Golson en décembre 62 et si son album n’est pas free, au sens où on l’entend à l’époque, il révèle toutefois une aisance nouvelle, une aisance absolument insolente. L’aisance du musicien qui maîtrise l’intégralité de ce qu’il joue, n’est plus le jouet de sa création mais s’amuse des thèmes qu’il explore, les retourne, voyage en eux comme dans une maison d’enfance dont nul recoin n’est ignoré.

 
Le premier titre de ce disque, Sock Cha Cha, est une composition du pianiste Will Davis. Golson l’entendit pour la première fois chez son compositeur, lors d’une de ces après-midi où l’on laisse filer le temps à écouter des disques et à échanger des impressions. Le thème envouta Golson à tel point qu’il ne le quitta plus, pendant presque 3 ans. Pendant ces trois années, on ne sait ce que Golson en fit, s’il le joua seul, chez lui, des heures durant, s’il le sifflota à ses heures perdues, s’il rêva de chorus héroïques dans son sommeil, s’il nota sur des carnets des idées d’exploration future. Son improvisation sur ce thème, trois années après l'avoir entendu donc, le laisse entendre, le laisse deviner. Quelque chose dans ce goût là… Son chorus est si maîtrisé, si facile, chaque note, chaque phrase, sont si inattendues, surprenantes qu’il serait étonnant qu’il en fût autrement. Toujours est-il qu’en écoutant ce morceau, je comprends parfaitement ce qui a fasciné Golson à ce point. Le thème est doté d’un charme qui ne se définit pas, d’un charme au sens où l'on entendait les charmes au temps où l’on croyait encore au pouvoir des enchanteurs - ce qu'est Golson ici en quelque sorte - et des fabricants de potion. Je le retourne moi aussi en tout sens, le sifflote à mes heures perdues, l'écoute à n'en plus pouvoir, comme une sorte de dingue fasciné par une seule et même image, m'étonne des longues notes de Golson, souvent suivies de fulgurances facétieuses, de ses trouvailles, de la familiarité qui l'unit à ce thème, tombé sur lui pour ainsi dire, comme le plus beau des hasards ; et je sais qu’il ne me sera pas permis de l’oublier. 

 

« I know that the basic emotional element un jazz is feeling – not how precise the performance, but with how much real feeling. I say real because some composers try to write feelings into their music through notation. Of course, this approach is erroneous and ludicrous ; the real feeling comes from the performer.  »


Benny Golson                         
Free liner notes                         
 
 

vendredi 22 février 2013

Donald Byrd (1932 - 2013)


He's a born educator, it seems to be in his blood…
 

Herbie Hancock

 


Donald Byrd ne passera jamais pour un grand innovateur. Il n’a du resté créé aucune œuvre majeure, même si l’on peut mettre à son crédit de très bons disques de jazz (Free Form, A new perspective, Royal Flush, pour n’en citer que quelques uns). L’Histoire retiendra pourtant son nom, avec une pointe de tendresse et d’émotion.


En premier lieu, parce que son nom restera intimement lié à l’un des labels historiques du jazz : Blue Note. Donald Byrd, quoi qu’en en pense, c’est Blue Note. Et Blue Note, c’est en partie Donald Byrd. L’émergence d’un son et sa pérennité à travers les époques. En second lieu, parce que Donald Byrd fut un grand pédagogue. Il fut celui qui prit le jeune Herbie Hancock sous son aile, lui qui l’encouragea, lui prodigua conseils et encouragements lorsque le pianiste, à l’état embryonnaire de son génie, âgé de tout juste de 22 ans, enregistra sa première session en qualité de leader et le désormais standardisé Watermelon Man. Ce souci de transmission ne le quitta jamais. C’est encore lui qui en 1979 guida une jeune troupe d’étudiants (The Blackbyrds) vers l’émancipation, lui qui ne cessa d’enseigner toute sa vie, à l’Université de Howard, de Columbia, au Queens College… La liste est inépuisable des musiciens qui lui doivent beaucoup.


Donald Byrd ne restera pas dans les mémoires comme l’un des plus grands trompettistes de jazz. Il était du reste moins un musicien de jazz qu’un joueur de jazz. Il n’était pourtant pas qu’un simple instrumentiste – loin s’en faut. Ses notes déliées, souvent brèves, son intuition mélodique, constituent une sorte d’équilibre entre la frénésie désordonnée d’un Freddie Hubbard et cette science de l’économie qui guidait le jeu d’un Miles Davis. Si j’utilise l’expression joueur de jazz, sans aucun sous-entendu péjoratif, c’est sans doute parce que Byrd n’était certes pas un grand créateur mais qu’il savait comme personne transfigurer les formes les plus simples. Toujours guidé par un impératif de clarté et peut-être, puisque nous y sommes, d’honnêteté. Son association avec le pianiste Duke Pearson (compositeur et arrangeur injustement sous-estimé) fait absolument merveille sur A new Perspective ; ce disque de chœurs, d’une justesse absolument remarquable. Son jeu précis, jamais hors-limites, illumine encore son Free Form de la fin de l’année 1961, qu’il enregistra avec les jeunes Hancock et Shorter. J’ai l’impression de n’avoir jamais cessé d’écouter ses deux disques. J’ai l’impression qu’ils m’ont accompagné et qu’ils m’accompagneront encore.


De la tendresse et de l’émotion, sans aucun doute. Voilà l’œuvre d’un grand artisan, d’un de ces artisans qui aiment tellement leur artisanat qu’ils parviennent à le transcender, à le porter plus haut que ce que quiconque aurait pu imaginer. Pour cela et pour bien d’autres choses, l’Histoire saura ne jamais l’oublier. A quoi servirait-il d’obéir à l’usage en lui recommandant de reposer en paix ; cette paix, Donald Byrd l’avait sans aucun doute trouvé de son vivant.

 

mardi 8 janvier 2013

Pannonica

La baronne Pannonica de Koenigswarter est née dans le Hertfordshire, région anglaise située au nord de Londres, le 10 décembre 1913. Fille de Sir Charles Rothschild, sa voie semblait toute tracée. Diners mondains, luxe outrancier, mariage avec un type de la haute. Loin de tout et plus particulièrement du monde. Elle épousa du reste un homme de sa condition en 1935, un militaire et diplomate français d’origine allemande : le baron de Koenisgwarter. De cette étrange union – étrange car on n’aurait pu imaginer couple plus mal assorti – naquît une tripotée d’enfants au milieu de querelles incessantes. La séparation, inévitable, entre cet homme froid, ordonné et cette femme bouillante et bordélique, intervint en 1951, date à laquelle notre baronne, fraichement déshéritée, décida de s’installer à New-York pour vivre une vie libre de toute entrave, vagabonder de clubs de jazz en clubs de jazz, fumer des joints en compagnie de repris de justice noirs et on ne sait quoi d’autre que la morale bien née nous empêche même d’imaginer. On ne la plaindra pas pour autant : on se demande bien ce que signifie l’expression « couper les vivres » au sein de la famille Rotschild car la baronne continua à rouler en Rolls, parfois en Bentley et n’eut aucune peine à se payer une suite permanente à l’hôtel Stanhope sur la Cinquième Avenue. Etait-ce quelque rente, découlant de son divorce, prononcé quelques années plus tard, qui lui permettait de ne pas se préoccuper du quotidien ? Je n’en sais foutre rien. Quelque chose comme cela sans doute. La baronne mena manifestement grand train, soutenant financièrement un nombre absolument ahurissant de musiciens de jazz, au grand dam de son illustre famille, tout particulièrement Thelonious Monk, qui vécut chez elle les dix dernières années de sa vie.

On sait que Bird rendit l’âme chez elle aussi. On sait que nombre de jazzmen lui consacrèrent quelques compositions ; Gigi Gryce son Nica’s tempo ou Monk son Pannonica. On véhicula sur son compte pas mal de ragots, de médisances. Jalousie peut-être ou est-ce ce réflexe qui conditionne les êtres humains à peindre en noir tout ce qu’ils aperçoivent. En réalité, on ne sait pas grand-chose de cette femme. Sa biographie reste à écrire. Dans l’attente, on peut feuilleter ce magnifique livre « Les musiciens de jazz et leurs trois vœux », conçu par la baronne, contenant des photographies des musiciens qu’elle a aimés, admirés, aidés, ainsi que leurs trois vœux les plus chers, cédés à brule-pourpoint sur sa demande.

Lire, les uns après les autres, les vœux de musiciens sans le sou. « De la thune, de la thune, de la thune », sont ainsi les 3 vœux de Philly Joe Jones. Et ceux de Mingus, de Max Roach, de Sonny Rollins. Un peu plus subtil, celui de Dizzie qui rêvait de ne pas « être obligé de jouer pour de l’argent ». Un peu plus révolté celui de Shepp qui souhaitait être « libéré de la pauvreté ». Le détachement de Ben Webster : « Là, tout de suite, je voudrais bien composer une ou deux mélodies ». Les fantasmes sexuels de Coltrane qui imaginait sa sexualité multipliée par trois ou ceux de Dexter Gordon qui révélait s’autocensurer pour ne choquer personne. Découvrir que l’un des vœux les plus chers de Louis Armstrong était de ne jamais être constipé. Lire ces trois vœux d’Art Blakey à l’attention de la baronne : « que tu m’aimes ; que mon fils se tire de ses emmerdes ; divorcer et t’épouser. » Terminer en savourant l’acidité du seul vœu de Miles, violent, cinglant, à l’image de l’homme qu’il était.

A la question : Miles, quel serait ton vœu le plus cher, Miles répondit : « Etre blanc ! »

 

La baronne Pannonica de Koenigswarter est morte en 1988. Conformément à ses dernières volontés, on dispersa ses cendres au large de Manhattan, aux alentours de minuit.

jeudi 13 décembre 2012

He's Alive : He's Aliiiiiive !

Il se passe quelque chose en ce moment dans le milieu du jazz. Quelque chose qui fait penser que cette musique n’est pas encore pas tout à fait morte. Son corps souffre indéniablement, mais il bouge encore et le souffle est encore chaud.

Il y eut le disque des trois cinglés qui composent The Bad Plus, celui des rosbifs du Roller Trio. On découvre maintenant, Rusconi, un trio de suisses complètements déglingués. Même causes, même effets. L’ensemble est soudé comme les ouvriers de Florange, qui s’y connaissaient depuis un bail question soudure, cimenté comme une famille de portugais, colmaté comme un joint de baignoire ; personne n’entreprend de capturer la lumière pour ne l'avoir que pour soi, personne ne marche sur les pieds de son voisin ; sans s'excuser tout du moins. Les trois hommes s’avancent et lancent leurs idées dans une sorte de bordel organisé. C’est lyrique, parfois sombre, et parfois même carrément inquiétant, mais aussi joyeux de temps à autre, facétieux, irrévérencieux. L’institut médico-légal peut encore garder ses instruments au chaud ; l’autopsie, c’est pas pour maintenant.






mercredi 12 décembre 2012

Destins croisés


Ravi Shankar disait ceci à propos de John Coltrane :

« J'écoutais beaucoup Louis Armstrong, Cab Calloway ou Miles Davis, mais j'associais leur musique à des pièces enfumées avec drogue et alcool. Quand j'ai connu Coltrane, il avait cessé de boire, il était devenu végétarien. Je n'arrivais pas à le croire, il avait l'air si clean, si comme il faut ! Surtout, il était humble. Nous nous sommes rencontrés trois ou quatre fois à New York, il posait des questions sur les ragas, l'improvisation. Je lui disais : j'entends des perturbations, des sons perçants, quelque chose qui hurle dans votre musique. « C'est exactement ce que je veux apprendre de vous, m'a-t-il répondu, comment puis-je mettre de la paix dans ma musique ? » Hélas, il est mort alors qu'il devait me rejoindre, pour six semaines, à Los Angeles. Il avait donné mon prénom à son fils : Ravi Coltrane est aujourd'hui saxophoniste de jazz, comme son père ! »

Le plus célèbre des joueurs de sitar est mort ce mardi, à l’âge de 92 ans. La conversation va donc pouvoir reprendre là où le sort l’avait laissée.





jeudi 6 décembre 2012

Etrange poétique de la concordance du temps

Quand on est vieux, parfois, on meurt.

C’est le cas de Dave Brubeck, par exemple, mort la veille de son 92ème anniversaire. La veille, alors que le monde du jazz s’apprêtait à souffler les bougies à sa place. Il est grand temps de s’en aller, s’est-il peut-être dit. Je trouve la sortie élégante. Je dois pourtant confesser avoir très peu écouté Brubeck. Je connais Take 5, évidemment, et Blue Rondo a la Turk comme à peu près tout le monde et voilà tout. Et puis, quelques enregistrements sur lequel on le retrouve au piano, de passage, on ne sait par quel hasard. Chez les amateurs de jazz, il est de bon ton de se moquer de Brubeck ou de le mettre à l'écart, de négliger son apport, de railler son coté « jazz pour les masses » ; il s’agit au mieux d’un tropisme, au pire d’un snobisme. En ce qui me concerne, je n’ai pas d’avis sur la question. Je reconnais au jeu de Brubeck une certaine qualité, un toucher particulier et à ses compositions les plus fameuses, un petit quelque chose d’élégamment alambiqué mais cela ne va pas plus loin. Sa musique, tout du moins le peu que j’en ai entendu, me laisse froid.

Par une étrange coïncidence, Oscar Niemeyer, pape brésilien de l’architecture moderne et autre vieillard célèbre s’est éteint le même jour, à 104 ans. Un âge qui donne le tournis. Voilà un homme se dit-on, qui a dû vivre l’Histoire comme personne, surtout celle particulièrement troublée du Brésil. On lui doit l’étrange cathédrale de Brasilia, le siège des Nations-Unies (en partie), d’autres bâtiments gris, lisses et froids. Je n’en sais pas plus, à vrai dire, c’est la coïncidence que je trouvais troublante. En même temps, je suppose que ces deux hommes ne sont pas les seuls à être morts le 5 décembre 2012. Il s’agit donc d’une coïncidence qui n’en est pas vraiment une.

Quelques jours plus tôt (cocorico) José Bénazéraf, 90 ans, réalisateur de films chauds et intellos, en dépit des apparences - tels que : Joë Caligula – Du suif chez les dabes ; Le Désirable et le Sublime ; L’Enfer dans la peau – les avait précédés. Je ne sais plus qui a dit que tout homme était un obsédé sexuel par nature et qu’avec l’âge, il devenait de plus en plus obsédé mais, hélas, de moins en moins sexuel. L’adage semble se confirmer à la lecture de la filmographie de Bénazéraf. Finis les titres Nouvelle Vague, à partir du milieu des années 70, les productions de Bénazéraf commencent à se corser : Adolescence pervertie (1974) ; La Veuve lubrique (1975) ; La Bonne Auberge (ici on baise) (1977) ; Je te suce, tu me suces, il nous… (1979) ; Chattes chaudes sur queues brulantes et La Madone des pipes (1983) ; Le Port aux putes (1985)… avant de se terminer chez le psy avec le cultissime Acteurs porno en analyse, tourné en 1998. Si la sortie de Brubeck fut élégante, on remarquera que celle de Bénazéraf fut astucieuse. Ce qui fera dire à Langlois (l'un des fondateurs de la cinémathèque) que les films de ce pornographe assumé qui filmait des culs sur des citations de Baudelaire et de Kierkegaard, « charriaient des pierres et des diamants ».

jeudi 29 novembre 2012

La brève histoire de Peter Sims

Pete La Roca, né Peter Sims en 1938, n’est sans doute pas le plus fameux des batteurs de jazz. Moins stylé que Tony Williams, moins inspiré qu’Elvin Jones, moins tutélaire qu’Art Blakey, moins aventureux que Max Roach. Sa carrière en dents de scie explique peut être cela ou c’est peut-être plus sûrement ce qui l’explique. 3 albums en qualité de leader et une poignée d’autres dans la peau du sideman, à une époque où les musiciens de jazz enregistraient à peu près tous les matins pour leur compte et pour celui des autres. Il n’empêche que parmi ces quelques disques, on retrouve un des plus beaux, enregistrés chez Blue Note, Basra, sorte de contrepoint - ou d'écho - de ce qu’avait été le Olé de Coltrane, 4 ans plus tôt. Il n’empêche, aussi, qu’on le retrouve soutenant des musiciens que l’Histoire devrait davantage chérir : Joe Henderson, Kenny Dorham, Freddie Hubbard, Art Farmer, Charles Lloyd ou encore Jackie McLean, sur des sessions de choix.

La vie d’un musicien de jazz, il est vrai, est un sacerdoce. Un sacerdoce qui n’a besoin d’aucune autorité pour défroquer ceux qui perdent cette volonté qui permet d’affronter toutes les tempêtes. Les gigs se succédant dans des bouges infâmes, devant un public de paumés, ne sachant pas eux-mêmes comment ils ont atterri là – et on ne dit pas ce qu’il faut faire pour les dégoter. Les discussions unilatérales avec les maisons de disque, de plus en plus réticentes à enregistrer du jazz. Le travail permanent, acharné, que nécessite la pratique de l’instrument. La concurrence des autres musiciens, dont certains ont les dents qui raclent le linoléum. Manger peu. Se camer beaucoup. Dire adieu à une vie de famille digne de ce nom. Pete La Roca n’avait peut-être pas cette flamme là, cette capacité à avaler toutes ces saletés de couleuvres. Aussi, le batteur métronomique, mi-batteur, mi-percussionniste, préféra prendre le virage du conformisme en 1968 et devenir avocat. On gage que ses plaidoiries devaient être calées sur le bon tempo et maîtriser la science du point d’orgue.

Plusieurs vies plus tard, le batteur italien Aldo Romano l’avait convaincu de sortir de son silence, cause sans doute d’un amour de jeunesse. Pete avait donc ressorti pour un temps cymbales, caisse claire et tom basse. Il jouait encore il y a 4 ans au Duc des Lombards. La vie lui a demandé de tout remiser il y a dix jours. Il est vrai qu’en toutes choses, les bons comptes font les bons amis.




vendredi 23 novembre 2012

Malus


Au début, je dois le concéder, l’amerloque trio de jazz baptisé The Bad Plus ne me faisait marrer que modérément. Etait plutôt du genre à provoquer chez moi ce genre de début d’érection qui ressemble vaguement de loin comme de près à une demi-molle, si vous préférez l’image. Bien sûr, ces types étaient déjà très forts, très portés sur les recettes d’alchimie délicates et mystérieuses, mais ces trois gars me semblaient quand même manier davantage l’art de tourner en rond que maîtriser celui d’aller droit à l’essentiel. Ce qui constitue dans bien des cas une qualité autant qu’un défaut. Quand The Bad Plus a débarqué, dans ce milieu du jazz si coincé du cul il faut bien le dire, avec sa besace remplie d’idées saugrenues – à la manière d’un gaulliste en chemise Burberry qui décideraient subitement de traverser la rue en ignorant le passage piéton ou de sortir de chez lui sans pièce d’identité et moins d’un euro en poche - les montures à écailles ont dégringolé du nez de certains. Leur en fallait-il beaucoup ?

Hé les mecs ! Si on reprenait des morceaux de Nirvana pour voir ?

C’était là l’audace qui en fit sursauter plus d’un… alors qu’ils étaient en demi-sommeil.

- On pourrait même chanter, pourquoi pas ? T’en penses quoi toi ? Tu sais, d’une manière un peu flegmatique, à la Dean Martin, comme si on avait le cul dans un fauteuil.

- Ou comme si on était un peu bourrés. On inclurait ça et là des soupirs savants, des pulsations supplémentaires et tout un tas de blanches placées aux mauvais endroits.

C’était une idée, c’était l’idée en tout cas – plutôt léger, n’est-ce pas ? – mais une idée un peu falote, qui n’avait d’autre portée que celle qu’occupait déjà son volume corporel. Ou à peine plus. En quelque sorte, ça ne retournait les méninges que d’une poignée d’anti-conformistes tellement anti-conformistes qu’ils finissent par être conformes entre eux, que d’une autre poignée de puristes s’effarouchant pour un rien, comme des vierges déjà contaminées par la routine.

Mais d’autres – ce grand conard de moi, entre autres – se disaient qu’il y avait peut-être bien quelque chose d’intéressant chez ces gars là, qu'il ne suffisait peut-être que d'attendre pour voir. En toute discrétion. Pour voir et entendre autre chose que l'étalage de quelques idées potaches, certes savamment exécutées, mais qui ne pourraient jamais défriser que l’expert-comptable de l’O. N. J.

Et ce jour est arrivé. Ce jour où le trio décida de faire tapis, banqueroute et l’obscène exposition de ses vraies idées. Le titre du bijou semble ainsi parfaitement concorder avec cette nouvelle naissance : Made Possible. Made possible by what ? by who ? Un ingénieur du son tout d’abord qui imprime avec délicatesse sur la musique du trio toute une gamme de figures et d’atmosphères synthétiques. Et puis nos trois nickelés bien sûr, qui ont enfin abordé le problème par une autre face. Ce qui a changé radicalement dans ce trio, c’est cette capacité à le concevoir comme un ensemble totalement imbriqué, comme une entité impossible à morceler, à séparer, que l’atmosphère soit écorchée, héritée de Stravinsky ou de type rouleau compresseur. En quelque sorte, ces types se sont découverts une capacité à fabriquer de la musique, non pas les uns à la suite des autres, mais en parfaite simultanéité, à milles lieux de ce que peut faire un Brad Mehldau de la forme trio aujourd’hui ou de ce que pouvait en faire Bill Evans, dans un tout autre genre. Rendu possible par quoi ? Par rien, sans doute. C’était déjà là, si l’on réécoute par pure curiosité les précédents albums du trio. Il ne suffisait que d’attendre que ces trois pommes pleines de vers tombent de l’arbre. Que les lois de l’attraction fassent leur travail. Etre là au moment élu et tendre l’oreille. La musique est aussi – enfin parfois – affaire de patience.

mercredi 19 septembre 2012

Strings et ficelles


Anyway...

On m’aurait posé la question il y a quelques années ou même quelques mois, j’aurais répondu : la période la plus pénible chez les mômes, c’est quand ils sont tout petits, quand ils ne sont à peu près rien, qu’ils ne savent rien, qu’ils sont à peine un bout de viande animé, qu’ils ne font pas grand-chose d’autre que brailler, grailler et faire des saletés dans leurs langes. C’était avant qu’ils ne grandissent et que je comprenne que ce temps là était béni, qu’elles étaient également bénies, les nuits blanches où l’on se faisait réveiller toutes les demi-heures par les jérémiades du petit dernier, qui avait faim, peur, envie de câlins ou on ne sait quoi qui le rendait patraque. Les tout-petits sont si beaux, si fragiles, si trois-fois-rien. La relation que l’on a avec eux est si simple, essentiellement faite de contacts à dire vrai, de regards, de cajoleries sans arrière-pensées. Oui, ce temps là était béni. Leurs exigences tenaient alors dans le creux d’une main. Les gens qui n’ont pas d’enfants ne comprennent pas pourquoi les parents passent leur temps à couvrir leurs tout-petits de baisers. La raison en est assez simple et il y a sans doute quelque chose de purement animal là-dedans voire de très légèrement anthropophage. D’ailleurs, dans les grosses joues pleines des enfants, on a envie de mordre à pleines dents. On embrasse donc par défaut. Mon père, je m’en souviens, nous mordait tout le temps quand on était gosses. Bien plus tard, ma sœur l’a surpris en train de mordre un de ses fils – l’habitude était tenace – elle lui a dit : « ah non ! tu ne vas pas faire ça à mes enfants aussi, avec tes dents ravagées par 40 ans de tabac, tu vas leur filer le tétanos ! » Ensuite, on a ricané là-dessus pendant deux ou trois jours, comme d’habitude. Ma sœur et moi, c’est un peu notre passetemps favori : nous foutre de la gueule des autres. Un matin, je me souviens être entré en trombe dans la cuisine, la carte d’identité de mon frère à la main. Je suppose que c’est à ma mère qu’on devait le choix de la photo qui figurait sur la pièce. Sur celle-ci, mon frère avait une coupe de cheveux hypertrophiée et il avait sur le dos un de ces anoraks d’un goût douteux que les mères affectionnèrent longtemps. C’est bien simple, sur cette photo, mon frangin avait une gueule de petit roumain. En entrant dans la cuisine, en brandissant le morceau de plastique, j’avais donc dit : « j’en étais sûr, la femme de Ceaucescu n’est pas morte, elle est experte en déguisement et elle vit en France… » Et cette blague miteuse nous a tenu au corps au moins 6 mois, soit presque autant que le contenu d'une boite de corned beef dans le bide d'un soldat de la Première Guerre...

Toujours est-il que je me rends compte qu’avec l’âge, les enfants, c'est pire. Maintenant qu’ils sont des bouts de viande pensants, plus tout à fait des bouts de viande en somme et que leurs exigences débordent du vide-ordures… Il y a l’école qu’il faut écrire avec un E majuscule - cette mine d'angoisses sans fond - et toute la foutue logistique qui vient avec, les réunions de rentrée avec les enseignants, les listes scolaires à rallonge qu’on ne soupçonnait même pas, les sacs à dos étiquetés qui trainent partout (le sac à dos pour le sport, le sac à dos pour les arts plastiques, le sac à dos pour la piscine), le tout multiplié par deux. Hier, la plus grande entrait au Conservatoire en première année de formation musicale. Rebelote. Nouvelle liste. Carnet de portée, diapason, crayon, gomme... Nouvelle réunion. A 17h00. Comme si les parents n’avaient pas d’obligations professionnelles, le professeur de votre enfant souhaiterait rencontrer les parents à l’occasion de… à l’occasion de quoi ? On ne sait vraiment. On a bien sûr eu le droit aux questions sottes posées par quelques parents désœuvrés, soucieux peut-être de se faire bien voir. Et au spectacle minimaliste de mes lamentations intérieures. Pour être à l’heure, et satisfaire aux exigences formulées par mon employeur, j’ai dû me lever à 6 heures du matin, après une nuit d’insomnie. 3 heures de sommeil dans les guiboles, programmé pour arriver au boulot à huit heures, j’ambitionnais de m’y mettre sans lanterner. En lieu et place, entre huit heures et neuf heures, j’ai passé mon temps à lire des conneries sur internet, le tour des yeux bouffi, à faire des allers-retours entre mon bureau et la cour, fumant clope sur clope et buvant café sur café, le cœur battant la chamade et le tournis comme un halo ou un turban à la con autour de ma tête. J’ai 3 enfants. Parfois, je me demande : « quand est-ce que tout cela va s’arrêter ? »

Hier, je pensais - il n'y a quand même pas que mes gosses dans ma vie - à ces enregistrements que font parfois les musiciens de jazz avec un orchestre composé de cordes. Est-ce que c’est vraiment un truc qui les branche ou est-ce qu’ils font ce genre de choses par obligations commerciales ou contractuelles ? Il est vrai qu’à une certaine époque, la chose ressemblait à une sorte de passage obligé, un truc à faire à un moment donné de sa carrière, une case à biffer dans la longue liste des albums genrés à faire. Je ne sais pas si j’aime vraiment ça, les enregistrements jazz avec violons. C’est comme de la guimauve fondue pleine de petits éclats de charbon. Billie a enregistré avec des violons, notamment pour Lady in Satin, mais je n’aime pas ce disque. Je ne l’aime pas du tout. Ce n’est d’ailleurs pas tant les violons qui m’irritent en l’espèce. Les violons, ici, sont le cadet de mes soucis. Même si je trouve les arrangements un peu chargés, même s’il manque à ce disque le swing qui faisait le sel des sessions d’antan, avec ces musiciens héroïques qu’étaient Buck Clayton, Johnny Hodges ou bien sûr Lester Young. Je n’aime pas ce disque pour d’autres raisons, mais Lady in Satin s’en branle il faut dire, il a sa place dans l’Histoire, une place unique et il se vend encore comme des petits pains. Ce disque se fout de mon avis, il s’en passe très bien, même s’il est moins un disque qu’une agonie. Avant, j’aimais bien la version de I’m a fool to want you mais depuis qu’une marque de parfum bon marché s’est approprié ses premières mesures, il me file la nausée comme les autres. Je n’aime pas ce disque parce que Billie n’y est plus que l’ombre d’elle-même. L’entendre trainer sa voix complètement déglinguée me fait mal au cœur. Je préfère les enregistrements de Billie du temps où Billie était pure, même si je sais que Billie n’a jamais été pure. Vous voyez bien ce que je veux dire. Non, vous ne voyez pas ? Tant pis. Il fut un temps où Billie était un vase de cristal ébréché d’où sortait en volutes de la fumée de cigarette. Si c’est pas une image de merde, ça ! Je préfère la Billie de ce temps là en tout cas. La Billie toute en force, la Billie résistante qu’aucune infortune ne semblait pouvoir ébranler tout à fait. Cette Billie qui prenait chair… Pourquoi donc écouter encore et encore cette Billie qui n’a plus que des miettes de Billie. Ce disque est un chant du cygne, pathétique comme le sont ces chants là. Tous ne sont pas beaux à voir, ni à entendre. Bird a lui aussi enregistré with strings, comme on dit. Et plusieurs fois, encore. Verve, plusieurs années plus tard a compilé le tout. Le moins que l’on puisse dire, c’est que le résultat n’est pas très heureux. Mais c’est toujours mieux que ce disque où Parker joue accompagné d’une sorte de chœur à la con. J’aime beaucoup la version de Laura qui figure sur le disque. Malgré les arrangements datés, vieillots et collet monté, Parker a sur ce titre l’élégance du va-nus-pieds de noble ascendance, du vagabond céleste, l’assurance d’un concertiste dépenaillé. Il y a le disque de Clifford Brown aussi qui me revient en mémoire. En voilà un très bel enregistrement sur lit de cordes. Clifford Brown, à chaque fois que je l’écoute, je me dis qu’il est vraiment mort trop tôt. En même temps, je me dis que c’est une pensée absurde. N’empêche. Sur ce disque, on peut écouter la plus belle version de Smoke Gets in your eyes qui soit, si belle qu’on imagine qu’on ne pourrait plus jamais en faire d’autres.

Pourquoi plus personne ne parle de Stan Getz ? Parce qu’il a commis de la musique d’ascenseur avec Joao Gliberto ? J’emmerde tous ceux qui disent du mal de ce disque. Ce sont des cons de snobinards. Ce disque, rien que pour sa version de Corcovado, est une pépite à conserver jalousement. On dit souvent que Stan Getz n’aimait pas le son de son saxophone. Il parait que quelques jours avant l’enregistrement de ce morceau, c’est Astrud Gilberto qui le dit, Getz refusait de sortir de sa piaule d’hôtel, et ressassait en geignant les notes de ce Corcovado têtu. Et je parle d’une époque où la climatisation n’existait pas. Je n’ai pas vraiment de mots pour dire ce que je ressens au moment de l’entrée de chorus de Getz, juste après que la voix d’Astrud se soit tue sur le sillon. Getz, ce qu’il fait d’une bossa, avec son phrasé simple, son attaque de jazzman jusqu’au bout des ongles, empreint néanmoins du plus grand respect, comme s’il avait peur de déranger, ce mélange de délicatesse et cet art de tout foutre sens dessus dessous… Et Getz avec des violons, ça vaut tout à fait le détour puisqu’on en parlait. Parce qu’il a ce son, justement. Ce son qui n’a rien de propre, mais qui est cristallin, et tout sauf fragile pourtant, ce son qui permet de chercher dans son jeu – et pas ailleurs – les aspérités qui rendent sa musique unique et mystérieuse. La version de The Thrill is gone qui ouvre Cool Velvet s’ouvre sur une entrée magistrale de violons. Le son de Getz n’a ici jamais semblé si fort, si capable d’être à l’unisson d’un grand orchestre, puis tout s’adoucit et il semble alors que tout murmure. Et tout le titre n’est qu’un va et vient entre ses deux attitudes, l’éclatante et la discrète, le cri et la douce lamentation. Getz aussi nous a laissé comme Billie un chant du cygne. En 1989, il enregistra des bossas et des ballades, avec le pianiste Kenny Barron et le contrebassiste George Mraz. On les pauma. On les retrouva au fond de je sais quelle rangée d’étagères. On dit beaucoup de choses à propos de ces sessions perdues, notamment que Getz les traversa comme un quasi-fantôme, plié en deux par la douleur, subissant les assauts répétés d’un cancer du foie qui l’emporterait à peine deux ans plus tard. Dès les premières notes du premier morceau, Sunshower, on entend pourtant la formidable résistance qui anime le musicien, quelque chose comme une sorte de connaissance qui ne serait réservé qu’aux mourants ; on entend aussi la reddition du Billie, enregistrée des brouettes d’années plus tôt, triste comme un retour de boomerang. Tous les chants du cygne ne sont pas touchés par la grâce.

Sur d’autres blogs, on s’écharpe à propos de musique. Je suis cela d'un oeil aussi lointain qu'amusé. Il parait qu’on l’assassine. Les Castafiore ! Il parait que « même sur France Musique », on n’en passe presque plus. C’est vrai qu’on blablate pas mal sur France Musique et que c'est très souvent sans intérêt aucun, mais je ne comprends pas trop comment on peut dire qu’on n’y passe plus de musique, à moins d’être bouché ou de mauvaise foi. C’est tout les réacs, ça ! Les trois-quarts du temps, ils passent leur temps à faire gicler un peu partout leurs propos de vieilles mémés. Et il faudrait qu'on leur dise : "ah mais oui, ma p'tite dame, toutafé !" Et l’autre qui fait semblant de croire que c’est un miracle qu’on entende jouer un soir le Tristan et Isolde de Wagner en direct de Bayreuth à la radio, comme si plus personne ne jouait Wagner en France (à l’opéra de Paris cette saison notamment) ou ne le diffusait, sous prétexte qu’il fut une saleté d’antisémite récupérée post-mortem par la racaille nazie. On dit beaucoup trop de mal de l’époque et toutes les époques ont connu ce travers. Je trouve pour ma part que l’on parvient plus qu’on ne le croit à porter des jugements exempts de manichéisme. Sur Wagner ou d’autres. Sur Leni Riefenstahl par exemple. Elle fut le cinéaste d’Hitler, le cinéaste de propagande qui magnifia les Jeux de Berlin et il se trouve pourtant quantité de gens pour louer son œuvre. Y compris chez la bande des pédés d'intellos de gauche. En 1996, Arte (qui venait de diffuser en 4 épisodes (nécessairement) les représentations de la Tétralogie (je ne sais plus où, peut-être pas à Bayreuth même s'il me semble me rappeler que c'était le cas)) avait diffusé un reportage sur elle et sur ses films à l’occasion des Jeux Olympiques d’Atlanta. Il y a peu, un roman de Lilian Auzas sur la cinéaste allemande est même paru chez Léo Scheer. C’est un roman admiratif, fasciné. Même si accessoirement, ce n’est pas un roman du tout. Dieu ce que la littérature française est devenu paresseuse ! Encore un roman qui semble écrit sans plan préalable, dont le style est d’une platitude à faire pâlir le décolleté d’Inès de la Fressange. L’incipit résume à lui seul ce qu’est aujourd’hui la littérature française. L’auteur y fait part de ces impressions, tenez-vous bien. Il lui fallait à tout prix nous les dire. Il lui fallait à tout prix nous tirer ainsi par le col. Comme si Coppola venait s'asseoir à coté de vous et vous disait dès le commencement du Parrain : "hé mec, c'est mon film, c'est un film sur la mafia, mais en fait, ce qui m'intéresse, c'est de disséquer ce qu'il y a de séculaire, d'atavique dans les familles italiennes". Plutôt que d’empoigner son sujet comme tout écrivain qui se respecte, Auzas a tenu, en premier lieu, à nous expliquer ce qui l’a intéressé chez Riefenstahl et accessoirement ce qui l'a poussé, plus tard, à en faire le sujet d'un de ses livres. Les impressions de l'auteur sur l'air du pourquoi me suis-je intéressée àqu'est-ce qui m'a tant attiré chez... qui donc ça peut intéresser ? Franchement. Mais mon cher Lilian, on s'en fout de tes impressions, on s'en fout de ton toi qui s'intéresse et se fascine. Il fut un temps où les écrivains, plutôt que de se mettre en scène, pensant, écrivant, plutôt que de livrer leurs impressions, interrompant ainsi le récit avant même de le débuter (ce qui constitue quand même un exploit plutôt remarquable) sans la moindre convenance, se servaient d’elles pour lier leur œuvre. Ce qui fascine Auzas dans la vie, l’œuvre et la personnalité de Riefenstahl, ce n’est pas directement que nous aurions dû le découvrir mais en lisant toute l’œuvre, en le devinant à travers elle, ou sous elle, pourrait-on dire. Mais voilà que je me livre aux mêmes contorsions que nos amis allergiques en jetant l’enfant avec l’eau du bain. Il est peut-être temps que je m’arrête et puis, allez savoir, je n’ai lu que cent pages de ce triste roman qui n’en est pour l’instant pas un ; on n’est jamais – jamais – à l’abri d’une surprise.

mardi 14 août 2012

Du Coq au Duc


© Francis Wolff, 1958

Bud Powell, "Scene Changes" session, Birdland, New York, NY, Décembre 1958.
 Un milieu, c’est une sorte de communauté au sein de laquelle les gens s’engueulent. C'est aussi simple que ça. Le jazz est un milieu. On s’y engueule donc comme ailleurs et beaucoup. On s’y échauffe. On y persifle. On s’y jauge. On s’y envoie des coups de groles, de têtes et des crachats jaunâtres. Comme partout ailleurs, au sein d’autres milieux. Des chapelles s'y querellent, signe qu'il y a encore de la vie là où l'on aurait tendance à croire que tout est mort. Il y a quelques temps – un peu plus d’une année pour tout dire – Laurent Coq, pianiste de son état (et de talent) a foncé tête baissée dans le fier poitrail de Sébastien Vidal (programmateur de TSF Jazz et du Duc des Lombards). La charge fut brève, violente mais pas sans effets. Il s’agissait pour le pianiste de pointer du doigt une forme de monopole et le mépris qui découlait d’une trop forte concentration de pouvoir. Pouvoir peut-être bien dérisoire quand on sait ce que pèse le jazz aujourd’hui. Le propos, relayé, soutenu par d’autres musiciens (Julien Lourau, Thomas Savy, Geraldine Laurent...) était désordonné, empreint de mauvaise foi, furibard ; les gens en colère oublient trop souvent l'importance de la forme avant d’entamer leurs combats, y compris les plus justes. En vrac, Coq fustigeait la rénovation du Duc des Lombards – club ô combien chargé d’histoire – sa nouvelle formule (2 sets identiques d’une heure et quart montre en main, tous les deux payants et au prix fort), la programmation peu éclectique de TSF (ce qui ne constitue pas vraiment une nouveauté). On relatait aussi des histoires de mails à qui l’on Sébastien Vidal n’avait pas pris la peine de répondre, on soumettait des preuves d’indifférence et on saupoudrait sa tambouille d’une pincée de délire anti-sarkozyste (car à l’époque, l’homme était encore Président). Malgré le coté foutraque (et désespéré) de la charge, elle n’en colportait pas moins quelques vérités. Elle identifiait des problèmes qui subsistent un an plus tard.

Le jazz, il est vrai, n’a qu’un seul diffuseur radio dédiée, TSF, dont la programmation est à l’évidence d’un classicisme frileux. Le jazz qu’on y diffuse – quand on affirme les défendre tous – est codifié, facile à écouter. Pas vraiment le genre de trucs à vous écorcher les tympans des plus délicats dès potron-minet. Les morceaux que Coltrane a enregistrés chez Prestige y ont par exemple plus la côte que ceux qu’il grava chez Impulse dans les dernières années de sa vie. Mais pour moi, c’est pareil, au petit déjeuner, je préfère écouter Lush Life que le Olatunji Concert. On y entend aussi des trucs plus pénibles, de Dave Brubeck par exemple et même de Glenn Miller, quand ce n’est pas des titres sirupeux de Sinatra et même de ce jean-foutre boursouflé et compromis qu’était Dean Martin. On entend tout cela davantage en tout cas que des compositions de Mingus (époque Eric Dolphy en particulier), de Monk ou de Jackie McLean. Les jeunes musiciens puisqu’il en est question sont il est vrai sous-représentés au profit de vedettes qui se sont depuis longtemps endormies sur leurs lauriers ; comprenez : on passe davantage sur les antennes de TSF la dernière (et énième) reprise de Radiohead par Brad Mehldau, la dernière menthe à l'eau pour ascenseur climatisé d'Avishaï Cohen que les dernières aventures (plus ou moins heureuses il est vrai) de musiciens tels que Laurent Coq, Pierre de Bethmann ou je ne sais qui encore.

Le Duc des Lombards a changé. Il ne sera plus ce lieu si particulier dont l’évocation nous plongeait dans un océan de souvenirs. Il y a 5, 6 ans, Le Duc a failli disparaitre. C’est le patron de Pierre & Vacances – un mordu de jazz parait-il – qui mit la main à la poche pour le sortir du trou où il s'était niché tout seul. Dans un premier temps, tout le monde lui en fut gré. Le club fut profondément rénové. Les tables d’antan disparurent. L’atmosphère moite des anciens temps s’évapora sous l’effet de la climatisation. Le décor passé de l'âge d'or fut balayé au profit d’un rafraichissement rutilant et artificiellement chic. Désormais, au Duc, on ne pouvait plus y passer la nuit à s’enivrer, et de verres et de jazz. Un set d’une heure et quart et rentrer chez soi, c'est moins romantique que voir Syracuse et mourir. J’ai pensé comme d’autres que l’arrivée de Sebastien Vidal serait bénéfique au Duc et il serait injuste de dire que ce n’est pas (en partie) le cas. Je n’avais pas foutu les pieds au Duc depuis 8 ans et je n’y aurais sans doute jamais plus mis les pieds si Jean-Michel Proust, ce vieux machin resté coincé entre deux étages était resté à la tête de sa programmation. Vidal a prié les saxophonistes cacochymes et les institutionnalisés de rester chez eux et c’est un grand bienfait. C’est un fait, la salle est moche. La formule est merdique. Je suppose que Vidal fait avec le lieu qu’il a et avec la formule que les conseillers du PDG de Pierre et Vacances ont concoctée. Son travail, qui n’est que celui-là, choisir des musiciens pour jouer dans un club, il le fait à mon sens très correctement. Il suffit de consulter la programmation sur le site internet du Duc pour s'en rendre compte.

J’y suis allé mercredi soir au Duc, sur invitation il me faut l'avouer. J’y ai vu un ami, qui y jouait en trio des chansons marseillaises, remises au goût du jour et du ternaire. Dehors, il faisait une chaleur écrasante. A l’intérieur, placé sous une grille de climatisation, je grelottais comme un diable au bord d’une plage normande. Tout, absolument tout me semblait froid et austère. L’exigüité de la scène et de l’espace disponible pour installer le public. Le petit écran plat qui diffusait en léger différé le film du concert auquel nous étions en train d’assister (et sur lesquels les musiciens n'ont selon leurs dires aucun droit). Une heure et demi plus tard, nous étions sur la chaussée à fumer une clope en devisant de choses et d’autres ; sans rapport avec le Duc. De la difficulté de jouer en formule trio quand on est saxophoniste (puisqu’il faut jouer sans arrêt), de nos vacances respectives, de nos agendas afin de convenir d’une date pour diner ensemble, des aides mutuelles que nous proposions de nous apporter dans le cadre de futurs travaux domestiques. La clope finie, nous claquâmes une bise sur les joues de notre ami, qui fila vers son deuxième set qui serait absolument identique au premier. Le turbin en somme. On se demande si la formule tiendra encore longtemps. On se souvient de ce temps béni où l'on pouvait fumer dans les clubs sans se soucier de sa santé et baiser en cachette en écoutant des reprises écorchées de standards, parler avec des inconnus passablement beurrés, retirer sa laine parce que la température frôlait les 35°, et reluquer du coin de l'oeil les nénettes qui otaient la leur, s'émerveiller d'un concert qui débordait en dépit du bon sens (et du règlement), du jeu d'un musicien qui s'oubliait le temps d'un chorus, d'une goutte de sueur qui pendant ce temps là dégringolait de l'épaule lisse de la femme qui acceptait, on se demande comment, de se trimballer à votre bras.

Laurent Coq n'a sans doute pas raison sur tout. Il a tort à mon sens d'oublier l'importance du public, y compris de ses comportements vulgaires et grossiers, il a tort de penser que les musiciens sont le jazz, exclusivement, que le jazz n'est pas aussi représenté par les patrons de club, de maisons de disques et par les gens qui se déplacent enthousiastes pour l'entendre jouer. Mais il a raison de dire que le jazz s'est laissé contaminer par la toute puissance de ces amateurs avertis qui sont parvenus à se donner un pouvoir qu'ils n'auraient jamais dû obtenir, de dire que le milieu s'est perverti en s'aseptisant, en oubliant ce qui fit son histoire. Il a raison de rappeler que l'histoire du jazz, c'est aussi l'histoire d'une colère, une histoire de la sueur et de la saleté, une histoire populaire.

lundi 6 août 2012

Collapse

Le 20 novembre 1973, les Who (très médiocre groupe de rock anglais (si ce n'est l'un des pires)) font escale en Californie dans le cadre de leur tournée, baptisée Quadrophenia, opéra rock absolument inaudible qui conte deux jours de la vie d’un mod à moitié attardé ; comme le furent la grande majorité des membres du courant. Keith Moon, le batteur du groupe, seule attraction notable de l’ensemble, passe le temps en coulisses avant le concert à boire toutes sortes de liquides qui lui feront très certainement pourrir le foie. Un fan du groupe traine ses espadrilles et ses cheveux sales dans le coin avec le sentiment d’être sans aucun doute un de ces privilégiés de quelques secondes que l’Histoire oubliera. Pourquoi est-il là ? Qui l’a laissé entrer ici ? Difficile à dire. Moon lui fait signe d’approcher. « Je n’aime pas boire tout seul », lui dit-il en guise d’excuse. C’est ce que disent tous les alcoolos. Ces types sont des sentimentaux dans le fond, la solitude leur pèse, il leur faut de la compagnie pour oublier ce qu’ils sont en train de faire. Soigneusement. Le type semble aussi vif qu’une mouche borgne à qui il manque une aile et deux pattes. Il ne prend pas la bouteille que Moon lui tend mais entame un monologue qui dure trois minutes et trente-quatre secondes. Un monologue qu’aucun scribe n’a jamais consigné. Le scribe le plus talentueux de l’Ancienne Egypte aurait de toute façon été bien en peine de donner à son discours un semblant de cohérence. L’inconnu mange la moitié des mots et danse une polka avec les sujets de conversation tandis que Moon fait valser les verres. 3/4. Il dit au batteur nauséeux : « j’ai sur moi une nouvelle came qui est meilleure que tout ce qu’on n’a jamais connu ! » Moon, boit une gorgée. « Ouais ? demande-t-il, et c’est quoi ? » C’est dingue ce que ce type a les cheveux gras, ils sont tous comme ça les californiens ? Huile-de-filasse répond : « Comment savoir, putain. Tout ce que je sais, c’est qu’un demi comprimé et un cognac suffisent à te procurer les meilleures sensations que t’auras jamais de toute ta vie ». « Rien que ça ! Un cognac ? J’ai rien de tel en magasin ! Mais bon, je suppose que ça, ça suffira », dit Moon en brandissant un verre empli de je ne sais quel liquide. Moon se redresse, il adopte tout du moins une position qui le fait sembler un peu moins avachi. En équilibre sur un coude peut-être. « Un demi-comprimé ? », demande-t-il en piaffant. L’inconnu secoue la tête de bas en haut comme si son cou était une sorte de ressort tordu.

- Tu sais qui je suis, pauvre con ?, demande Moon.
- Oui.
- Dis-le alors ! Dis mon nom. Dis-moi qui je suis.
- Keith Moon, tu es Keith Moon, le batteur des Who…
- Exactement, tu as bien parlé, cœur tendre, je suis Keith Moon. Et Keith Moon ne prendra jamais un demi-cachet de je ne sais quelle drogue mystérieuse refourguée par un inconnu de californien de mes deux qui ne sait pas encore que les anglais ont inventé le shampooing ! Parfaitement, les anglais ! Sake Dean Mahomed, ça ne te dit rien ? ça ne sonne pas très anglais, mais on s'en tape. Bref, tu as bel et bien raison. Je suis Keith Moon. Et Keith Moon ne prend pas un demi-comprimé ! Ton comprimé, il le prend en entier. Et maintenant dégage de ma vue, je n’aime pas qu’on me regarde pendant que je me came.

Et l’inconnu déguerpit aussi sec parce que les camés sont moins sentimentaux que les alcooliques. Moon regarde sa montre mais il constate qu’il n’en a pas. Un roadie gras comme un porc passe devant lui. Moon lui demande l’heure mais le type, dont le bide dépasse de son t-shirt, répond qu’il n’a pas de montre. A quoi bon de toute façon ! Vous connaissez un groupe de rock qui commence un concert à l’heure imprimée sur les billets ? Non, absolument aucun, cela n’existe pas. Les amateurs de rock n’roll payent des places de concert pour se faire traiter comme de la merde et ils aiment ça. Donc, savoir l’heure ne changera rien. Le groupe entrera en scène quand tous ses membres seront prêts, voilà tout ce que l’on peut dire pour le moment. Quand tous ses membres seront prêts. Et quand Pete aura fini de (mal) accorder sa guitare et quand Roger aura fini de se shampouiner les tifs, de les sécher, de les coiffer, de les friser et de les enduire d’huiles essentielles parfumées au lait de coco. Selon les enseignements de Sake Dean Mahomed, chirurgien shampouineur de George IV.

Et Keith Moon goba le comprimé en entier en finissant son verre de je ne sais quoi…

Quelques minutes ou quelques heures plus tard, les quatre plus mauvais musiciens du Royaume-Uni (après les Beatles), accessoirement sujets de sa majesté – ce qui en dit long sur ce qu’il advient d’un peuple quand il confie son sort à un monarque – sont sur scène devant une assistance médusée. Pete le taciturne et Roger-les-bouclettes se tortillent à qui mieux-mieux pendant que Keith Moon lutte en vain contre le sommeil. Quelques moulinets sans conviction ne peuvent suffire et il tombe dans les vapes et s’affale, le blaze sur la caisse claire de sa batterie de cuisine. On l’évacue donc et pendant qu’on ne sait qui s’affaire en coulisses, on se fout de sa gueule devant l’audience. Keith s'est endormi, voyez-vous, en plein concert, on n'a jamais vu ça ! On le fait revenir trente minutes plus tard après lui avoir injecté une saloperie pleine de corticoïdes et lui avoir tartiné les deux joues de volées de gifles. Sur scène, on le chahute. On le shampouine. On l’empoigne, comme on empoigne un sale gosse à qui on doit une énième facétie. Moon n’a pas l’air bien content, il n'a pas l'air bien du tout en fait, mais il s’exécute. Il joue un ou deux morceaux avant de s’évanouir à nouveau. Cette fois-ci, il ne se relèvera pas et on le laissera pioncer en coulisses jusqu’à l’après-midi du lendemain ou du surlendemain peut-être. Townshend procède alors le plus logiquement du monde. Dans un avion, si quelqu’un s’évanouit sans raison apparente, il se trouve toujours quelqu’un pour demander : « y aurait-il un docteur parmi nous ? » Le guitariste des Who, privé de son batteur, angoissé à l’idée de devoir annuler le concert demande sobrement à l’audience surexcitée : « y a-t-il un batteur parmi vous ? » Imparable logique. Pauvre idiot de rosbif, bien sûr qu’il y a des batteurs dans la salle. Il y en a des dizaines, des centaines même dans chaque salle de concert du monde entier. Des batteurs du dimanche, des marteleurs de cuisses et de tables basses, des tapoteurs armés de cuillère qui pourrissent les repas de famille, des agités des deux index, des deux talons, des asymétriques tambourineurs de garage puant le white spirit. Il suffit de choisir, de pointer une zone sombre du doigt, de gueuler Toi ! et de voir un je ne sais qui ramener sa fraise. Et il en vient un, tout naturellement. L’élu s’appelle Scot Halpin (même pas foutu d'avoir deux t à son prénom comme tout le monde !) et il jouera trois chansons avec ses idoles britanniques et ce sera là son moment de gloire. C'est déjà mieux que vous ! Ce mec aura payé son billet quelques dollars pour entrer dans l’Histoire du rock n’roll. L’Histoire encore, dira plus tard que le comprimé qui fut imprudemment ingéré par Keith Moon ce soir là contenait certaines des substances recensées dans les meilleures pharmacopées vétérinaires, dans la section réservée aux plantes à propriétés tranquillisantes, particulièrement efficaces sur les chevaux ou encore les gorilles de Bornéo.

jeudi 26 juillet 2012

Sale temps pour ceux qui veulent s'aimer

Comme je le signalais il y a quelques jours sur l’excroissance, les oignons verts des M.G.’s ont 50 ans. Ce qui me rappelle au passage que j’en aurai bientôt 40 et que ce titre suranné à l’allure simple et dégingandé n’est que de 13 ans mon ainé. Pourtant, c’est un morceau qui me semble d’un autre siècle, d’une époque totalement évanouie, tellement ancienne qu’elle en aurait perdu tout caractère de réalité, d’une époque qui me semble aussi lointaine que pourrait me le sembler celle qui vit naître la Révolution Industrielle, pour ne prendre qu’un exemple parmi d’autres. Les chiffres sont sans doute plus exacts que les sentiments… Il n’est en tout cas pas permis de douter d’eux. Bref, passons ! Green Onions, c’est un morceau qui n’a l’air de pas grand-chose et qui certainement n’est guère davantage. Quelques notes très simples. Une poignée d’accords qui forment une boucle musicale sans fin sur laquelle Booker T. Jones dessine des figures naïves. Apparemment sans se lasser. Je sais bien que d’aucuns proclament la mort de la musique, de la vraie, et sans doute s’en réjouissent en se (com-)plaignant, visiblement émus, du bruit constant au sein duquel nous évoluons désormais – à rebours nécessairement, comme si nous inversions par la même le cycle de l’évolution. Leur propos n’est peut-être pas totalement dénué de raison, même si comme toujours, sa grandiloquence traduit une sorte d’exagération féminine qui tend à en atténuer la portée. Quand bien même ces coincés du trou-de-balle auraient tout à fait raison, je ne vais certainement pas échouer aux Enfers pour avoir éprouvé quelque tendresse envers les oignons verts des M.G.’s ; et ce, même si cette tendresse persiste en dépit du bon sens.

Les M.G.’s représentaient le symbole du label Stax. Un label du sud profond, monté financièrement sur l’hypothèque d’une maison familiale, au sein duquel cohabitaient, fraternisaient musiciens blancs et noirs. Un mariage des genres, de la country des culs-terreux et du blues des descendants d’esclaves. Un gramme d’utopie dans un monde de bigots illettrés, d’alcoolos belliqueux, de financiers amoraux, de ségrégation bestiale. Green Onions n’a donc l’air de rien et les musiciens qui formèrent cette joyeuse troupe bigarrée – qui accompagna au passage tous les artistes de la maison de disque – n’ont pas non plus l’air d’être capables de jouer la Symphonie n°1 en ré mineur de Rachmaninov en prenant un air pénétré. Les utopies ne sont pas belles, elles sont tout au plus jolies, mais elles ont en premier lieu le mérite d’exister comme existent les résistances. Ecouter les témoignages d’anciens musiciens qui œuvraient chez Stax à cette époque m’émeut chaque fois ; mais chaque fois différemment. Les entendre raconter leurs rencontres et cet amour de la musique qui les réunissait, c’est encore plus beau qu’une bluette bien torchée. Ensuite. Ensuite, il y eut des problèmes d’oseille, la fin du partenariat qui unissait Atlantic et Stax, et enfin l’assassinat de Martin Luther King qui brisa sèchement cette belle unité et qui fit dire au grand nombre qu’elle ne pouvait être qu’éphémère. Désespérante humanité. Stax, après une période de vaches maigres, parvint à se refaire la cerise un temps, autour d’une identité militante exclusivement noire et frelatée (c'est à dire uniquement mue par les exigences d'un nouveau business) et produisit à la chaine des groupes afro-américains de seconde zone et quelques bande-son pour l’industrie fallacieuse qu’était la Blaxpoitation ; Shaft d’Isaac Hayes, pour ne donner que le plus triste exemple. La belle énergie des premiers âges de Stax s’était alors évanouie. Le beau business des races avait signé un éclatant retour.

jeudi 21 juin 2012

Blue in Green


Mon épouse n’a pas la main verte. Elle ne l’aura peut-être même jamais, à son grand dépit. C’est pourtant pas faute de regarder chaque diffusion du magazine Silence, ça pousse sur France 5  - j’aime beaucoup le titre de cette émission, c’est sans doute dû à mon goût très vulgaire pour l’humour scato. Toutes les plantes, fleurs, arbrisseaux, qui passent entre ses mains finissent invariablement par crever. Malgré les conseils avisés du petit homo et de son accolyte féminine qui ne cessent de rempoter des plantes sur la cinquième chaine en faisant des blagues un peu niaises. Je le sais bien que les plantes ne sont pas immortelles mais tout de même... Certaines souffrent longtemps. D’autres meurent à une vitesse effroyable, comme dans ces documentaires où l'on voit les fleurs éclore en accéléré. En cachette, pour l’aider, il m’arrive d’aller parler aux plantes. De leur demander d'essayer de vivre un peu plus longtemps. Je le leur demande comme une faveur : si vous ne le faites pas pour vous, faites-le au moins pour elle. Je caresse leurs feuilles, leurs pétales, leurs pauvres racines qui sortent de terre. Je leur parle de mon épouse, de la femme qu'elle est. Je leur loue ses qualités. J'en invente parfois. Mais rien ne marche. Elles dépérissent, chaque jour un peu plus, inexorablement. Je ne comprends pas. Elle prend soin d’elles pourtant. Elle les arrose consciencieusement, parfois sans compter quand il le faut, elle veille à ce que leur exposition au soleil soit conforme à leurs besoins. Elle les chérit. Les cajole. Je me souviens lui avoir offert une belle orchidée, morte en une semaine. Je lui ai aussi offert un bonzaï, il y a deux ans, pour son anniversaire, dans une gamme plutôt facile d’entretien. Un petit buis, très fin et joli. J’avais prévu le coup, j’avais aussi acheté une sorte d’ouvrage très détaillé sur l’entretien de ce type de plantes, très délicates il est vrai. Notre petit buis sembla s'en tirer le mieux du monde les premiers mois, puis il contracta une maladie qui l’emporta en un semestre. Mon épouse n’a pas la main verte et elle adore pourtant jardiner. Et je crains qu'elle ne s'arrête jamais de faire mourir des quantités effarantes de plantes, de fleurs et d'arbrisseaux. De faire tous les trucs chiants qu’implique cette pratique. Désherber. Retourner la terre. Effleurer l’épiderme visqueux des vers. Toutes choses qui me dégoutent par ailleurs. Mon épouse ne renonce hélas jamais. C'est sur ce socle dur et étranger au phénomène d'érosion que s'est constitué son tempérament. Ce ne serait pas un problème si grave, si en plus de celui-ci, mon épouse n’était pas également affligée de cette maladie qui voit ceux qui la contracte se trouver inapte à jeter les choses inutiles. Comme un petit vieux, elle garde tout. Heureusement que nous n'avons ni maison, ni jardin, ni cabanon au fond de celui-ci pour y ranger la totalité des merdes qu'on amasse dans une vie. Elle n'abandonne jamais rien derrière elle. Garde tout, comme un conservateur de musée un peu cinglé. Les boulons qui ne servent à rien. Les boutons de chemise qui n’iront jamais plus avec aucune chemise. Les ordinateurs détruits par de méchants virus. Les meubles IKEA fendus qui croupissent à la cave. Des vêtements d'enfants, dont le nombre ne s’accroitra plus. Notre petit buis mort, elle l’a donc gardé lui aussi, et je vois chaque matin son pauvre cadavre sur le balcon, lorsque je m’installe pour boire mon premier café de la journée. Je le regarde comme on regarde dans les yeux un reproche qui n’est adressé à personne d’autre que soi. Tout petit et desséché, sans une seule petite fleur, un seul brin de vert, semblable à une apocalypse ultra-localisée. En tout cas, c’est ainsi que je l’imagine le monde d’après cataclysme : comme une vaste étendue désertique, parfois contrariée par de gigantesques forêts d’arbres morts. Je me dis parfois en soupirant que le début de la fin du monde a commencé par ce buis, sur mon balcon, par la faute des déficiences de mon épouse. Je frissonne, envisage de lui dire de jeter cette pauvre chose morte et momifiée mais je renonce. Je renonce chaque fois.


Pure paresse

Avant, je n’aimais déjà pas me raser. Mais je me pliais toutefois à la contrainte. Je ne me rasais pas tous les jours, une fois tous les deux jours seulement, et c’était très bien, sauf pour ma peau qui n’aimait pas cela. Chaque séance de rasage m'apportait son lot de mirco-coupures. Et les microcoupures s’infectaient. Et donnaient à ma peau cette couleur rouge qui est aussi celle du cou de Bernard Kouchner. J’ai donc naturellement espacé mes rencontres avec mon trois lames de marque Gilette. Je ne me rasai plus que tous les 3 ou 4 jours, pas plus, mais je trouvai cela grotesque, cette fausse barbe, toute piquante. Je ne savais pas que quelques années plus tard, Jean-Marie Le Pen fustigerait les barbus de 3 jours, ces sales gauchistes poilus de la gueule, couchés-à-stigmates devant la toute-puissance guerrière de l’Islam conquérant. Bien sûr, je me contrefous des propos de Jean-Marie Le Pen. Je ne l'ai jamais écouté que d'une oreille distraite. A gauche, on le considère comme le mal incarné. Moi, je l'ai toujours trouvé plutôt drôle, drôle parce que ridicule. Ridicule et grotesque. Vous vous souvenez de la fois où il s'est énervé contre des contre-manifestants. Je me souviens qu'encadré par ces gardes du corps, hors de lui, il menaça un jeune homme au loin, qui se trouvait hors caméra : "Je vais te faire courir, moi, le rouquin ! Pédé !" Je ne suis plus vraiment concerné par cette vulgaire saillie, il me faut le dire, ou seulement un ou deux jours par mois, on est toujours le barbu de trois jours avant de devenir celui d'un mois, c'est imparable, car en effet, je ne me rase plus qu’une ou deux fois par mois. Je ressemble donc la plupart du temps à un foutu membre des Enfants d’Aphrodite ? J’en serais seulement un membre qui déteste les synthétiseurs et les voix de fausset, mais un membre qui ne dépareillerait pas question pilosité décomplexée. J’ai pris conscience de ce glissement il y a quelques jours. De son étonnante progression dans le temps. De ce je-m’en-foutisme caractérisé. Je me regardais dans la glace, me trouvant plutôt beau, comme souvent. Une barbe impressionnante recouvrant la moitié inférieure de mon visage et le devant de mon cou. J’appréciais comme souvent l’émergence, toujours plus nombreuse de poils blancs. Je me suis alors demandé si cette barbe de plus d’un mois était dotée du pouvoir d’augmenter mon gauchisme invétéré ou si, au contraire, elle ne faisait pas désormais de moi, une sorte de super-catholique. Cette barbe intervenait-elle sur mon identité, la renforçait-elle ou la modifiait-elle ? Je partis au travail avec cette interrogation, tournant en moi, comme la roue d'un rongeur enfermé dans une cage.


Le trio élastique

Lundi soir, j’ai vu Joshua Redman à la Cité de la Musique dans une formule trio un peu ancienne avec Sam Yahel à l’orgue et Brian Blade à la batterie. C’était très bien. Mieux que ça même. Malgré la froideur aseptisé du lieu. J’aime beaucoup la formule trio pour saxophone. Le son est toujours très particulier. Quoi qu’un peu vide. Mais c’est ce vide qui fait tout son charme à mon avis, ce vide qui est davantage un espace qu’un manque. Ces trois types ensemble font des miracles avec ce vide, avec cet espace. On a l’impression qu’ils tournent autour, qu’ils sont comme des gosses au bord de l’océan avec quelques seaux. Ils les remplissent un peu, à moitié, à ras-bord d’eau salée et les vident un peu, à moitié, totalement. Selon l'envie, selon les besoins, allegro, crescendo, adagio, moderato. Brian Blade, batteur fantastique, est une sorte de maître dans l’exercice. Il faut l’entendre taper comme un dingue, avec l’agilité d’un funambule. Remplir, emplir plutôt et vider, déverser plutôt.


Un enfant


J’ai beaucoup pensé à l’histoire de la petite Marina, ces derniers jours. A ce sordide fait divers. Je n’aime pas trop cette expression d’ailleurs. L’histoire épouvantable de cette enfant, morte sous les coups répétés de ses parents, n’est pas une histoire diverse. C’est étrange, n’est-ce pas, ce que l’expression fait divers est devenue ! Le fait divers est devenu comme une sorte de fait commun. Une atrocité comme les autres, au milieu d’autres atrocités. J’ai lu quelques articles, quelques comptes-rendus d’audience. Je les ai lus sans pouvoir réellement les lire et maintenant encore, je suis absolument incapable de les retranscrire, de les répéter. Je me suis aussi rendu compte que les témoignages des parents m’étaient intolérables en eux-mêmes, que je ne pouvais les entendre sans sentir en moi le besoin de hurler. Il y a dans cette histoire quelque chose qui dépasse mon entendement et qui dépasse l'entendement d'un grand nombre de personnes, j'en suis certain. Je sais bien que nos sociétés refusent cette vision binaire du monde et des individus qui fut longtemps celle du monde catholique. Le bien et le mal n’existent pas, doit-on penser, ou s’ils existent, ce n’est que comme extrémités d’une sorte d’échelle de mesure, sur laquelle on distingue le bien, le mal, et une zone grise – immense, démesurée, semblable à une mer d’infinies souffrances – qui situe tous les individus et toutes leurs actions. Lire ces comptes-rendus m’a fait penser que ce relativisme était une gigantesque foutaise. Je le pensais déjà avant mais cette lecture éprouvante me l’a fait comprendre avec davantage d’acuité. Comme le flic mélancolique du No Country for Old Men de McCarhty, j’ai l’impression que l’on cherche à brider non pas notre expression mais notre compréhension du bien et du mal. Ce que cet homme et cette femme ont fait subir à cette enfant, pendant toutes les années de sa minuscule vie… comment ne pas considérer qu’il s’agisse d’une manifestation du mal. Du mal absolu. De la barbarie la plus sombre.