Les notes que Benny Golson a rédigées pour son album Free, enregistré un lendemain de Noël 1962, sont si justes, si clairvoyantes que j’aurais pu les retranscrire dans leur intégralité. Ici même. Et si je ne le fais pas, c’est uniquement parce que je crains d’en faire une traduction approximative. Le saxophoniste semble – en décembre 1962 – être à un point de sa vie où il cherche à se libérer des poids qui lestent la carrière de tout musicien – plus particulièrement des musiciens de jazz. Le poids du passé, de cette tradition si lourde et si violente. Le poids du futur aussi, constitué de cette nécessité qui exige des musiciens de jazz qu’ils créent obligatoirement quelque chose de nouveau, d’absolument nouveau, jusqu’à se perdre. Le poids créé par l’illusion de cet équilibre savant qu’il faut alors établir de ses propres mains, de sa propre imagination, jusqu’à l’obsession. Le poids des critiques – pointilleuses, mesquines parfois – également, cela va de soi.
Golson, à ce moment de sa vie, en témoigne simplement dans ces
notes. Il recherche la
liberté. Une liberté qui lui permettra de franchir ce palier
céleste qu’effleurent les musiciens expérimentés, devenus sages par la force
des choses. 33 ans, c’est l’âge de Benny Golson en décembre 62 et si son album
n’est pas free, au sens où on l’entend
à l’époque, il révèle toutefois une aisance nouvelle, une aisance absolument
insolente. L’aisance du musicien qui maîtrise l’intégralité de ce qu’il joue, n’est
plus le jouet de sa création mais s’amuse des thèmes qu’il explore, les
retourne, voyage en eux comme dans une maison d’enfance dont nul recoin n’est
ignoré.
Le premier titre de ce disque, Sock Cha Cha, est une composition du pianiste Will Davis. Golson l’entendit
pour la première fois chez son compositeur, lors d’une de ces après-midi où l’on laisse
filer le temps à écouter des disques et à échanger des impressions. Le thème
envouta Golson à tel point qu’il ne le quitta plus, pendant presque 3 ans. Pendant
ces trois années, on ne sait ce que Golson en fit, s’il le joua seul, chez lui,
des heures durant, s’il le sifflota à ses heures perdues, s’il rêva de chorus
héroïques dans son sommeil, s’il nota sur des carnets des idées d’exploration
future. Son improvisation sur ce thème, trois années après l'avoir entendu donc, le laisse entendre, le laisse deviner. Quelque
chose dans ce goût là… Son chorus est si maîtrisé, si facile, chaque note,
chaque phrase, sont si inattendues, surprenantes qu’il serait étonnant qu’il en
fût autrement. Toujours est-il qu’en écoutant ce morceau, je comprends
parfaitement ce qui a fasciné Golson à ce point. Le thème est doté d’un charme
qui ne se définit pas, d’un charme au sens où l'on entendait les charmes au temps où l’on
croyait encore au pouvoir des enchanteurs - ce qu'est Golson ici en quelque sorte - et des fabricants de potion. Je le retourne
moi aussi en tout sens, le sifflote à mes heures perdues, l'écoute à n'en plus pouvoir, comme une sorte de dingue fasciné par une seule et même image, m'étonne des longues notes de Golson, souvent suivies de fulgurances facétieuses, de ses trouvailles, de la familiarité qui l'unit à ce thème, tombé sur lui pour ainsi dire, comme le plus beau des hasards ; et je sais qu’il ne me sera pas permis de l’oublier.
« I know that the basic emotional element un jazz is feeling – not how precise the performance, but with how much real feeling. I say real because some composers try to write feelings into their music through notation. Of course, this approach is erroneous and ludicrous ; the real feeling comes from the performer. »
Benny
Golson
Free liner notes
