Je ne crois pas beaucoup aux vertus de l'expérience. Je ne crois pas que l'âge nous permette de mieux comprendre le monde. A chaque âge ses scories, ses parasites, ses œillères. Être libre n'est une tâche aisée à aucun âge.
Il est toutefois possible que l'âge nous rende plus profond. Je ressens moi-même la possibilité cette concession. Jeune, je ne prêtais pas beaucoup d'attention à la musique de Louis Armstrong. Aujourd'hui, des larmes me montent aux yeux quand j'écoute Wrap your Troubles in dreams. Trane n'aurait sans doute pas pu composer Alabama à 20 ans. De la même façon, je suis frappé par la profondeur, la puissance, la spiritualité du son de Getz sur son dernier enregistrement - fameuse session Verve perdue et retrouvée par pur hasard - et sur Sunshower tout particulièrement. Et il y a Art Pepper. Dieu que j'aime la dernière période d'Art Pepper. La vie, indéniablement, l'a rendu plus profond. Plus grand. Plus large. Plus rien ne parasite son expression. Ses sentiments, ses pensées, sa narration sont devenus limpides. Son jeu semble totalement découler de son expérience, musicale et humaine. A l'écoute de Patricia, qu'Art composa pour sa fille (à retrouver sur l'album Today) ou de sa version de Nature Boy (extrait de l'album Straight Life) et comparativement, de ses premiers enregistrements, on mesure l'étendue de cette quasi-métamorphose. Il est vrai que la vie ne l'a pas épargné, si ce n'est lui-même. A la fin des années 70, Pepper était moins un survivant qu'un sursitaire. Comme l'était Getz, lors de sa dernière session. La musique de ses hommes, non pas revenus de tout, mais en tout cas revenus de nombre de joies, de peines, d'échecs, de fêlures, transpire la profondeur de la vie et peut-être le pressentiment du monde à venir. L'art, lorsqu'il atteint ce point, n'est en effet pas loin d'être métaphysique...
