Samedi, Ellroy était à Marseille – putain,
mais quelle idée ! Séance de dédicace à l’occasion de la sortie de Perfidia. To Machin. Un J comme un e, tête à l’envers, entrelacé dans un e à l’endroit : c’est ainsi que signe
Ellroy, debout, immense de taille, décontracté du gland, entre deux plaisanteries. Il se sait en territoire conquis. Ellroy est un type bien éduqué, poli, étonnamment agréable. Ellroy était donc à
Marseille, disions nous. Christine et Bruno s’avancent. C’est leur tour. Ils
sourient. L’instant – d’importance planétaire – est immortalisé sur vidéo,
publié sur youtube depuis quelques jours et relayé par les sites d’information
prétendument sérieux sous ce titre : "Bruno
Mégret, un homme bien", selon la star du roman noir James Ellroy. Voir ci-dessous le contenu d'un article pioché au hasard :
Un homme présente un exemplaire de son nouveau livre à l'auteur et demande un autographe au nom de "'Bruno". La routine pour un écrivain à succès tel que James Ellroy. Soudain, ce dernier s'exclame : "Bruno, comme Bruno Mégret ?" Son interlocuteur n'en revient pas et s'étonne que l'auteur du Dahlia Noir connaisse l'ancien numéro 2 du Front national devenu frère ennemi de Jean-Marie Le Pen. "C'est un homme bien. Je sais que c'est censé être un mauvais homme", poursuit James Ellroy avant d'ajouter, "c'est le maire Toulouse ? Bruno, c'est mon prénom français préféré". Sauf que Bruno Mégret n'a jamais été maire de la ville rose. L'expert du roman noir savait-il vraiment de qui il parlait ? La question reste en suspens. Le journaliste qui a assisté à la scène rappelle juste que l'écrivain "se qualifie lui-même de réactionnaire". source
Voici
la terrible vidéo, dans laquelle on peut voir Ellroy révéler ses sympathies
fascistes.
Et
maintenant, voici comment nous la relatons, muni d’un niveau d’anglais que l’on
qualifiera de courant. Nous en étions
où déjà ? Ah oui, Christine et Bruno s’avancent. Christine est petite et
bouclée. Bruno, plus grand et grisonnant. C’est elle qui parle. « Christine et Bruno », dit-elle. « Comment ? »,
demande Ellroy. « Christine », répète-telle. « Et Bruno »,
ajoute-t-elle. « Bruno, like Bruno Megrrrret ! », rugit Ellroy en
appuyant sur les r comme Edith Piaf après un tour de chant trop arrosé. « Oui,
absoluuuuument. Bruno Mégret », dit Bruno. « Yeah, Bruno Megrrret »,
répète Ellroy. On entend des rires et des applaudissements. Comment le grand
homme peut-il connaitre Bruno Mégret ? On ne se l'avouera pas mais on est ravi tout d’un
coup. Qu’Ellroy connaisse Bruno Mégret est incongru, pour nous qui avions
totalement oublié son existence. On applaudit donc à quelques pas de la scène.
On ne sait pas trop ce qu’on applaudit mais on applaudit. Le sentiment de proximité
soudaine avec la star produit chez certains l’effet d’une boule de bowling
lancée à pleine vitesse dans un jeu de quilles de phéromones – Strike ! Bruno, qui ne manie
manifestement pas l’anglais, demande : « mais alors pourquoi Bruno
Mégret, c’est étonnant qu’il connaisse Bruno Mégret… » « What ? »,
demande Ellroy. « You know Bruno Mégret ? », se risque Bruno. Milton et Shakespeare font un bond dans leur tombeau. Ellroy répond :
« It’s a great name, I known he supposed to be a bad man ! But he was
the Maire of Toulouse, wasn’t he ? No, Montpellier ? » Je ne ne vous fais
pas l’injure de traduire, votre niveau d’anglais est à coup sûr meilleur que ceux des
sites d’information où l’on paie du pigiste illettré au lance-pierres. « Non,
non, rétorque Bruno, décidément au même niveau d’information que d’anglais, il
était plutôt sur Toulon. » Ellroy attend déjà les suivants : « Bruno,
Bruno, it’s my favourite french name ». Risible, n’est-ce pas. Je ne peux
m’empêcher de citer la fin de l’article à nouveau : « Le journaliste
qui a assisté à la scène rappelle juste que l'écrivain "se qualifie
lui-même de réactionnaire". » On rappellera par ailleurs que son anglais est vraisemblablement aussi merdique que mon finnois.
J’ai
moi-même rencontré James Ellroy, à l’occasion d’une séance de dédicace, pour la
parution d’American Death Trip, il y a un peu plus de 10 ans. J’avais mon
exemplaire en main et celui de ma sœur qui m’avait mandaté pour recueillir mots
et signature. Je m’approchai de lui en murmurant le prénom de ma soeur pour commencer, Béatrice, en
tentant maladroitement de donner à ce patronyme une consonance anglo-saxonne,
quelque chose comme : Bi-ai-trice. Histoire de faciliter la compréhension. « What ? Patrice ? Like Patrice Lumumba », demanda
Ellroy.
- No, no (rire nerveux) not Patrice, it’s for my sister, you know.
- Oh, ok, because if your sister is Patrice Lumumba, it means she’s a man
and she’s black.
- And dead too, I suppose.
Rires
entendus. J’épelle. Ellroy signe. Un j en forme de e inversé, entrelacé dans un
e à l’endroit. Lorsqu’il signe mon exemplaire, à mon nom, Michaël, il me faut épeler encore. Il parait qu'Ellroy écoute Beethoven à fond chez lui et qu'il ne sort presque jamais. Est-ce pur mimétisme ou écoute-t-il Beethoven vraiment trop fort, il semble en tout cas dur de la feuille. To Michel, écrit-il. Putain, Ellroy ou pas, j'ai rajouté le A manquant quelques années plus tard - achète-toi un appareil auditif, James. Il y eut un j en e inversé, entrelacé dans un e à l'endroit. Et James vit que cela était bon. Il me gratifia néanmoins d’une phrase supplémentaire - une petite fêlure dans sa
routine de signataire à la chaîne - que je ne suis jamais parvenu à déchiffrer. Ecriture trop nerveuse, pleine de lettres furieuses, prêtes à se dévorer les unes les autres. A l’époque, j’étais trop intimidé pour lui demander d’expliciter tout cela.
Nous avions déjà trop épelé comme cela, m’étais-je dit.