mardi 2 juin 2015

Pat et le néant

     Ce matin, il y avait ce bruit, ce vrombissement régulier. Je suis allé dans la chambre, puis dans le salon, dans la cuisine, dans les toilettes, dans la salle de bains pour identifier sa provenance. Je suis resté dans chaque pièce, interdit et immobile, à l'écoute. 2 minutes dans chaque pièce. Cela s'arrêtait, cela recommençait. C'était le lave-vaisselle ? Non. J’ai cherché longtemps. Trèèèèèès longtemps. J’ai commencé à m’inquiéter au bout de dix minutes. J’ai pensé à la courroie de la VMC qui avait déjà déconné l’année dernière et qui nous avait valu deux nuits sans sommeil. J’ai tenté d’en avoir le cœur net en promenant mon oreille sur le palier, puis dans la cage d’escalier. J'y ai rencontré l'aide médicale de l'appartement d'en face. Il m'a fallu ignorer son regard suspicieux. C’était peut-être la VMC, peut-être pas. A dire vrai, ce n’était pas tout à fait le même bruit que l’année dernière. Pas du tout même. L’année dernière, il s’agissait d’une nuisance plus insidieuse, moins sonore que physique. L'année dernière, le boucan de la courroie défaillante ressemblait moins à un vrombissement qu’à une sorte de larsen, de vibration aiguë. J’ai pris l’ascenseur sans réponse et en descendant les étages, j’ai entendu le bruit de manière plus distincte. Je l’ai entendu se rapprocher. Ce ne pouvait pas être la VMC puisque que son moteur coupable est sur le toit. Le gardien avait la réponse. Au troisième, on rabotait du parquet. Voilà tout. Il y a des matins comme ça. Il m’a fallu dix minutes pour repasser ma chemise - et le résultat n'est même pas satisfaisant. Au moins vingt minutes pour me lever. Encore dix minutes pour rassembler mes affaires. Le gardien avait un colis pour moi, il était trop gros pour que je l’emmène au boulot. Je l’ai pris sous mon bras, je suis remonté chez moi, j’ai déposé le colis. J’ai redescendu au gardien le petit papier qu’il avait mis la veille dans ma boite aux lettres pour m’avertir qu’un colis m’attendait à la loge. J’ai bien dû perdre 5 minutes dans la manœuvre. Je suis arrivé au boulot sur coussin d’air, dans de la ouate, prisonnier d’une brume invisible pour les autres. Je suis monté au 6ème me faire un café. J’en ai fait tomber par terre. J’ai nettoyé parce que je ne suis pas un gros dégueulasse ; ce qui me distingue des trois-quarts de la population.
     Hier, déjà, je me sentais amorphe. J’ai glandé devant la télé comme un morse. Défenses raclant ma poitrine, j’ai regardé un documentaire sur l’Euro 84. Nostalgie, etc. Platoche m’a fait marrer ; il y a chez lui un merveilleux mélange de simplicité et de prétention. J’ai appris que Battiston avait simulé un claquage durant la finale pour qu’Amoros puisse jouer quelques minutes. Amoros, à l’époque, c’était un titulaire inamovible de l’équipe de France. Lors du premier match contre le Danemark, il avait vu rouge et avait filé un coup de boule à un joueur danois. 3 matchs de suspension pour lui et on ne l’avait plus revu. Domergue avait pris sa place. Battiston, se souvient de cet instant où, à dix minutes du terme, il avait vu son pote, malheureux comme les pierres sur le banc. De manière totalement impulsive et déraisonnable, il s’était mis à faire de grands signes vers le banc. « Je crois que je me suis claqué », avait-il dit à Hidalgo lorsque celui-ci s’était enquis de son état. En simulant sa blessure, il savait qu’Amoros (occupant de temps à autre le poste de latéral droit) serait choisi par Hidalgo. A dix minutes du terme d’une finale d’une grande compétition internationale, on ne fait pas rentrer de la bleusaille. Amoros joua ainsi dix minutes de la finale du championnat d’Europe des Nations. Une finale que la France remporta deux buts à zéro : le premier grand trophée du football français. Je n’aime pas dire : c’était mieux avant. Je trouve ça con mais je vais le dire quand même. Un jeune homme de passage pourra se dire en me lisant : « vise moi ce vieux connard moisi ». C’était mieux avant. Si un joueur simulait une blessure aujourd’hui pour permettre à un de ces potes de jouer, que dirait-on ? Il ne faudrait pas 10 minutes pour que les Daniel Riolo du monde tweetent un paquet de conneries mesquines dont ils ont l’habitude. Le football, c’était mieux avant, parce qu’on en parlait moins. On ne payait pas autant d’ignares pour déblatérer sur son compte sans aucune vergogne – ni savoir.
     J’ai regardé ensuite le premier épisode d’Aquarius, toute nouvelle série de NBC sur la traque de Charles Manson. Je n’en ai rien pensé. Faut voir. Pour l'instant, ça ne vaut pas un pec. C'est un poil laid et relativement décousu. Et puis, j’ai enquillé sur le dernier épisode en date de Game of Thrones. Epique. J’ai eu envie de noter une ou deux choses sur la technique narrative de cette cinquième saison ; c’est du travail d’orfèvre, putain. Je n’avais pas l’énergie, mes neurones jouaient à saute-moutons en braillant comme des veaux. Je me suis donc couché et je me suis levé 7 heures plus tard. On se lève comme on se couche. Il y a des matins comme ça où l’on sait que ce n’est pas le jour.