Un milieu, c’est une sorte de communauté au sein de laquelle les gens s’engueulent. C'est aussi simple que ça. Le jazz est un milieu. On s’y engueule donc comme ailleurs et beaucoup. On s’y échauffe. On y persifle. On s’y jauge. On s’y envoie des coups de groles, de têtes et des crachats jaunâtres. Comme partout ailleurs, au sein d’autres milieux. Des chapelles s'y querellent, signe qu'il y a encore de la vie là où l'on aurait tendance à croire que tout est mort. Il y a quelques temps – un peu plus d’une année pour tout dire – Laurent Coq, pianiste de son état (et de talent) a foncé tête baissée dans le fier poitrail de Sébastien Vidal (programmateur de TSF Jazz et du Duc des Lombards). La charge fut brève, violente mais pas sans effets. Il s’agissait pour le pianiste de pointer du doigt une forme de monopole et le mépris qui découlait d’une trop forte concentration de pouvoir. Pouvoir peut-être bien dérisoire quand on sait ce que pèse le jazz aujourd’hui. Le propos, relayé, soutenu par d’autres musiciens (Julien Lourau, Thomas Savy, Geraldine Laurent...) était désordonné, empreint de mauvaise foi, furibard ; les gens en colère oublient trop souvent l'importance de la forme avant d’entamer leurs combats, y compris les plus justes. En vrac, Coq fustigeait la rénovation du Duc des Lombards – club ô combien chargé d’histoire – sa nouvelle formule (2 sets identiques d’une heure et quart montre en main, tous les deux payants et au prix fort), la programmation peu éclectique de TSF (ce qui ne constitue pas vraiment une nouveauté). On relatait aussi des histoires de mails à qui l’on Sébastien Vidal n’avait pas pris la peine de répondre, on soumettait des preuves d’indifférence et on saupoudrait sa tambouille d’une pincée de délire anti-sarkozyste (car à l’époque, l’homme était encore Président). Malgré le coté foutraque (et désespéré) de la charge, elle n’en colportait pas moins quelques vérités. Elle identifiait des problèmes qui subsistent un an plus tard.
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| © Francis Wolff, 1958 Bud Powell, "Scene Changes" session, Birdland, New York, NY, Décembre 1958. |
Le jazz, il est vrai, n’a qu’un seul diffuseur radio dédiée, TSF, dont la programmation est à l’évidence d’un classicisme frileux. Le jazz qu’on y diffuse – quand on affirme les défendre tous – est codifié, facile à écouter. Pas vraiment le genre de trucs à vous écorcher les tympans des plus délicats dès potron-minet. Les morceaux que Coltrane a enregistrés chez Prestige y ont par exemple plus la côte que ceux qu’il grava chez Impulse dans les dernières années de sa vie. Mais pour moi, c’est pareil, au petit déjeuner, je préfère écouter Lush Life que le Olatunji Concert. On y entend aussi des trucs plus pénibles, de Dave Brubeck par exemple et même de Glenn Miller, quand ce n’est pas des titres sirupeux de Sinatra et même de ce jean-foutre boursouflé et compromis qu’était Dean Martin. On entend tout cela davantage en tout cas que des compositions de Mingus (époque Eric Dolphy en particulier), de Monk ou de Jackie McLean. Les jeunes musiciens puisqu’il en est question sont il est vrai sous-représentés au profit de vedettes qui se sont depuis longtemps endormies sur leurs lauriers ; comprenez : on passe davantage sur les antennes de TSF la dernière (et énième) reprise de Radiohead par Brad Mehldau, la dernière menthe à l'eau pour ascenseur climatisé d'Avishaï Cohen que les dernières aventures (plus ou moins heureuses il est vrai) de musiciens tels que Laurent Coq, Pierre de Bethmann ou je ne sais qui encore.
Le Duc des Lombards a changé. Il ne sera plus ce lieu si particulier dont l’évocation nous plongeait dans un océan de souvenirs. Il y a 5, 6 ans, Le Duc a failli disparaitre. C’est le patron de Pierre & Vacances – un mordu de jazz parait-il – qui mit la main à la poche pour le sortir du trou où il s'était niché tout seul. Dans un premier temps, tout le monde lui en fut gré. Le club fut profondément rénové. Les tables d’antan disparurent. L’atmosphère moite des anciens temps s’évapora sous l’effet de la climatisation. Le décor passé de l'âge d'or fut balayé au profit d’un rafraichissement rutilant et artificiellement chic. Désormais, au Duc, on ne pouvait plus y passer la nuit à s’enivrer, et de verres et de jazz. Un set d’une heure et quart et rentrer chez soi, c'est moins romantique que voir Syracuse et mourir. J’ai pensé comme d’autres que l’arrivée de Sebastien Vidal serait bénéfique au Duc et il serait injuste de dire que ce n’est pas (en partie) le cas. Je n’avais pas foutu les pieds au Duc depuis 8 ans et je n’y aurais sans doute jamais plus mis les pieds si Jean-Michel Proust, ce vieux machin resté coincé entre deux étages était resté à la tête de sa programmation. Vidal a prié les saxophonistes cacochymes et les institutionnalisés de rester chez eux et c’est un grand bienfait. C’est un fait, la salle est moche. La formule est merdique. Je suppose que Vidal fait avec le lieu qu’il a et avec la formule que les conseillers du PDG de Pierre et Vacances ont concoctée. Son travail, qui n’est que celui-là, choisir des musiciens pour jouer dans un club, il le fait à mon sens très correctement. Il suffit de consulter la programmation sur le site internet du Duc pour s'en rendre compte.
J’y suis allé mercredi soir au Duc, sur invitation il me faut l'avouer. J’y ai vu un ami, qui y jouait en trio des chansons marseillaises, remises au goût du jour et du ternaire. Dehors, il faisait une chaleur écrasante. A l’intérieur, placé sous une grille de climatisation, je grelottais comme un diable au bord d’une plage normande. Tout, absolument tout me semblait froid et austère. L’exigüité de la scène et de l’espace disponible pour installer le public. Le petit écran plat qui diffusait en léger différé le film du concert auquel nous étions en train d’assister (et sur lesquels les musiciens n'ont selon leurs dires aucun droit). Une heure et demi plus tard, nous étions sur la chaussée à fumer une clope en devisant de choses et d’autres ; sans rapport avec le Duc. De la difficulté de jouer en formule trio quand on est saxophoniste (puisqu’il faut jouer sans arrêt), de nos vacances respectives, de nos agendas afin de convenir d’une date pour diner ensemble, des aides mutuelles que nous proposions de nous apporter dans le cadre de futurs travaux domestiques. La clope finie, nous claquâmes une bise sur les joues de notre ami, qui fila vers son deuxième set qui serait absolument identique au premier. Le turbin en somme. On se demande si la formule tiendra encore longtemps. On se souvient de ce temps béni où l'on pouvait fumer dans les clubs sans se soucier de sa santé et baiser en cachette en écoutant des reprises écorchées de standards, parler avec des inconnus passablement beurrés, retirer sa laine parce que la température frôlait les 35°, et reluquer du coin de l'oeil les nénettes qui otaient la leur, s'émerveiller d'un concert qui débordait en dépit du bon sens (et du règlement), du jeu d'un musicien qui s'oubliait le temps d'un chorus, d'une goutte de sueur qui pendant ce temps là dégringolait de l'épaule lisse de la femme qui acceptait, on se demande comment, de se trimballer à votre bras.
Laurent Coq n'a sans doute pas raison sur tout. Il a tort à mon sens d'oublier l'importance du public, y compris de ses comportements vulgaires et grossiers, il a tort de penser que les musiciens sont le jazz, exclusivement, que le jazz n'est pas aussi représenté par les patrons de club, de maisons de disques et par les gens qui se déplacent enthousiastes pour l'entendre jouer. Mais il a raison de dire que le jazz s'est laissé contaminer par la toute puissance de ces amateurs avertis qui sont parvenus à se donner un pouvoir qu'ils n'auraient jamais dû obtenir, de dire que le milieu s'est perverti en s'aseptisant, en oubliant ce qui fit son histoire. Il a raison de rappeler que l'histoire du jazz, c'est aussi l'histoire d'une colère, une histoire de la sueur et de la saleté, une histoire populaire.
Laurent Coq n'a sans doute pas raison sur tout. Il a tort à mon sens d'oublier l'importance du public, y compris de ses comportements vulgaires et grossiers, il a tort de penser que les musiciens sont le jazz, exclusivement, que le jazz n'est pas aussi représenté par les patrons de club, de maisons de disques et par les gens qui se déplacent enthousiastes pour l'entendre jouer. Mais il a raison de dire que le jazz s'est laissé contaminer par la toute puissance de ces amateurs avertis qui sont parvenus à se donner un pouvoir qu'ils n'auraient jamais dû obtenir, de dire que le milieu s'est perverti en s'aseptisant, en oubliant ce qui fit son histoire. Il a raison de rappeler que l'histoire du jazz, c'est aussi l'histoire d'une colère, une histoire de la sueur et de la saleté, une histoire populaire.
