lundi 6 août 2012

Collapse

Le 20 novembre 1973, les Who (très médiocre groupe de rock anglais (si ce n'est l'un des pires)) font escale en Californie dans le cadre de leur tournée, baptisée Quadrophenia, opéra rock absolument inaudible qui conte deux jours de la vie d’un mod à moitié attardé ; comme le furent la grande majorité des membres du courant. Keith Moon, le batteur du groupe, seule attraction notable de l’ensemble, passe le temps en coulisses avant le concert à boire toutes sortes de liquides qui lui feront très certainement pourrir le foie. Un fan du groupe traine ses espadrilles et ses cheveux sales dans le coin avec le sentiment d’être sans aucun doute un de ces privilégiés de quelques secondes que l’Histoire oubliera. Pourquoi est-il là ? Qui l’a laissé entrer ici ? Difficile à dire. Moon lui fait signe d’approcher. « Je n’aime pas boire tout seul », lui dit-il en guise d’excuse. C’est ce que disent tous les alcoolos. Ces types sont des sentimentaux dans le fond, la solitude leur pèse, il leur faut de la compagnie pour oublier ce qu’ils sont en train de faire. Soigneusement. Le type semble aussi vif qu’une mouche borgne à qui il manque une aile et deux pattes. Il ne prend pas la bouteille que Moon lui tend mais entame un monologue qui dure trois minutes et trente-quatre secondes. Un monologue qu’aucun scribe n’a jamais consigné. Le scribe le plus talentueux de l’Ancienne Egypte aurait de toute façon été bien en peine de donner à son discours un semblant de cohérence. L’inconnu mange la moitié des mots et danse une polka avec les sujets de conversation tandis que Moon fait valser les verres. 3/4. Il dit au batteur nauséeux : « j’ai sur moi une nouvelle came qui est meilleure que tout ce qu’on n’a jamais connu ! » Moon, boit une gorgée. « Ouais ? demande-t-il, et c’est quoi ? » C’est dingue ce que ce type a les cheveux gras, ils sont tous comme ça les californiens ? Huile-de-filasse répond : « Comment savoir, putain. Tout ce que je sais, c’est qu’un demi comprimé et un cognac suffisent à te procurer les meilleures sensations que t’auras jamais de toute ta vie ». « Rien que ça ! Un cognac ? J’ai rien de tel en magasin ! Mais bon, je suppose que ça, ça suffira », dit Moon en brandissant un verre empli de je ne sais quel liquide. Moon se redresse, il adopte tout du moins une position qui le fait sembler un peu moins avachi. En équilibre sur un coude peut-être. « Un demi-comprimé ? », demande-t-il en piaffant. L’inconnu secoue la tête de bas en haut comme si son cou était une sorte de ressort tordu.

- Tu sais qui je suis, pauvre con ?, demande Moon.
- Oui.
- Dis-le alors ! Dis mon nom. Dis-moi qui je suis.
- Keith Moon, tu es Keith Moon, le batteur des Who…
- Exactement, tu as bien parlé, cœur tendre, je suis Keith Moon. Et Keith Moon ne prendra jamais un demi-cachet de je ne sais quelle drogue mystérieuse refourguée par un inconnu de californien de mes deux qui ne sait pas encore que les anglais ont inventé le shampooing ! Parfaitement, les anglais ! Sake Dean Mahomed, ça ne te dit rien ? ça ne sonne pas très anglais, mais on s'en tape. Bref, tu as bel et bien raison. Je suis Keith Moon. Et Keith Moon ne prend pas un demi-comprimé ! Ton comprimé, il le prend en entier. Et maintenant dégage de ma vue, je n’aime pas qu’on me regarde pendant que je me came.

Et l’inconnu déguerpit aussi sec parce que les camés sont moins sentimentaux que les alcooliques. Moon regarde sa montre mais il constate qu’il n’en a pas. Un roadie gras comme un porc passe devant lui. Moon lui demande l’heure mais le type, dont le bide dépasse de son t-shirt, répond qu’il n’a pas de montre. A quoi bon de toute façon ! Vous connaissez un groupe de rock qui commence un concert à l’heure imprimée sur les billets ? Non, absolument aucun, cela n’existe pas. Les amateurs de rock n’roll payent des places de concert pour se faire traiter comme de la merde et ils aiment ça. Donc, savoir l’heure ne changera rien. Le groupe entrera en scène quand tous ses membres seront prêts, voilà tout ce que l’on peut dire pour le moment. Quand tous ses membres seront prêts. Et quand Pete aura fini de (mal) accorder sa guitare et quand Roger aura fini de se shampouiner les tifs, de les sécher, de les coiffer, de les friser et de les enduire d’huiles essentielles parfumées au lait de coco. Selon les enseignements de Sake Dean Mahomed, chirurgien shampouineur de George IV.

Et Keith Moon goba le comprimé en entier en finissant son verre de je ne sais quoi…

Quelques minutes ou quelques heures plus tard, les quatre plus mauvais musiciens du Royaume-Uni (après les Beatles), accessoirement sujets de sa majesté – ce qui en dit long sur ce qu’il advient d’un peuple quand il confie son sort à un monarque – sont sur scène devant une assistance médusée. Pete le taciturne et Roger-les-bouclettes se tortillent à qui mieux-mieux pendant que Keith Moon lutte en vain contre le sommeil. Quelques moulinets sans conviction ne peuvent suffire et il tombe dans les vapes et s’affale, le blaze sur la caisse claire de sa batterie de cuisine. On l’évacue donc et pendant qu’on ne sait qui s’affaire en coulisses, on se fout de sa gueule devant l’audience. Keith s'est endormi, voyez-vous, en plein concert, on n'a jamais vu ça ! On le fait revenir trente minutes plus tard après lui avoir injecté une saloperie pleine de corticoïdes et lui avoir tartiné les deux joues de volées de gifles. Sur scène, on le chahute. On le shampouine. On l’empoigne, comme on empoigne un sale gosse à qui on doit une énième facétie. Moon n’a pas l’air bien content, il n'a pas l'air bien du tout en fait, mais il s’exécute. Il joue un ou deux morceaux avant de s’évanouir à nouveau. Cette fois-ci, il ne se relèvera pas et on le laissera pioncer en coulisses jusqu’à l’après-midi du lendemain ou du surlendemain peut-être. Townshend procède alors le plus logiquement du monde. Dans un avion, si quelqu’un s’évanouit sans raison apparente, il se trouve toujours quelqu’un pour demander : « y aurait-il un docteur parmi nous ? » Le guitariste des Who, privé de son batteur, angoissé à l’idée de devoir annuler le concert demande sobrement à l’audience surexcitée : « y a-t-il un batteur parmi vous ? » Imparable logique. Pauvre idiot de rosbif, bien sûr qu’il y a des batteurs dans la salle. Il y en a des dizaines, des centaines même dans chaque salle de concert du monde entier. Des batteurs du dimanche, des marteleurs de cuisses et de tables basses, des tapoteurs armés de cuillère qui pourrissent les repas de famille, des agités des deux index, des deux talons, des asymétriques tambourineurs de garage puant le white spirit. Il suffit de choisir, de pointer une zone sombre du doigt, de gueuler Toi ! et de voir un je ne sais qui ramener sa fraise. Et il en vient un, tout naturellement. L’élu s’appelle Scot Halpin (même pas foutu d'avoir deux t à son prénom comme tout le monde !) et il jouera trois chansons avec ses idoles britanniques et ce sera là son moment de gloire. C'est déjà mieux que vous ! Ce mec aura payé son billet quelques dollars pour entrer dans l’Histoire du rock n’roll. L’Histoire encore, dira plus tard que le comprimé qui fut imprudemment ingéré par Keith Moon ce soir là contenait certaines des substances recensées dans les meilleures pharmacopées vétérinaires, dans la section réservée aux plantes à propriétés tranquillisantes, particulièrement efficaces sur les chevaux ou encore les gorilles de Bornéo.