Comme je le signalais il y a quelques jours sur l’excroissance, les oignons verts des M.G.’s ont 50 ans. Ce qui me rappelle au passage que j’en aurai bientôt 40 et que ce titre suranné à l’allure simple et dégingandé n’est que de 13 ans mon ainé. Pourtant, c’est un morceau qui me semble d’un autre siècle, d’une époque totalement évanouie, tellement ancienne qu’elle en aurait perdu tout caractère de réalité, d’une époque qui me semble aussi lointaine que pourrait me le sembler celle qui vit naître la Révolution Industrielle, pour ne prendre qu’un exemple parmi d’autres. Les chiffres sont sans doute plus exacts que les sentiments… Il n’est en tout cas pas permis de douter d’eux. Bref, passons ! Green Onions, c’est un morceau qui n’a l’air de pas grand-chose et qui certainement n’est guère davantage. Quelques notes très simples. Une poignée d’accords qui forment une boucle musicale sans fin sur laquelle Booker T. Jones dessine des figures naïves. Apparemment sans se lasser. Je sais bien que d’aucuns proclament la mort de la musique, de la vraie, et sans doute s’en réjouissent en se (com-)plaignant, visiblement émus, du bruit constant au sein duquel nous évoluons désormais – à rebours nécessairement, comme si nous inversions par la même le cycle de l’évolution. Leur propos n’est peut-être pas totalement dénué de raison, même si comme toujours, sa grandiloquence traduit une sorte d’exagération féminine qui tend à en atténuer la portée. Quand bien même ces coincés du trou-de-balle auraient tout à fait raison, je ne vais certainement pas échouer aux Enfers pour avoir éprouvé quelque tendresse envers les oignons verts des M.G.’s ; et ce, même si cette tendresse persiste en dépit du bon sens.
Les M.G.’s représentaient le symbole du label Stax. Un label du sud profond, monté financièrement sur l’hypothèque d’une maison familiale, au sein duquel cohabitaient, fraternisaient musiciens blancs et noirs. Un mariage des genres, de la country des culs-terreux et du blues des descendants d’esclaves. Un gramme d’utopie dans un monde de bigots illettrés, d’alcoolos belliqueux, de financiers amoraux, de ségrégation bestiale. Green Onions n’a donc l’air de rien et les musiciens qui formèrent cette joyeuse troupe bigarrée – qui accompagna au passage tous les artistes de la maison de disque – n’ont pas non plus l’air d’être capables de jouer la Symphonie n°1 en ré mineur de Rachmaninov en prenant un air pénétré. Les utopies ne sont pas belles, elles sont tout au plus jolies, mais elles ont en premier lieu le mérite d’exister comme existent les résistances. Ecouter les témoignages d’anciens musiciens qui œuvraient chez Stax à cette époque m’émeut chaque fois ; mais chaque fois différemment. Les entendre raconter leurs rencontres et cet amour de la musique qui les réunissait, c’est encore plus beau qu’une bluette bien torchée. Ensuite. Ensuite, il y eut des problèmes d’oseille, la fin du partenariat qui unissait Atlantic et Stax, et enfin l’assassinat de Martin Luther King qui brisa sèchement cette belle unité et qui fit dire au grand nombre qu’elle ne pouvait être qu’éphémère. Désespérante humanité. Stax, après une période de vaches maigres, parvint à se refaire la cerise un temps, autour d’une identité militante exclusivement noire et frelatée (c'est à dire uniquement mue par les exigences d'un nouveau business) et produisit à la chaine des groupes afro-américains de seconde zone et quelques bande-son pour l’industrie fallacieuse qu’était la Blaxpoitation ; Shaft d’Isaac Hayes, pour ne donner que le plus triste exemple. La belle énergie des premiers âges de Stax s’était alors évanouie. Le beau business des races avait signé un éclatant retour.
