jeudi 30 août 2012

Les causeuses seront bientôt muettes

Pour le moment, on discute encore. Le monde, notre petit monde, ce qui exclue les crève-la-dalle du monde entier qui se contrebranlent de toute manière de nos problèmes existentiels, est encore semblable à un salon de thé, en un petit peu plus mouvementé seulement. Les petits groupes éparpillés, disséminés sur les causeuses, en sont encore au temps des arguments. Visages rouges de colère des spasmophiles du cortex ou pâles de ceux qui obéissent pour le moment aux convenances. Un cocktail bleu marine avant la fin du monde, tandis que des haut-parleurs diffusent de la musique de chambre ou une saloperie de Haydn. Ou une putain de valse viennoise. Le papier peint est rouge et vert, bon marché, il se décolle par endroits, il est agrémenté de quelques stickers fleur-de-lys. Tout le monde sourit encore, jaune ou gris. Mais je sais bien qu’un temps viendra où il n’y aura plus de discussion possible, un temps où les rhétoriciens inlassables du quotidien (rouges, jaunes et blancs) s’empareront des causeuses et les retourneront pour monter des barricades de velours. Ce n’est pas un pressentiment, ce n’est pas tout à fait une certitude. C’est une suite logique. Tout d’abord parce que les réactionnaires – je trouve quand même le terme bien flatteur pour cette triste troupe d’allergiques – me semblent sincères. Les réactionnaires ont vraisemblablement souffert et ils souffrent encore. Ils inventent certes, il y a parmi eux nombre de mythomanes patentés, mais ils ont cette sincérité vénéneuse qu'offre la douleur. Ils ont cherché – pas longtemps – et sont tombés d’accord sur la cause de leurs maux : l’étranger, comme toujours. Evidemment, ils prétendent que tout est différent aujourd’hui, ils prétendent qu’ils n’ont rien de commun avec les allergiques d’hier et d'avant-hier, qui fustigeaient déjà le protestant, puis le juif, puis l’immigré européen et chargeaient déjà le dos de l'étranger de tous les vices. Les populations sont interchangeables mais les expressions, via quelques distorsions dues aux évolutions du langage (décadentes, nécessairement), se sont propagées à travers le temps comme une petite vérole ; ils puent, ils volent, ils tabassent, ils nous déprécient. La vérole semble différente, elle peut avoir gagner en force, en complexité, elle peut s'être conçue une résistance nouvelle, mais il s'agit toujours de la même vieille maladie originelle. Triste réalité pour ceux qui ouvrent les yeux. Rien n’a changé. L'Humanité emploie toujours son énergie à s'élever, et elle s'élève alors. Dominant les hauteurs, qui ne sont que les siennes en réalité, elle ne résiste jamais à contempler le sol pour mesurer la distance parcourue. Alors prise de vertige, elle chute lamentablement. Tous les vices et toute la sottise humaine sont catalogués dans l’Ancien Testament. Rien n’est différent, absolument rien. Les hommes ne sont humainement rien, comme toujours. Le monde est monté sur toupie, et il tourne, et il tourne, et il tourne. Dans un avenir, peut-être proche, les mots n’auront plus d’utilité. Les allergiques et les contre-allergiques n’attendent du reste que cela : la fin des mots, pour se foutre sur la gueule. Les réactionnaires geignent à longueur d’années : "Les progressistes bon teint, disent-ils, sont des procureurs dans l’âme rêvant de museler, de cloîtrer, de scléroser, de clamper les artères de nos pensées". Une guerre se prépare (nous l'espérons minuscule), derrière cette tentative grotesque et désespérée de diffuser chez l’homme de gauche ou chez le généreux la honte de soi. Ne nous promet-on pas, dans certains cercles, de nous éparpiller  façon puzzle, de nous adresser prochainement des décharges beurrées de sulfateuse. On nous traite déjà d’infâmes collabos, avant la libération. Qu’avons-nous fait de ceux que l’Histoire a jugés comme tels ? Lorsqu'on les a enfin tenus, on les a pendus, on les a humiliés avant d’être humilié soi-même par la force incontrôlable qu’on avait déchainée. Un temps viendra où on rangera donc les mots dans leurs étuis et où la Bible côtoiera sans doute le fusil sur les tables de nuit – et la Bible ne s'en plaindra pas car la Bible ne parle que lorsque l'on veut bien la lire. Le catholique, au milieu de ce néant déguisé en intelligence est circonspect. Le catholique n’ignore rien de la légitime défense. Il sait aussi que l'on peut opposer aux sulfateuses, aux accusations fallacieuses, à la bête, son propre corps à défaut de son âme. Il sait la valeur et la beauté du sacrifice, il sait ce qu'on y perd mais surtout ce qu'on y gagne ; il est du reste le seul. Nous discutons donc encore, entre gens de bonne compagnie, avec nos amis réactionnaires. Si rien ne vient perturber la course de cette planète mélancolique qui nous menace, il nous faudra choisir de participer au tumulte. Pour poursuivre le bonheur, peut-être, de savourer l’intensité d’un nouveau silence.