Hier soir, je roulais sur l’avenue d’Italie, revenant d’Orly Ouest, où je venais de déposer ma sœur. La radio beuglait des trucs sans grande importance. Je faisais défiler les stations en ricanant. RMC, des conneries en file indienne à propos de Zlatan Ibrahimovic. Rien que la portée de ce débat débile semblait lui donner raison : la France est peut-être bien un pays de merde. Les voitures se trainaient derrière deux camions poubelle qui ralentissaient le trafic. Je beuglais ainsi à l’unisson des ondes. Sur TSF Jazz, Jamie Cullum, le gendre-idéal-qui-range-sa-chambre du jazz vocal à Maman, débitait Live from London son anglais raffiné. Pourquoi pas, me suis-je dit. Et oui, pourquoi pas. C’est bientôt le centenaire de la naissance de Billie Holiday, nous prévenait-il. Ça va commémorer à tout va, me suis-je dit. Les disques d’hommage vont fleurir comme des parterres de bégonias au beau milieu de l’été. Cassandra Wilson, au parfum, sera totalement raccord, nous disait-il. Son hommage sur cd et j’en suis sûr, microsillon, sortira le 6 avril. Le 7, Billie – ou son hologramme commercial – aura cent ans. Des disques en hommage à Billie, il y en a eu des palanquées. Et il y en aura donc d’autres, estampillés centenaires. Aucun ne fut, n’est et ne sera inoubliable. Evidemment, me suis-je dit, en dépassant une camionnette par la droite, lorsque j’entendis Cullum annoncer Dee Dee Bridgewater. Lorsque l’on susurre le nom de Billie, elle n’est jamais loin, celle-là. Simagrées au programme… Quelle chanson reprit-elle ? Je ne m’en souviens plus. J’écoutai d’une oreille distraite, en souhaitant que cela finisse au plus vite. Dee Dee Bridgewater est comme un avion qui passe au-dessus de votre pavillon pendant que vous faites un barbecue dans votre jardin : vous attendez patiemment qu’il disparaisse avant de remettre les saucisses sur le grill. Dix secondes après son passage, vous oubliez tout du boucan qu’il fit.
Après Bridgewater, ce fut au tour de Gregory Porter de pointer au Bureau des Hommages. Le personnage n’avait rien à vendre, aucune légitimité à faire valoir. Il tint seulement à partager l’un de ses morceaux favoris. No Regrets. Dès les premières mesures, des larmes ruisselèrent sur mes joues. Les voitures de devant devinrent de la bouillie. J’oubliai leur allure lymphatique et leur manque de réactivité. J’oubliai tout, quelques instants. La voiture était à l’arrêt, il y avait un feu ou je ne sais quoi, et Billie venait de me prendre par surprise. Je ne sais comment expliquer la chose. J’ai assez peu l’habitude de chialer - enfin chialer, n'exagérons pas non plus - en écoutant des chansons dans ma voiture, voyez. Je venais de passer une journée de merde, j’avais simplement besoin d’entendre ça. Billie, sur No Regrets, chanter exactement elle le chante. Avec la plus grande sincérité. So I say goodbye with no regrets.
Il y a parfois de la tristesse dans la joie. Il y en a même très souvent. Il y a souvent des larmes contenues dans l’expression d'un bonheur. Il y a dans la voix de Billie, sur ce titre particulièrement, quelque chose qui témoigne d’un sentiment de submersion. En nous, tout se mélange, un bonheur soudain, intime et décrété et l’illusion brève d’avoir balayé les souvenirs sombres, les découragements ou de les avoir simplement repoussés quelques instants. Le monde fait soudainement une autre gueule. Il se transfigure. Cela ne durera pas mais qu’importe ! Dans cette joie là, dans cette joie triste là, il y a de l’oubli et de l’abandon. Pas une reddition, mais un simple lâcher-prise. Voilà pourquoi j’aime Billie, parce qu’elle fait davantage que chanter, parce qu’elle se tient là devant vous et qu’elle vous invite à l’accompagner. On n’entend rien des petits bruits du studio quand elle chante, on n’entend qu’elle, surnageant. Artie Shaw a beau s’escrimer ; sa clarinette ne semble qu’un timide ornement. Bunny Berrigan souffle quant à lui dans sa trompette comme une ombre, ce qu'il ne tardera pas à devenir tout à fait. Billie, elle, jette aux oubliettes le monde d’autrefois pour célébrer sa métamorphose. Hier soir, j’avais besoin de cela.
Il y a parfois de la tristesse dans la joie. Il y en a même très souvent. Il y a souvent des larmes contenues dans l’expression d'un bonheur. Il y a dans la voix de Billie, sur ce titre particulièrement, quelque chose qui témoigne d’un sentiment de submersion. En nous, tout se mélange, un bonheur soudain, intime et décrété et l’illusion brève d’avoir balayé les souvenirs sombres, les découragements ou de les avoir simplement repoussés quelques instants. Le monde fait soudainement une autre gueule. Il se transfigure. Cela ne durera pas mais qu’importe ! Dans cette joie là, dans cette joie triste là, il y a de l’oubli et de l’abandon. Pas une reddition, mais un simple lâcher-prise. Voilà pourquoi j’aime Billie, parce qu’elle fait davantage que chanter, parce qu’elle se tient là devant vous et qu’elle vous invite à l’accompagner. On n’entend rien des petits bruits du studio quand elle chante, on n’entend qu’elle, surnageant. Artie Shaw a beau s’escrimer ; sa clarinette ne semble qu’un timide ornement. Bunny Berrigan souffle quant à lui dans sa trompette comme une ombre, ce qu'il ne tardera pas à devenir tout à fait. Billie, elle, jette aux oubliettes le monde d’autrefois pour célébrer sa métamorphose. Hier soir, j’avais besoin de cela.