
Nous connaissions la tragi-comédie. Il y a désormais la pitrerie tragique. Peut-être inventée par Will Self, écrivain de son état, britannique de nationalité (nobody's perfect !) – j’écris peut-être parce que je n’ai ni le temps ni tout à fait l’envie d’entreprendre une foutue thèse sur la question.
Car Le Livre de Dave est en premier lieu une pitrerie. Une pitrerie puérile et grave – peut-être grave puisque puérile du reste. Ou l'inverse. Pensez-donc : le monde réduit à la taille d’un taxi londonien, où le soleil devient antibrouillard, le ciel un pare-brise, le Livre propre à guider l’humanité une déclinaison insensée, hypnotique d’itinéraires londoniens, avec ses orientations et ses points de passage (à réciter pieusement et avec le bon accent), où les heures deviennent des tarifs et les guides spirituels des chauffeurs, leurs patrons des archi-chauffeurs, où l’autorité religieuse est le P.C.O. (Public Carriage Office). Comment considérer la chose autrement qu’une pitrerie ?
Ce monde là, ce monde du pire qui est ratiboisé dans un taxi, est le monde d’après le déluge. Celui que nous avons tous en tête. L’Angleterre d’après la grande vague. Nos lointains descendants (enfin, ceux des anciens sujets de la Reine) sont - aussi - des Hamsteriens. Ham est un petit bout d'ile, une chiure de mouche sédimentée miraculeusement émergée. Les hamsteriens vivent d'après le Livre de Dave, le carnet de notes d’un chauffeur de taxi mort il y a des siècles qu’on ne sait qui a déterré un beau matin. Ils parlent comme des ploucs illettrés. Le monde que nous avons connu, le monde que Dave connaissait pour eux, a sombré dans l’oubli. La figure du Christ bien sûr, on s'en serait douté, a disparu, supplantée par celle de ce chauffeur de taxi fou rongé par la solitude et la colère.
C’est ce qui fait du Livre de Dave une tragédie. Non la tragédie de l’humanité – parce que l’humanité est intrinsèquement tragique, dans l’esprit de l’écrivain tout du moins, qu’elle soit fondue dans le christianisme ou dans le simple témoignage d’un chauffeur de taxi rendu fou par la solitude (kif-kif en somme pour Self) – mais la tragédie d’un homme. Dave. Chauffeur de taxi de son état. Divorcé. Privé du droit de voir son fils. Qui n'est peut-être même pas son fils. Privé de sa vie. Paumé. Mal dans sa peau. En colère contre tout. Contre sa femme et donc contre toutes. Contre les hommes et donc contre lui. Le livre est à son image. Tant est si bien que dans ce monde nouveau, moins évolué que ne l'était le Moyen Age, ce monde qui l’a reconnu comme nouvelle Bible plus de 500 ans plus tard, les hommes sont exclusivement des papas et les femmes des mamans, les enfants sont partagés en fonction des règles de l’alternance, la structure familiale traditionnelle est reconnue comme une forme d’hérésie. Les textes traitant des errances de Dave font ainsi écho à ceux qui racontent les temps nouveaux, comme le rire fait écho à la compassion, la moquerie à la pitié. Étrange sentiment que celui-là, étrange lecture semblable à un lent mouvement de balancier.
L’œuvre de Will Self s’inscrit dans une entreprise de dystopie. Pas seulement Le Livre de Dave. [La dystopie, pour ceux qui ne seraient pas au courant, c’est le contraire de l’utopie, soit la description d’une société du pire. 1984 d’Orwell ou Le Meilleur des Mondes de Huxley sont des œuvres dystopiques pour ne citer que les plus fameux exemples.] Mais, à la différence de ces prédécesseurs, d’Orwell ou de Huxley, Will Self n’utilise pas le mode dystopique pour avertir ses congénères, pour les préparer au pire en espérant qu’un sursaut les rende meilleurs. Il n'y a rien de prophétique dans sa littérature. Son approche me semble déjà davantage similaire à celle de Zamiatine qui, dans son Nous Autres, décrivait avec un peu d’avance ce qu’il allait advenir de l’utopie communiste. Mais le monde en pire que décrivait Zamiatine était en quelque sorte déjà là. On le sentait sur le point de se révéler, comme une eau frémissante sur le point de bouillir. Il était peut-être même bien là, tout court. Will Self, lui, via son entreprise de dystopie, établit une relation d’interdépendance entre notre monde et celui de demain, comme si ce monde en pire n’était pas à venir, ni sur le point d’advenir, mais comme s'il était déjà là, comme s’il n’était pas véritablement plus sombre que celui d’hier mais seulement différent grâce au regard nécessairement tronqué que nous portons sur lui. Comme si l’Humanité était toujours la même, obéissait aux mêmes cycles d’évolution, se répétant sans cesse, infiniment. Répondant à ses mêmes sempiternels besoins. Il semble évident à la lecture du Livre de Dave que Self ne croit pas en la possibilité d’un sursaut. L’humanité a chez lui un caractère immuable qui la fait invariablement sombrer dans la violence et l’idolâtrie. L’humanité est indécrottablement idiote et sanguinaire. Et le sera toujours. Ce qui vous semble absurde dans le futur de l'humanité, décrit par Self, représente (bougre de cons !) ce que vous vivez, représente ce que vous êtes aujourd'hui sans en avoir conscience. Le Livre de Dave se veut moins une œuvre d’anticipation qu’une sorte de miroir déformant. Ce que recherche Will Self, c’est peut-être à tromper un lecteur qui se gausserait de ce futur absurde tout en oubliant que son monde n’est pas tellement différent, tant il est vrai que tout comme son reflet futuriste, il excelle en raffinement dès lors qu’il s’agit de s’endoctriner à coups de croyances absurdes, de superstitions insensées - je parle pour Will Self, là, et tant pis si il m'en tient grief ! (mais comme il ne subodore même pas mon existence, on va choisir de s'en foutre) Cette œuvre constitue donc encore moins une mise en garde à l’attention de l’Humanité. L’Humanité est déjà, pour Will Self, telle qu’il la décrit dans ce livre. Déjà enfermée dans des raisonnements abscons, déjà guidée par des religions idiotes. Elle a déjà son Livre. Elle se laisse déjà guider par les œuvres de fous. Elle refuse déjà de prendre à bras le corps l’arme de la raison pour se libérer. Et elle ne changera jamais véritablement.
Le chrétien fervent que je suis aurait pu et sans doute dû bondir à chaque page. Il a pourtant ri de bon cœur et pardonné à l’auteur son aveuglement. Une évidence m’est apparue pendant toute la lecture : ce que Will Self écrit dépasse sa pensée. Ce qu’il veut décrire décrit plus finement qu’il ne l’aurait sans doute voulu. Oui, objectivement, les religions semblent absurdes. Je dis bien "semblent". Plus exactement, les pratiques qui découlent des religions semblent absurdes. Oui, des religions peuvent émerger d’écrits à dormir debout. Mais ce qui les rend sottes, ce ne sont pas les œuvres qui les ont fondées, même lorsqu’elles sont l’œuvre de déments, mais la manière dont les hommes les ont retranscrites. La manière dont ils figent leur propos. Ce qu'ils en font. Ce qui crée la société absurde que décrit Will Self dans ce livre ne trouve pas son origine dans l’œuvre pathétique du chauffeur de taxi ; qui n’imaginait sans doute pas en écrivant ces lignes qu’elles fonderaient une religion nouvelle dans un monde post-diluvien. Ce qui a fondé ce nouvel environnement spirituel, c’est la distorsion née de l’incapacité de l’Humanité à comprendre le monde dans lequel elle vit et la place qu’elle doit y tenir. Pour tout dire, il me semble que ce livre constitue une description par l’absurde de ce qui a fait l’Histoire du christianisme. Le problème du message chrétien n’est pas ce qu’il contient, bien évidemment – car, ce qui ne manque pas de sel, il n’est ni le produit d’un fou, encore moins un héritage aliénant – mais la déformation qu’opèrent sur celui-ci les limites de la compréhension humaine, l’incapacité de l’homme à le vivre, à aller au bout de ce qu’il dit.
Je ne résiste pas à l’envie de vous livrer ici un petit extrait que je trouve particulièrement savoureux. Pour resituer le contexte, le passage se situe dans le futur. Un homme, nommé Symun Devùsh, a été condamné à l’emprisonnement pour avoir fondé une hérésie – hérésie plus raisonnable que les préceptes religieux en vigueur. Pour faire court, Dave, le nouveau prophète l’aurait visité en rêve pour récuser lui-même son Livre et en apporter un nouveau. Celui-ci défend l’Amour et prétend que s’aimer les uns les autres, c’est l’aimer lui-même (œil qui cligne)… Le narrateur décrit les châtiments réservés aux prisonniers confondus en hérésie qui ne parviennent pas à se conformer aux exigences des autorités religieuses.
« Le châtiment le moins sévère était le marquage au fer rouge et l’exil, suivi de l’ablation de la langue et de l’exil. La peine la plus sévère – dont l’application était fréquente – était la mort. On faisait tournoyer les papas sur la roue jusqu’à l’hémorragie cérébrale, avant de les éviscérer. Puis, tandis que le pauvre malheureux regardait sans comprendre ses boyaux sur le sol à ses pieds, on lui coupait les parties génitales et on les lui fourrait dans la bouche. La mort survenait en l’affaire de quelques unités. La tête du papa mort était tranchée et fichée sur une pique à la porte donnant sur le fleuve ; en dessous, une affiche était accrochée qui disait : C’T’HOMME DI DES FOUTÈSES. »