Ils sont venus, personne ne saura vraiment dire ce qu’ils ont vu, ils sont en tout cas repartis vaincus. Je parle des bleus, même si je devrais parler des ecchymoses tant on leur met sur la gueule depuis plusieurs jours. Ce qu’on leur reproche ? D’avoir perdu bien sûr ; mais il ne faut le dire à personne. Statistiquement, l’Equipe de France a pourtant fait mieux que lors des deux dernières compétitions internationales. En 2008, elle n’avait pas gagné un seul match et si ma mémoire est bonne, elle n’était même pas parvenue à marquer un but. En 2010, elle avait fait mieux et pire à la fois. Aucune victoire, mais un petit but marqué, MAIS aussi un foutoir géant et une grève grotesque de 22 joueurs en claquettes, en mondovision pour point d’orgue - on ne dira jamais assez le mal que peut faire la claquette au monde du foot et même au monde en général. Cette année, les ecchymoses de France ont donc fait mieux. Ils ont gagné un match, ont marqué 3 buts, ont même passé un tour avant de se faire sortir assez piteusement il est vrai par le onze espagnol : une équipe de nains rouges mangeurs de chorizo avarié qui se passent le cuir sans lassitude ; si ce n’est celle des spectateurs léthargiques. Mais ce n’est pas ce qu’on leur reproche dit-on, perdre, ça arrive, non, ce qu’on leur reproche, c’est d’être un vrai troupeau de cons.
Tu parles, bande d’hypocrites.
Je me souviens d’un temps, que les moins de vingt ans ne peuvent pas connaitre où la France ne parvenait même pas à se qualifier pour les grandes compétitions internationales. Je le vivais d’ailleurs assez mal. Après 82, 84 et 86, et la grande époque Platoche, je suivis les coupes du monde 90 et 94 sans voir l’équipe de France y défendre ses chances. 94 fut un traumatisme assez particulier. C’était une époque où nous pouvions perdre en match de qualifications contre onze israéliens semi-amateurs. Prendre un but d'un conard de bulgare à la dernière minute et rester chez nous à pleurer comme des amants délaissés. La triste réalité, c’est que les gens se sont habitués aux victoires de l’équipe emmenée par Zidane, ils ont oublié que nous n’étions finalement qu’un pays mineur sur la planète football. Un peu comme une femme qui oublierait des années de sexe triste après deux orgasmes consécutifs. La vérité est la suivante : nous sommes revenus à la place qui est la nôtre, c'est-à-dire à celle d’un second couteau, d’une cinquième roue du carrosse, capable de fulgurances mais surtout d’une invariable médiocrité.
Mais les français ne veulent rien entendre. Zidane leur manque comme la tradition manque à la baguette. Et ces colliers de défaites que nous enfilons, nous les sentons coincés dans nos gorges comme de minuscules os de poulet. Il faut donc trouver quelque chose pour violenter nos joueurs sans jamais rien dire de notre désir refoulé de résultats. Et ce quelque chose, nous le trouvons dans la personnalité des joueurs eux-mêmes. Il y a des trucs à dire, il faut le reconnaitre. Ils sont malpolis, nos ecchymoses de France. Ils sont illettrés. Ils sont arabes. Ils sont pétés de thune. Ils ont des mentalités de mercenaire. Des looks de pédé. Des coiffures de tarlouze. Des gueules de mecs pas sympas. Ils insultent des journalistes (comme Platini et Cantona avant eux). Ils ne s’aiment pas entre eux (comme les joueurs de toutes les équipes qui ne parviennent pas à gagner). Ils ne pensent qu’à garnir leur compte en banque (comme 100 % des joueurs de foot depuis que ce sport est professionnel (et même avant la grande bascule)). On s’en donne à cœur joie. Si j’étais condamné à mort sous Ponce Pilate, en pleine fête de Pâques, et que la tradition exigeait qu’on gracie un criminel, je prierais de toutes mes forces pour qu’on m’offre la chance de comparaitre aux cotés d’un joueur de football. A coté d’un joueur de football, nous semblons tous purs, propres, moraux. A leurs cotés, nous devenons ces hommes, ces justes qui n’insultent jamais personne, travaillent toujours l’esprit de solidarité chevillé au corps, font preuve d’un amour inconsidéré pour la patrie, ne pestent jamais quand on les dégrade quand on les critique injustement, ne sont pas intéressés par l’argent et les gloires éphémères. C’est bien pour cela que les hommes politiques passent leur temps depuis quelques années à tirer à vue sur les joueurs de football. C’est une des rares occasions qui leur permette de parler de morale, de constance relationnelle et de désintéressement sans que quiconque ne songe à éclater de rire.
Tout le monde se croit ainsi autorisé à donner son avis. C’est à mon avis la plus grande tragédie qui soit. Tout le monde parle de football, surtout ceux qui n’y connaissent rien. La preuve, il a fallu attendre Harald et Pat pour trouver deux types capables de parler de football avec lucidité et talent – tous les autres sont des brêles, des chèvres et des parasites, je peux vous l'assurer. Depuis quelques jours, c’est un florilège qui nous est offert. Bernard Debré, député de son état, a premièrement confondu les joueurs de l’Equipe de France avec l'affaire DSK. Je propose qu’on lui trouve une maîtresse de toute urgence, y a quelque chose qui le travaille, Nanard. Le Point, le magazine des valeurs, de la morale et de Philippe Tesson, s’imagine même capable de faire des exercices de décryptage, dans un article sobrement intitulé « Florent Malouda, symbole de la désinvolture française ! » Que dit ce grand article, né sous la plume d’un stagiaire désœuvré, tacticien du dimanche. « Au-delà des chiffres, c'est l'attitude sur le terrain qui a souvent été pointée du doigt. (…) qui s’est illustrée à merveille lors de la défaite face à l'Espagne (0-2), sur le premier but de Xabi Alonso. En effet, au départ de l'action, tandis qu'Iniesta lance parfaitement Jordi Alba sur le côté droit, Xabi Alonso entame sa course vers l'avant. Et qui croise-t-il sur son chemin ? Florent Malouda ! Visiblement très serein et absorbé par autre chose, le milieu de terrain français laisse partir sans s'inquiéter le joueur du Real Madrid qui inscrira le premier but espagnol de la tête, seul au second poteau. Visiblement, courir n'a pas le même sens selon qu'on se situe d'un côté ou de l'autre des Pyrénées… » Le tout, vidéo de 8 secondes à l’appui. Implacable démonstration si comme le petit stagiaire, on ne comprend rien au jeu ou qu’on n’a jamais foutu les pieds sur un terrain de football. Petite explication pour les nuls et pour les stagiaires impétueux. La tactique – éclairée ou non – choisie par Laurent Blanc consiste sur ce match à laisser le ballon à l’adversaire, dans l’espoir d’exploiter quelques contres. Si le sélectionneur a choisi pour ce match Florent Malouda plutôt que Samir Nasri, c’est aussi parce qu’il offre des solutions de percussion au centre du jeu, la perspective de faire remonter le ballon rapidement lorsque l’équipe espagnole est en position d’attaque. Si Jordi Alba n’avait pu adresser un centre de qualité – c'est-à-dire si Debuchy et Réveillère avaient défendu avec plus d’efficacité et pas en se cassant lamentablement la gueule – le ballon aurait été renvoyé par la défense, peut-être vers Mvila ou Malouda qui auraient pu dès lors (s’ils en avaient eu les jambes) traverser au moins une ligne espagnole et ensuite – deux options – soit écarter le jeu vers Ribery (pour faire le décalage) ou lancer Benzema dans la profondeur. En d’autres termes, dans le cadre de cette tactique, si les milieux défensifs suivent chaque appel de balle espagnol, l’équipe se prive de toute capacité de relance et s’expose à vivre un véritable enfer. La vérité, petit stagiaire, va bien souvent au-delà de ce que l’on voit, le jeu sans ballon est parfois plus important que ce que l’on fait avec le cuir.
Ce matin, j’ai aussi lu un article du site Menly.fr. Nasri, Ben Arfa, Ménez, Benzema : quand on est con. Je ne connais pas bien ce site et le type qui a écrit cet article dans le torchon n’a pas eu le courage de signer sa production. Toujours est-il que ça sent bon l’officine sarkozyste. Tout ou presque dans cet article tient de la pépite. Je retiens surtout cette phrase, absolument admirable de sottise : « En Angleterre, en Espagne, en Italie et en Allemagne, le foot est culturellement ancré dans les mœurs et la vie quotidienne des gens, quelle que soit leur classe sociale. Un chef d’entreprise ou un prof de fac n’hésitera pas à inscrire son fils dans la section jeunes du Barça, véritable institution et symbole de l’identité catalane. Même constat à Londres, Milan ou Munich, ou des fils de bonne famille font du foot comme d’autres du tennis ou du golf. Et ça ne choque personne. Résultat : les joueurs espagnols – restons sur cet exemple – sont respectueux du maillot, des traditions, savent s’exprimer correctement et n’ont pas tous un casque vissé en permanence sur les oreilles. Et en corollaire, ils n’insultent pas les arbitres, les journalistes ou leur entraîneur. » Vous avez compris ? Pour être un bon joueur de foot, vérifiez par avance la qualité de vos ascendants. Est-il utile de rappeler à ce demeuré, sans doute diplômé d’une mauvaise école de commerce, les origines de Platini, de Zidane ou de Kopa ? Celles de Luis Fernandez, de Robert Pires ou de Thierry Henry ? Faut-il lui assurer qu’il y a bien des équipes de football à Neuilly-sur-Seine (dans laquelle jouait notamment le fils cadet du Président Sarkozy), à St Maur et au Raincy ?
Citons Eric Zemmour pour conclure, ce petit homme qui vaut son pesant de cacahuètes et fait dans la grande pompe en rêvant de Louis XVIII, même lorsqu'il parle de football : « Ils sont 11 sur le terrain, mais c'est bien la seule preuve qu'ils jouent au football. Ils forment une équipe, mais leurs passes n'arrivent jamais à leurs partenaires. [commentaire technico-tactique qui fait mec qui s'y connait] Ils portent le maillot de la France sur les épaules, mais ils s'en moquent comme de leur dernière Ferrari : ils roulent sur l'or, pas sur le tricolore. » Ils roulent sur l’or, pas sur le tricolore. Comment a-t-il pu écrire cette phrase sans songer à rire de lui-même ? « Ils ont une mentalité de petits fonctionnaires à deux ans de la retraite dans une petite collectivité locale, mais ils ont des revenus de traders avant la crise des subprimes. On nous dit qu'ils jouent pourtant, fort bien même, dans leurs clubs respectifs : au Bayern, à Chelsea, au Real... On comprend : qui paye commande (…) allez-vous-en ! Ôtez ce maillot qui n'a pas de sens pour vous, oubliez-nous comme on vous oubliera. On se consolera sur Internet avec les coups francs de Platini et les dribbles de Zidane, on les montrera à nos enfants en leur disant, les yeux émus : C'était ça, l'équipe de France ! Ils nous répondront, émerveillés : Ah oui, trop fort ! Rentrez dans vos pénates de milliardaires et laissez-nous à nos souvenirs, vous n'en êtes pas dignes ! » Ces hommes, ces malotrus, ces saloperies de pauvres qui se sont élevés sans notre assentiment, ne sont pas dignes de nos souvenirs, écrit Eric "J'Accuse" Zemmour. Sans rire, on croirait le refrain d’une chanson de Lara Fabian. Tu n’es pas digne de mes souvenirs, tout, tout, tout est fini entre nous. Il y a vraiment de quoi rire.
Et c’est maintenant la Fédération Française de Football qui songe sérieusement à suspendre certains joueurs parce qu’ils parlent mal à des journalistes qui les insultent à longueur de pages toute l’année et leur disent qu’ils peuvent se casser s’ils n’ont rien à dire après une défaite plus qu'humiliante – je tiens à préciser ici que si j’étais Samir Nasri, je lui aurais réaligné toutes les dents de devant, on aurait pu me suspendre pour 120 ans. On pourrait leur rétorquer qu’il y a plus simple que suspendre un joueur de sélection : ne plus le sélectionner et ne pas en faire un fromage. Mais il n'est pas question que la desastreuse image des ecchymoses de France déteigne sur celle des dirigeants du football français, ces retraités obèses qui ne servent à rien. Tout cela est assurément grotesque. Et sent bon les ligues de vertu. C’est le festival de l’hypocrisie. Les cons sont de sortie et cherchent à redorer un blason dont ils n’ont même pas la propriété. Les ecchymoses eux sont en vacances. En vacances de nous : et ils l’ont bien mérité.
