Le
goût de la lecture se tarit en moi. Je le sens. Mes rouages de lecteur sont
grippés. Peut-être est-ce dû aussi à mes choix récents de lecture. Choix
malheureux, lecteurs malheureux. Je suis sorti rincé de la lecture d’Auto-Da-Fé d’Elias Canetti. J’aime
beaucoup Canetti pourtant. C’est un homme d’une intelligence rare. Rare à tel
point qu’elle semble même, par effet de contagion, la provoquer chez le
lecteur, c’est dire – mais il ne s’agit peut-être que d’une illusion, il s’agit
sans aucun doute d’une illusion. Peut-être l’est-il trop d’ailleurs,
intelligent, pour écrire de bons romans. Les hommes trop intelligents font de
mauvais romanciers. Pour écrire de bons romans, il faut être un peu con, il
faut être un peu buté et il faut être égoïste. Son roman est un long manifeste.
Je déteste les romans manifeste. Ils me semblent le comble de l'hypocrisie. Je
me souviens encore de ma lecture de La
Nausée – il y a pourtant fort longtemps – comme d’une terrible morsure d’ennui. En
lisant Auto-Da-Fé, j’ai eu
l’impression de relire Masse et Puissance,
assorti d’une suite de saynètes. J’ai évidemment préféré lire Masse et Puissance. A le lire, on en apprend beaucoup sur le monde, y compris sur ce qui l'agite en ce moment. Mais enfin, je déteste la pensée
indirecte, allégories socratiques mises à part. J’ai lu ensuite La Chute du British Museum de Lodge. J’aime
beaucoup Lodge. Je l’aime comme on aimerait un ami intéressant, un de ces amis
cultivés qui font scintiller les dîners tardifs d’été. Lodge est sans doute un
type avec qui partager un dîner serait réjouissant. Lodge n’est pas aussi
intelligent que Canetti mais il a beaucoup plus d’humour. J’ai lu son petit
roman à toute vitesse. Il ne m’en reste pas grand chose, si ce n’est le
souvenir d’un rire spontané vers la fin du roman et le sentiment que les
préoccupations des catholiques ont beaucoup changé depuis Vatican II ;
même si j’ai lu ce roman – curieuse coïncidence – à l’aube du prochain synode
sur la famille. A l’époque, les catholiques se débattaient avec la question de
la contraception comme avec un fauve. C’est aussi charmant que daté mais
amusant tout de même. Amusant et triste à la fois. Ils ne se doutaient pas, ces
catholiques d’alors, de leur chance. Avoir le temps de vivre dans les tourments
des naissances non désirées, avoir le temps de fonder des scrupules sur de
minuscules affaires d’adultère, de traites à payer et de chaires à obtenir, c’était
le signe qu’ils vivaient une époque douce et confortable. Confortable et amicale. Le
monde ne les avait pas encore pris en grippe. Ils pouvaient alors se moquer d’eux-mêmes,
de leurs doutes et inquiétudes. Et en ce moment, je lis Le Golem de Meyrink. Quel foutoir ce livre, vraiment. Et un tantinet antisémite
avec ça. Ça ne fait guère plus de 250 pages ce machin mais j’en lis à peine 5
par jour. Et péniblement encore. Hélas, je ne suis pas assez courageux pour
interrompre une lecture avant la toute dernière page. J’ai pourtant hésité ce
matin mais non, non, j’ai vite renoncé. Mes yeux parcourent pages et mots,
phrases et dialogues, ils parcourent et ne lisent rien, ils vont et viennent,
ils n’entendent rien ; je lis avec mon nez, je lis avec une paire d’oreilles,
et ce sont les oreilles d’un sourd. Combien me faudra-t-il de mauvais romans
pour m’en dégoûter tout à fait ?