
Ce matin, j’ai croisé cette saleté de lapin qui porte une trotteuse et un gilet du plus mauvais goût. Pas celui à poil-rat qui se pince les mains dans les portes du suburbain, l’autre. Celui qui fait mine d’être en retard pour bien te faire comprendre que c’est toi qui l’es ! Charlatan, redresseur de temps qui passe. Je sais bien qu’il y a presse, je sais bien que les échéances ont de grandes dents pleines de salive vénéneuse, je sais bien que leurs morsures sont du genre de celles qui te filent des abcès prêts à dégorger leur pus. D’ailleurs, Lapin, le suburbain minute tout ce qui peut se minuter ; de grandes horloges clignotent de manière racoleuse dans le grand hall d’entrée de la station, de petits écrans qui n’ont rien à dire se balancent, suspendues au plafond avec l’heure bien affichée au beau milieu de leur front.
Cette saleté de sourire qu’il a ce lapin. Cette saleté de moue satisfaite qu’il étend sur son visage poilu. On croirait un militant UMP en tong de plage siglée. [Permettez que j’opère ici une digression de la pire espèce / je me demande bien pourquoi je n’ai pas la chance d’aller me vautrer sur une plage hyper fréquentée pour croiser de jeunes militants qui y croient ! Je ne vois jamais ces gusses qu’à la télé, rien que d’y penser, ça me déprime. En croiser un de temps à autre me remettrait les nerfs en dessous du niveau de la mer… C’est décidé, l’année prochaine, je chasse le siglée en tong] [Et voilà, j’ai encore pris du retard]
Tout cela ne m’énerve que trop. J’essaie donc de rattraper ce grand gaveur de carottes Géant Vert. Mon sac besace s’envole et s’écrase régulièrement sur ma hanche (ce qui doit me donner une allure un peu ridicule, j’ai bien peur de devoir l’admettre ; comme si je ne courais que sur un pied, ma main droite plaquée sur le sac, épousant chacun de ses soubresauts pour ne pas occasionner une gêne qui risquerait de ralentir la cadence infernale que je m’inflige). J’ouvre la bouche et j’expulse de toutes petites quantités d’air, comme le professeur de sport (un débile en survêtement) me l’a appris il y a fort longtemps. En fait, j’expulse de toutes petites quantités de nicotine, ce qui me fait penser à en griller une. Cette fulgurance suffit pour que cette saleté de rongeur saute par-dessus le tourniquet comme un sauteur cubain gavé de nandrolone et disparaisse dans les couloirs de cette cage à lapins que les hommes frustrés de ne pas être des lapins se sont offerts pour voyager en masse.
Extrait du suburbain comme un mauvais kyste, je soupire. Je pense que je lui aurais bien pété les dents à ce lapin de mes deux. Une sur deux, pour effectuer un damier avec son râtelier. C’est vain. Je le sais, je suis un mec vain. C’est encore râpé pour cette fois. Mais si je croise un chat fumeur d’opium ou un as de pique, je vous jure que je lui fais sa fête.