mardi 10 février 2009

Transit



Pas après pas, il s’enfonça dans la brume. On ne voyait pas à deux mètres devant. Le bruit de ses talons sur la route lui semblait étrange, renvoyait simultanément son propre écho (comme lorsque deux personnes martèlent ensemble le même temps mort en frappant dans leurs mains). Il se retourna toutefois. Quelqu’un le suivait peut-être, à quelques mètres derrière lui, mais comment savoir ?, la brume n’était pas moins épaisse dans son dos, elle était la même, opaque, dangereuse, laiteuse. On ne voyait pas à deux mètres j'ai dit, devant, derrière, à sa gauche comme à sa droite. Résolu et fataliste, il continua donc à avancer, en compagnie du même écho absurde.

Il jura à voix basse, pour lui-même. Ce que la vie est con tout de même, pensa-t-il. On n'a même pas le chemin qu’on mérite, on n’a même pas de bon dos sur lequel charger toutes les tares de cette existence creuse. On avance. C’est récurrent, on ne peut jamais rien dire de plus que ça ; on avance, avec la seule compagnie de l’écho de ses pas. On se fourvoie, trop souvent, on est un conard de première, trop souvent, et l'on s’en veut, oui, tous, on s'en veut, on ignore même qu’on s’en veut parfois, quelques fulgurances singulières et on bifurque ; et ça mène au même foutu endroit. Une vieille autoroute sans début, sans fin, et cette brume malfaisante qui enveloppe tout.

Il ne pensa pas un instant à s’arrêter. La route était silencieuse au point qu’il lui semblait faire pour la première fois l’expérience du silence lui-même, comme si jusque là tout avait été bruyant, dérangé, insoutenable. Aucune voiture n’empruntait bien entendu ce trajet là ; il ne s'agissait que d'une vue de l'esprit (lequel ?). N’existaient plus que les deux mètres de vie devant, les deux mètres de vie derrière, à gauche, à droite, deux mètres de circonférence, de diamètre, je ne sais pas, deux mètres carrés, j'ai toujours été à chier en géométrie. Quelques instants plus tard, la brume perdit un peu de sa consistance et il aperçut la pancarte fière, minable et dégoulinante, toute de lumières clignotantes, d’une station essence. Ici aussi, l’endroit était désert, les pompes étaient mornes et désolées de ne servir à rien. Dans la boutique, que l’on devinait plus loin, aucun client ne déambulait pour tuer le temps, rien ne semblait déranger cette solitude continue, ce silence, cette mort. Il regarda derrière lui pour consulter les prix de l’essence. Le sans plomb 98 n’était ici qu’à 0,351 €. Un prix pareil, pensa-t-il, la station aurait dû être noire de monde, noire de types dingues portant à bout de bras des centaines de jerrycans, marchant sur le voisin, injuriant dans la file d'attente ceux qui les précèdent et ceux qui poussent derrière. Noire de voitures aussi, créant de monstrueux embouteillages sur 50 bornes. Amusé, curieux, il s’approcha d’une pompe. L’écran digital clignotait facétieusement : « Montant limité : 0,351 € ». Il haussa les épaules et se dirigea vers la boutique en se demandant si désormais, tout serait comme ça : ironique et voluptueusement absurde. Sans doute. En fouillant dans ses poches, il constata qu'elles étaient pleines de points cadeaux.

En entrant dans la boutique, il défit machinalement les boutons de son manteau. Il ne pouvait toutefois pas dire s’il avait chaud ou froid. Son corps s'était fait la malle. Il claqua la porte derrière lui, un peu violemment, s’apprêtant à voir un petit homme en tenue de travail de mauvais goût sortir de dessous le comptoir ou de derrière une porte. Celle-ci se referma sans un bruit. Le silence ne pouvait que persister, et personne ne surgit, de nulle part. Il flâna quelques instants, parmi les rayons. Les sandwichs clubs, les paquets de bonbons, les barres chocolatés, les boissons sucrées, les gâteaux et les madeleines industrielles, les journaux, et tous les autres trucs inutiles ; compilations en compact disc de tubes idiots (il ne se souvenait même plus de la plupart d'entre eux), mots fléchés, lunettes de soleil en toc, tongs de plage en polystyrène, planche de surf en plexiglass, pare-soleil, kit de voyage pour conducteur de monospace avec gosses en options. Il sourit. Il se demanda si il devait rester là, à attendre que quelqu’un vienne, ou s’il devait sortir et continuer à s’enfoncer…vers où ? Où cela menait-il ? Cela finissait-il quelque part ? On avance tous dans la vie sans réponse. Rien n’est donc changé de ce point de vue. C’est seulement l’intensité de l’incertitude qui varie. Ici, elle est présente à chaque pas, elle résonne à chaque écho. Rester ici, ou avancer, sans savoir si quelqu'un finira par venir vous rejoindre, ou si vous-même, vous finirez par rejoindre quoi que ce soit. Rien n'est changé, on avance, sans même savoir pourquoi. Seule la conscience est plus aiguë.

Il fit ensuite ce que l’on fait tous pour tuer le temps dans une station service. Il tourna en rond, l’air absent, puis se dirigea vers les toilettes. Il resta immobile devant l’urinoir pendant un long moment sans verser la moindre goutte. Il revint dans la boutique, ouvrit des paquets de chips et grignota. D’autres choses, du chocolat, des crêpes synthétiques. Toutes ces choses avaient le même goût, aucune n’avait le goût qui aurait dû être le sien. Une saveur inconnue, indéfinissable, inhumaine mariait tout désormais. Il continua à manger, dans l'espoir de se faire vomir, mais il n’était désormais plus qu’un puits sans fond. Un Orvieto-néant insondable. Rien, plus rien ne le comblerait, plus rien ne le rassasierait, plus rien ne l’engorgerait jamais. Il n’était plus qu’une brise, avalant par poignées d’autres brises. Les brumes étaient là, dévoraient tout, non pas pour vous perdre (car on ne se perd pas dans un endroit qui n’a ni début ni fin, ni queue, ni tête) mais pour vous faire comprendre qu’il n’y avait nulle part où aller. Nulle chose à attendre. Nulle attente. Les quilles venaient juste de valser, l’éternité aurait été pour vous aussi longue qu’un après-midi. L’éternité se nichait dans un espace minuscule et elle explosait entre vos doigts. Machinalement, il reboutonna son manteau, se redressa légèrement et en souriant, il fit claquer son majeur dans la paume de sa main. Il resta là, immobile, à regarder les brumes se dissiper, disparaître, naître un jour nouveau qui n'avait pas davantage de fin que de début.