
Il fut un temps où je votais dans un bureau de Seine et Marne. Dans un petit village de campagne qui ne s’assume pas. A l’entrée de la ville, tiens, trônent un château prétentieux (qui fait dans le jus de pomme ou une connerie du genre) et une petite église alambiquée, construite avec de la pierre malade. Une grande rue traverse ce vieil amas de briques de part en part ; clinquante, pavée de pierres saumon (qui niquent les amortisseurs de votre bagnole), de petits commerçants à un client par jour et de lampadaires en toc. Une place centrale célèbre les morts valeureux de la patrie. C'est assez fleuri, et entouré d'une immense pelouse tondue bien ras. Une salle des fêtes en plastique et aggloméré accueille à sa droite les quelques mariages et baptêmes du coin. Comme c’est le cas de tout petit village qui se respecte, sa richesse principale tient en sa concentration de troquets. Y a le bistrot des joueurs de belote, celui des turfistes, celui des mêmes immobiles qu'il y a dix ans (devenus plus vieux, plus gras et plus désœuvrés) et puis celui des alcoolos à la verve tranquille qui passent leur journée au comptoir à parler de tout et de rien. C'est comme si ce village avait subi les ravages d'une bombe à fragmentation, explosant à un endroit précis, semant le néant et l'ennui un peu partout La vie se délite lentement au contact de ces murs là, elle s’effrite jusqu’à ce qu’on se décide enfin à faire ce que tout être humain censé ferait dans pareille situation : se tailler et le plus loin possible.
Dans ce petit village, je me souviens qu’on y fait la chasse aux colistiers. Quand j’étais plus jeune, mon père offrait son nom à la liste des cocos et ma mère répandait le sien sur celle des super cocos. Quand je me rendais au bureau de vote, je devais slalomer entre les piquets de regards bienveillants et ceux qui l’étaient moins. Je clignais de l’œil en direction des uns, marmonnait quelques mots inintelligibles à l’adresse des autres. Mon père, avec qui j’avais l’habitude d’aller voter me donnait du coude dans les cotes pour m’empêcher de manifester quelque aigreur que ce soit. Mon père est entièrement pardon il faut dire, je crois d’ailleurs qu’il a loupé le virage de sa vocation, au lieu de donner son nom à la liste rouge, il aurait dû faire curé. Quand on y regarde de plus près d’ailleurs, on a parfois du mal à bien comprendre ce qui différencie un communiste d’un chrétien (jusqu’aux gens de droite refoulés (ou non) qui garnissent les bancs de leurs sections).
Ma mémoire n’a pas encore de ratés. Il m’est arrivé de voter communiste à plusieurs reprises. Je m'en souviens bien volontiers. Selon le vieil adage qui veut qu’un électeur de gauche réserve son vote le plus raisonné pour le deuxième tour de chaque élection ; c’est idiot bien sûr, parce que ça l’oblige parfois à voter pour un gros con de droite (et en Seine et Marne, vous pouvez me croire, ils sont plus vrais que nature (je précise néanmoins que je suis trop jeune pour avoir glissé dans l’urne un bulletin au nom d’Alain Peyreffite)). A cette époque, je rêvais quant à moi d’ailleurs. Je rêvais tout court, sur mes deux petites jambes, sur le socle d’idéologies mal digérées. J’avais lu Marx, Rousseau, des dizaines de biographies de Guevara et de Malcolm X, si à l’époque j’avais dû mettre en accord mes actes et mes pensées, il m’aurait fallu choisir l’exil, la Patagonie et l’élevage modéré de chèvres en plaines désertiques. C’est là ce qui caractérise la jeunesse, beaucoup d’emportements et un amour immodéré (quant à lui) du confort consumériste. Je ne suis pas là pour me cingler, nous sommes tous à peu près du même bois. Nous pensons sincèrement des choses dont nous refusons de subir les conséquences, dont nous ne souhaitons pas mesurer les implications. Nos idées révolutionnaires sont pleines de cette chaleur maternelle qui nous manquera toute notre vie, nous nous y canichotons parce qu’elles sont rassurantes et douces (même si par ailleurs, elles s’avèrent violentes, absolues, sans potentialité de compromissions). Tiens, je regarde mon père, qui vote juste après moi, lui et ses poches garnies de pardon (même et surtout envers ses ennemis) et je me dis : tu parles d’un rouge sanguinaire ! J’avais tort, bien entendu, aujourd’hui je sais que cet homme peut tuer d’un sourire.
Alors quoi, chacun s’accommode de ce qu’il est et de ce qui le limite, chacun assaisonne son plat sans saveur, au petit bonheur la chance, les viandes sont trop cuites, les sauces sont trop épicées, le feu sur votre langue dévore tout, les ingrédients se mélangent dans la cocotte comme des mariés mal assortis. A chacun la responsabilité de son propre bouillon ; résignations, utopies, cynisme, renoncements. Il y a des exceptions, mais elles sont rares et j’en conclue, comme en toutes choses que c’est bien comme ça.
Le bureau de vote n’est jamais vraiment plein. Les votants – peu nombreux, il est vrai – disséminés parmi les trois ou quatre bureaux de la ville, déambulent comme dans le compte-gouttes d’un hypocondriaque. Lorsque c’est le printemps, ils profitent de l’astre revenu, les parents se baladent nonchalamment, poussant landaus, poussettes ou tenant la main de leur gamin, les vieux se tiennent aussi, ou marchent à bonne distance l’un de l’autre en bougonnant gentiment. Ce que pensent ces gens, franchement… Ce qu’ils font quand ils enfoncent leur corps loin dans l’isoloir, les bulletins qu’ils manipulent derrière le rideau bleu en tissu synthétique jamais de la bonne largeur, qui laisse toujours passer un peu de jour (parfois, certains tirent le rideau dans un sens puis dans l’autre, puis encore dans l’autre, une bonne dizaine de fois avant de se résigner), personne n’en sait rien. On serait tenté de les jauger sur l’apparence. On se dit vaguement que celui-là a le type antisémite avec sa moustache bien épaisse, que celui-là, dont le teint affiche de suspectes rougeurs a tout du fascisant misanthrope. On serait tenté ; ce qui veut dire que dans mon cas, on s’y refuse. On laisse les choses en l’état, on aime que de belles âmes se nichent dans d’improbables corps et vice versa. Les gens sont plus surprenants qu’on ne le pense ; et c’est bien comme ça.
Ce jour d’hiver là, dans le bureau de vote Seine et Marnais, un type sort de l’isoloir en trombe. Ses yeux sont pleins de larmes et pleins de colère. Il porte une casquette à carreaux, comme dans les films de Gabin, un pantalon en toile du beige le plus à chier, et des Mephistos aux pieds. Et il pleure. Presque. Pas tout à fait. C’est peut-être le froid, vif, piquant, vigoureux. Ou il est peut-être atteint d’une maladie de la rétine, certains vieux sont comme ça, l’œil éternellement humide et rouge, et plein de poussière, la gueule du chien battu, du chien repu. Il présente ses papiers, signe le registre, glisse son bulletin dans la petite fente prévue à cet effet. Quand l’enveloppe dégringole dans l’urne, il se retourne, la poitrine gonflée, les yeux dégoulinants d’huile de ricin. Il crie à l’adresse du bureau entier : « Vive la République, vive la France ! ». Puis il repart. Qui peut savoir ce qu'il se passe dans la tête de ce type. Vieux réac ou vieux bagarreur gauchisant ? Les autres votants présents se marrent en vaquant à leur devoir, affichant leur normalité comme une médaille de jeune diplômé. Il a déjà disparu. Quand vient mon tour, sur la nappe qui recouvre la table, à quelques centimètres de l’urne, je remarque une tâche humide, une larme échouée du vieux fou, toujours amoureux de sa République. Elle est encore là, absorbée par les mailles de la nappe, résistante. Je me dis : « c’est bien comme ça. »