Affichage des articles dont le libellé est La conscience politique. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est La conscience politique. Afficher tous les articles

lundi 9 novembre 2009

La conscience politique (8) - Soeur de Berlin



Elle fouille dans son sac maintenant, en extrait un paquet de Philip Morris cabossé. Elle a sa tige blanche de papier au filtre blond en main et fait rouler la pierre de son briquet. Et elle continue de parler, tandis que la flamme jaune danse devant son nez, elle continue de parler, tandis que sa cigarette tordue s’agite entre ses lèvres. Et nous y sommes suspendus.

Elle a devant les yeux des souvenirs matérialisés qui sont déjà de l’Histoire. Le 9 novembre 1989, B. était à Berlin. Elle y a passé presque l’année entière. Dans les premiers temps, elle l'a mal vécu, cet exil. Elle s’est retrouvée là-bas, propulsée pour ainsi dire, dans une sorte de foyer glauque, paumée dans une ville étrangère, grise et coupée en deux, du bon coté d'un mur aberrant. Lorsqu’elle appelait à la maison, elle témoignait parfois de son excitation, euphorique, elle décrivait son quotidien allemand, un monde que l’on ne connaissait pas et qu’elle découvrait alors. Parfois, elle pleurait au téléphone, elle se sentait seule, naturellement, privée de l’affection et du tumulte des siens. Et le 9 novembre 1989, elle était là, à proximité de la porte de Brandebourg, communiant avec les allemands qui, de chaque coté du mur laissaient éclater leur joie de voir s’abattre cette satanée cloison qui défigurait leur pays.

C’est pour cela qu’elle parle, qu’elle ne peut s’arrêter de parler, que nous ne pouvons cesser de l’écouter.

B. m’a ramené la casquette d’un soldat est-allemand. C’est une casquette un peu poussiéreuse, dont l’intérieur est jauni. C’est la sueur de l’homme qui l’a portée qui est là, sur la bande de confort frontale de devant. Ce jaune-beige sale lui appartient. C'est l'attribut d'un homme comme vous et moi qui a gardé le Mur, patrouillé tout le long de celui-ci en fumant du mauvais tabac, dans le froid, sous un soleil accablant ou sous une pluie drue, l'attribut d'un homme qui a peut-être prêté serment devant Lui, de le maintenir inviolé. Depuis que l'on troue le Mur de part en part, les soldats de la future-ex-RDA vendent leurs effets dans la hâte. Ils troquent leur uniforme au premier venu. Ils ont offert leur vie au Mur pendant des années, avec leurs armes et leur mine sévère et impassible, absurdement théâtrale, et maintenant qu’il tombe, qu’il éclate, qu’il est percé comme un martyr, maintenant qu’on en vend également des petits bouts à la sauvette, au noir, sous le manteau, aux touristes du monde entier, ils vendent également ces anciennes parties d’eux-mêmes, ces anciennes parties d’eux-mêmes dont ils ne veulent plus. Sans doute ont-ils peur qu’on les enferme bientôt dans des musées, sans doute ont-ils peur qu’on se hâte de les considérer comme des vieilleries ; les vieilleries d’un monde mort dont on ne veut plus rien savoir. Aujourd’hui, la République Démocratique d’Allemagne, cette excroissance orientale de l’ouest comprimée aux portes du monde communiste est une brocante géante. Une seule nuit a suffi à la faire vieillir d’un siècle.

Le 9 novembre 1989, B. filait le train de l’Histoire. Le même jour, j’étais devant ma télévision, à rechercher son visage parmi la foule innombrable, incapable de comprendre ce qui se déroulait là devant mes yeux, enfermé dans cette boite à la con qu’était la télévision familiale. Ma mère tournait en rond dans le salon, fumant cigarette sur cigarette, l’inquiétude sur ses traits. Elle non plus ne pouvait pas comprendre. Le monde communiste se lézardait de toutes parts, malgré Gorbatchev et la Perestroïka, et elle faisait partie de ceux qui s’aveuglaient encore sur la véritable nature des états d’Europe de l’Est. Elle n’entendait rien à ce postulat de liberté qui unissait soudainement tout un peuple, tout un continent, puisque pour elle la liberté n’était pas en cause. « Un mur, lui disais-je, avec des miradors, des barbelés, qui t’enferment, t’emprisonnent, comment peux-tu ne pas comprendre ? » Les choses paraissaient si évidentes et pourtant le Mur, les soldats, les hommes et femmes de Berlin Est qui se faisaient descendre en tentant de passer par dessus, ne suffisaient pas à lui faire admettre la vérité. Elle ne voulait pas croire que le monde communiste était meurtrier, violent, écrasant, semblable au monde lui-même, noir et sans espérance. Comment ne peux-tu pas comprendre ?

Etait-ce si simple ? Ça l’était mais pour moi non plus, ça ne l’était pas. Nous voulions y croire, tous, au visage humain du communisme, à la victoire de l’homme sur l’impérialisme. Nous voulions croire, malgré la guerre froide, malgré l’ère nucléaire, malgré les chars staliniens écrasant Budapest et Prague, que le communisme était l’avènement d’une aube nouvelle. Et ce monde se brisait, devant nos yeux, se faisait souffler. J’ai 14 ans, je suis un idiot, je suis rouge par contagion. J’aime le Dynamo Kiev, j'aime Oleg Blokhine, l’ancien sprinteur reconverti attaquant de l’équipe de football de l’URSS qui affiche sur son maillot l’acronyme mystérieux sur fond rouge : CCCP. Je suis heureux de contempler l’éclosion de la liberté et triste d’abandonner derrière moi des illusions que je me suis moi-même fabriqué. Le monde communiste est un monde en carton pate, une façade mensongère que nous avons contribué à édifier.

Dans vingt ans, tout le monde vous dira peut-être combien ce jour là fut merveilleux et important. Dans vingt ans, on rivalisera d'anecdotes, d'expressions de sentiments frelatés. Personne n’osera vous dire ce qu’il ressentit véritablement en apprenant la nouvelle de ce cataclysme. Par honte, par pudeur ou mauvaise foi.

Des est-allemands ont commencé à fuir leur pays avant même la chute du mur. Ils ont effectué pour certains un périple fabuleux qui me semble inhumain et sont passés par la Pologne, la Tchécoslovaquie puis la Hongrie, pour rejoindre enfin l’Autriche et le monde libre. Hommes, femmes, enfants et quelques uns de leurs effets sous le bras. Le rideau de fer est devenu une petite passoire ridicule qui révéle les êtres humains. Un est-allemand a témoigné il y a quelques jours devant les caméras que des militaires hongrois l’ont laissé passer la frontière en lui adressant de simples clins d’œil. L’Histoire en est à ce point et ce témoignage est d’une beauté fracassante parce que simple. Il est édifiant. C’est cela, me dis-je, que l’utopie communiste n’a pas réussi (et ne réussira jamais) à créer. Plus précisément, c’est sa chute accélérée qui réussit enfin à unir les peuples dans un même esprit de fraternité, d’entraide ; sa mort qui crée la vie. Les soldats dégrafent leur vareuse, vendent leurs casquettes et vous lançent des clins d’œil amicaux à la frontière.

Cela ne durera qu’un temps bien sûr. Les frontières recouvreront bientôt leur indifférence et leur imperméabilité, et les gardes-frontières leur mine impassible et sévère. Les est-allemands redeviendront des est-allemands (ou des allemands tout court (disons plutôt élargis)) pour les hongrois et vice versa, car chez l’homme toute beauté est éphémère. Ne nous resteront bientôt que quelques reliques apparemment muettes et vides de sens (pour toute autre personne que soi). Ma soeur est là, revenue pour quelques temps. A table, elle raconte ses histoires tandis que je tourne et retourne entre mes mains la casquette d'un soldat de la future-ex-RDA qu'elle vient de me rapporter d'Allemagne.

mardi 3 février 2009

La conscience politique (7) - Le bureau de vote



Il fut un temps où je votais dans un bureau de Seine et Marne. Dans un petit village de campagne qui ne s’assume pas. A l’entrée de la ville, tiens, trônent un château prétentieux (qui fait dans le jus de pomme ou une connerie du genre) et une petite église alambiquée, construite avec de la pierre malade. Une grande rue traverse ce vieil amas de briques de part en part ; clinquante, pavée de pierres saumon (qui niquent les amortisseurs de votre bagnole), de petits commerçants à un client par jour et de lampadaires en toc. Une place centrale célèbre les morts valeureux de la patrie. C'est assez fleuri, et entouré d'une immense pelouse tondue bien ras. Une salle des fêtes en plastique et aggloméré accueille à sa droite les quelques mariages et baptêmes du coin. Comme c’est le cas de tout petit village qui se respecte, sa richesse principale tient en sa concentration de troquets. Y a le bistrot des joueurs de belote, celui des turfistes, celui des mêmes immobiles qu'il y a dix ans (devenus plus vieux, plus gras et plus désœuvrés) et puis celui des alcoolos à la verve tranquille qui passent leur journée au comptoir à parler de tout et de rien. C'est comme si ce village avait subi les ravages d'une bombe à fragmentation, explosant à un endroit précis, semant le néant et l'ennui un peu partout La vie se délite lentement au contact de ces murs là, elle s’effrite jusqu’à ce qu’on se décide enfin à faire ce que tout être humain censé ferait dans pareille situation : se tailler et le plus loin possible.

Dans ce petit village, je me souviens qu’on y fait la chasse aux colistiers. Quand j’étais plus jeune, mon père offrait son nom à la liste des cocos et ma mère répandait le sien sur celle des super cocos. Quand je me rendais au bureau de vote, je devais slalomer entre les piquets de regards bienveillants et ceux qui l’étaient moins. Je clignais de l’œil en direction des uns, marmonnait quelques mots inintelligibles à l’adresse des autres. Mon père, avec qui j’avais l’habitude d’aller voter me donnait du coude dans les cotes pour m’empêcher de manifester quelque aigreur que ce soit. Mon père est entièrement pardon il faut dire, je crois d’ailleurs qu’il a loupé le virage de sa vocation, au lieu de donner son nom à la liste rouge, il aurait dû faire curé. Quand on y regarde de plus près d’ailleurs, on a parfois du mal à bien comprendre ce qui différencie un communiste d’un chrétien (jusqu’aux gens de droite refoulés (ou non) qui garnissent les bancs de leurs sections).

Ma mémoire n’a pas encore de ratés. Il m’est arrivé de voter communiste à plusieurs reprises. Je m'en souviens bien volontiers. Selon le vieil adage qui veut qu’un électeur de gauche réserve son vote le plus raisonné pour le deuxième tour de chaque élection ; c’est idiot bien sûr, parce que ça l’oblige parfois à voter pour un gros con de droite (et en Seine et Marne, vous pouvez me croire, ils sont plus vrais que nature (je précise néanmoins que je suis trop jeune pour avoir glissé dans l’urne un bulletin au nom d’Alain Peyreffite)). A cette époque, je rêvais quant à moi d’ailleurs. Je rêvais tout court, sur mes deux petites jambes, sur le socle d’idéologies mal digérées. J’avais lu Marx, Rousseau, des dizaines de biographies de Guevara et de Malcolm X, si à l’époque j’avais dû mettre en accord mes actes et mes pensées, il m’aurait fallu choisir l’exil, la Patagonie et l’élevage modéré de chèvres en plaines désertiques. C’est là ce qui caractérise la jeunesse, beaucoup d’emportements et un amour immodéré (quant à lui) du confort consumériste. Je ne suis pas là pour me cingler, nous sommes tous à peu près du même bois. Nous pensons sincèrement des choses dont nous refusons de subir les conséquences, dont nous ne souhaitons pas mesurer les implications. Nos idées révolutionnaires sont pleines de cette chaleur maternelle qui nous manquera toute notre vie, nous nous y canichotons parce qu’elles sont rassurantes et douces (même si par ailleurs, elles s’avèrent violentes, absolues, sans potentialité de compromissions). Tiens, je regarde mon père, qui vote juste après moi, lui et ses poches garnies de pardon (même et surtout envers ses ennemis) et je me dis : tu parles d’un rouge sanguinaire ! J’avais tort, bien entendu, aujourd’hui je sais que cet homme peut tuer d’un sourire.

Alors quoi, chacun s’accommode de ce qu’il est et de ce qui le limite, chacun assaisonne son plat sans saveur, au petit bonheur la chance, les viandes sont trop cuites, les sauces sont trop épicées, le feu sur votre langue dévore tout, les ingrédients se mélangent dans la cocotte comme des mariés mal assortis. A chacun la responsabilité de son propre bouillon ; résignations, utopies, cynisme, renoncements. Il y a des exceptions, mais elles sont rares et j’en conclue, comme en toutes choses que c’est bien comme ça.

Le bureau de vote n’est jamais vraiment plein. Les votants – peu nombreux, il est vrai – disséminés parmi les trois ou quatre bureaux de la ville, déambulent comme dans le compte-gouttes d’un hypocondriaque. Lorsque c’est le printemps, ils profitent de l’astre revenu, les parents se baladent nonchalamment, poussant landaus, poussettes ou tenant la main de leur gamin, les vieux se tiennent aussi, ou marchent à bonne distance l’un de l’autre en bougonnant gentiment. Ce que pensent ces gens, franchement… Ce qu’ils font quand ils enfoncent leur corps loin dans l’isoloir, les bulletins qu’ils manipulent derrière le rideau bleu en tissu synthétique jamais de la bonne largeur, qui laisse toujours passer un peu de jour (parfois, certains tirent le rideau dans un sens puis dans l’autre, puis encore dans l’autre, une bonne dizaine de fois avant de se résigner), personne n’en sait rien. On serait tenté de les jauger sur l’apparence. On se dit vaguement que celui-là a le type antisémite avec sa moustache bien épaisse, que celui-là, dont le teint affiche de suspectes rougeurs a tout du fascisant misanthrope. On serait tenté ; ce qui veut dire que dans mon cas, on s’y refuse. On laisse les choses en l’état, on aime que de belles âmes se nichent dans d’improbables corps et vice versa. Les gens sont plus surprenants qu’on ne le pense ; et c’est bien comme ça.

Ce jour d’hiver là, dans le bureau de vote Seine et Marnais, un type sort de l’isoloir en trombe. Ses yeux sont pleins de larmes et pleins de colère. Il porte une casquette à carreaux, comme dans les films de Gabin, un pantalon en toile du beige le plus à chier, et des Mephistos aux pieds. Et il pleure. Presque. Pas tout à fait. C’est peut-être le froid, vif, piquant, vigoureux. Ou il est peut-être atteint d’une maladie de la rétine, certains vieux sont comme ça, l’œil éternellement humide et rouge, et plein de poussière, la gueule du chien battu, du chien repu. Il présente ses papiers, signe le registre, glisse son bulletin dans la petite fente prévue à cet effet. Quand l’enveloppe dégringole dans l’urne, il se retourne, la poitrine gonflée, les yeux dégoulinants d’huile de ricin. Il crie à l’adresse du bureau entier : « Vive la République, vive la France ! ». Puis il repart. Qui peut savoir ce qu'il se passe dans la tête de ce type. Vieux réac ou vieux bagarreur gauchisant ? Les autres votants présents se marrent en vaquant à leur devoir, affichant leur normalité comme une médaille de jeune diplômé. Il a déjà disparu. Quand vient mon tour, sur la nappe qui recouvre la table, à quelques centimètres de l’urne, je remarque une tâche humide, une larme échouée du vieux fou, toujours amoureux de sa République. Elle est encore là, absorbée par les mailles de la nappe, résistante. Je me dis : « c’est bien comme ça. »

mercredi 8 octobre 2008

La conscience politique (6) - La grand-mère


source

« Tu dis des conneries… », je dis en remuant mon café noir. Elle me tourne le dos, vêtue de sa blouse bleue de travail (qu’elle ne porte qu’entre 7 et 15h00 ; elle l’enlève après s’être endormie devant les Feux de l’Amour), elle hausse les épaules menues de son mètre quarante-deux, pour me répondre que je peux bien penser ce que je veux après tout. A travers la fenêtre de la cuisine, j’aperçois la petite rue Salengro qui remonte, d’abord droite comme un « I », puis qui se tord légèrement sur la fin, le mur en vieille pierre qui la borde, et qui à cet endroit là, là où commence la cité H.L.M., porte l’inscription « Paix au Vietnam », qui date de 68. Elle est restée là, toute mon enfance, à me regarder, à me titiller la conscience de gauche, à faire naitre des interrogations. Je m’imaginais enfant, des types chevelus peinturlurant bêtement d’une écriture incertaine cette façade muette, puis courir comme des dingues, leurs sacs besace rebondissant contre leurs hanches. Une expression précoce d'un cliché qui serait bientôt repris par toute une tripotée de cinéastes et d'écrivains bidons et idéalistes. De cette fenêtre, située au premier étage d’un immeuble sans style qui en compte 7 à peine, j’aperçois la barrière de sécurité qui protège le parking des résidents, les gosses de toutes les couleurs qui jouent devant et autour des voitures ; au foot, à la corde à sauter, à simplement se courir après. Leurs cris sont tonitruants mais le double vitrage permet d’être à peu près sauf du bruit et de l’agitation. Elle dit tout doucement : « tu bois du café alors qu’on est midi, toi ?, on va manger dans pas longtemps, tu exagères ». Je m’apprête à demander s’il existe une règle intransgressible ou médicale ou quelque chose de ce genre mais je me ravise. Je n’aime pas trop l’enquiquiner sur la durée, ma grand-mère ! Et puis, là, elle fait son fond de sauce. Un fumet d’antan s’évade de sa grosse casserole à couvercle. Je ne sais pas comment font les grands-mères, leur cuisine a toujours un goût unique, un goût savant. Elles n’ont pourtant pas l’air de faire quoi que soit de plus que ce qu’on fait nous. Mais c’est différent. La cuisine de nos mères est différente. La notre l’est encore davantage. Avec le temps, on constate qu’en fait, tout s’affadit ; quand elles seront toutes mortes, nos grands-mères, tout aura le goût des pates au beurre !

Quand même, elle dit des conneries. Elle dit que depuis que les arabes sont venus ici, c’est le désordre partout. Elle me narre quelques anecdotes de son quotidien campinois. Elle mentionne l’affaire de l’abribus de la mairie. Un jeune homme a descendu la vitre alors que des gens attendaient le 106 ; des familles, des vieux et des vieilles qui patientaient sans embêter personne, et d’un coup de pied, SUBITEMENT, sans aucune raison apparente, il a éclaté la vitre latérale. Ma grand-mère, elle témoigne : « j’avais plein de bris de plexiglas dans les cheveux ». Ce voyou a fait ça, sans raison apparente. La seule raison apparente, finalement, c’est sa couleur de peau. Elle raconte aussi ce qui est arrivé à une amie à elle, une autre vieille italienne de la cité, qui souffle comme une vache parce qu’il lui manque un poumon, ou un bout du poumon, je ne sais plus, (quand elle arrive chez ma grand-mère, avec ses bigoudis plein les cheveux, elle n’a monté qu’un étage, en a descendu deux seulement avant ça, habitant deux immeubles plus loin, ma grand mère ouvre sa porte blindée et elle dit : « vos escaliers me tueront Madame Georgette », tandis que sifflent sa trachée et ses bronches et tout le reste de son corps chétif). Un gars lui a arraché son sac et elle s’est rétamée brutalement sur le trottoir. Teinte indéfinie ?, mais il n’y a pas de fumée sans arabe pour traîner autour, c’est certain. Un jeune déjà, et c’est bien connu, tous les jeunes de cité sont arabes ; tous les autres sont vieux et blancs. Tout cela au milieu d’autres récits sans aucun rapport avec la question. Entre autre, la pauvre histoire de cette vieille écrasée par un camion de livraison, juste en face du Franprix, à la Fourchette. Un terrible drame. J’acquiesce sans le vouloir. Je dis quand même que je ne vois pas le rapport, que si elle fait de sa vie un fait divers permanent, elle n’en sortira jamais des conneries qu’elle dit et de celles qu’elle croit penser. J’ajoute, pour la piquer un peu : « hier, y a un arabe qui m’a tenu la porte de l’immeuble quand je suis rentré ; je l’ai remercié, et il m’a souri en disant : « de rien ! »…j’en ai conclu que les arabes sont vraiment des chics types. » Elle sourit, elle prend ma tasse vide que je n’ai pas mise encore dans l’évier. Elle dit : « C’est Mokhran, c’est pas pareil ».

Mokhran donc, c’est pas pareil. Il est aussi arabe et musulman qu’on peut l’être mais ce n’est pas pareil. Elle est incapable de dire pourquoi, ce n’est pas pareil, pourquoi ?, et bien, parce que c’est pas pareil et puis c’est tout ; Mokhran, il est gentil, respectueux, souriant, propre sur lui, il demande toujours comment ça va, le matin, avec son accent à couper au couteau, il ne vole pas les sacs des petites vieilles, ne balance pas de coups de latte dans les vitres d’abribus, c’est précisément pour ça que je dois me casser le cul à donner des cours d’anglais à sa fille qui n’en a strictement rien à foutre de la prononciation, de la conjugaison et des verbes irréguliers. Et qu’il faut que j’accepte que ce cours soit rémunéré 40 francs pour une heure entière de zozotements débiles. Quand je dis que ce n’est pas assez, ma grand-mère me dit que je fais comme je veux mais elle ajoute aussitôt : « tu sais, ils n’ont pas beaucoup d’argent, ils ne peuvent pas faire plus ». Moi je suis Crésus peut-être. Si cette gamine s’intéressait au moins à ce qu’on essaie de lui apprendre au lieu de me regarder comme un veau à chaque fois que je lui dis qu’on n’accorde pas les adjectifs outre-manche ! Tu vas voir qu’à un moment, elle va m’interrompre dans mes récriminations pour me demander : « dis-donc, M., tu serais pas un peu raciste sur les bords ? ».

Ma grand-mère, j’ai beau essayer mais je ne parviens pas à l’imaginer dans un bureau de vote. Je ne l’ai jamais accompagnée pour qu’elle remplisse son devoir civique, à la belle mairie de Champigny. Elle dit souvent que les communistes sont comme les hommes politiques de droite : des spécialistes de la clientèle à bien soigner. Elle a raison, pour obtenir son H.L.M. à Champigny, il vous faut aller au rendez-vous une écharpe bien rouge autour du cou. Elle a raison. Malgré cette fulgurance lucide, la conscience politique semble être passée à 1m50 du sol, soit trop haut de 8 centimètres pour lui cogner le front. Elle continue à voter pourtant, chaque fois en jurant que c’est la dernière. Parfois en me provoquant qu’elle va voter pour le borgne. Mais elle vote communiste, et ce, depuis que les femmes ont le droit de vote. Comme son fantôme de mari mort l’a fait avant elle. Dans l’urne, elle jette ces espoirs là, nés il y a longtemps d’un embryon de bonheur mort.

jeudi 1 mai 2008

La conscience politique (5) - Le frère ; le 1er mai


Quand je cherche quelque chose et que je ne le trouve pas, je tourne en rond sur moi-même comme un clébard qui s’apprête à faire un somme. Mon épouse a coutume de moquer ma méthode de recherche, et lorsqu’elle trouve l’objet désiré, à l’endroit le plus évident (en général juste devant mon nez), elle me dit : « vous râlez et vous ne cherchez pas ».

Où est passé le premier mai ? Je vous assure, j’ai cherché partout ; sous la table basse du salon, dans tous les tiroirs de ma grande commode, sous les lits, sous l’épaisse pile de courriers qui attend déraisonnablement un improbable tri, dans le ventre de mes chaussures, dans la rue pareillement dépeuplée que n’importe quel dimanche, dans un filet d’ondes radiophoniques.

Où sont passés la fierté ouvrière, les beaux drapeaux qui flottent aux vents, même ceux de l’ancienne URSS qu’on brandissait connement, parce qu’on était des aveugles, les envies d’embrasser toutes les filles, tous leurs pères, tous leurs amants, d’épouser tous les autres, les révolutionnaires qui font grimper le thermomètre de chair, qui respire lentement dans nos sous-vêtements et qui flotte fièrement aussi, oui, les chouettes pépées révolutionnaires dont on rêverait de manger l’entrecuisse la nuit toute entière, et les confettis, bon sang, où sont passés les confettis qui pleuvent sur nos têtes et sur nos espoirs de monde meilleur ?

Tiens, j’ai un brin de muguet que mon frère m’a filé il y a quatre jours, et il fait déjà la gueule. Mon frère, je le regarde, et il croit que le premier mai, c’est un jour où on s’offre des fleurs ; comme si j’en avais quelque chose à branler de son brin à la con… De toute façon, c’est pas un travailleur, mon frère, c’est un assisté. Je l’aime, ça oui, mais c’est un assisté incapable de saisir l’élémentaire de la vie. C’est comme un mec qui conduit sans jamais consulter de carte routière, sans regarder dans son rétro, sans regarder vraiment devant lui, un mec qui conduit tout en parlant, constamment, comme une pipelette, sans discernement, à l’individu qui l’accompagne et qui se demande, sur le siège passager : « il va jamais s’arrêter ».

Et les chansons, elles sont où ? Cette internationale qui ne dégouline plus que de la salive visqueuse d’Arlette Laguiller. Il n’y a plus qu’à la fête de l’Huma qu’on peut encore entonner cet air là ? Et les chansons de Ferré, pourquoi on les apprend pas à nos gosses, puisque l’autre nabot veut gonfler leur tête à coup de lettres tronquées de fusillés ? Pourquoi, je l’entends plus, la voix de Mémée qui est une guinguette à elle toute seule ? Ferré, Ferrat, des chants pour nos ferrailleurs, sont passés par le feu du funérarium !

Mon frère, il veut faire du marketing. Du marketing, un dogme pour vendre encore plus de bidules à d’autres types qu’en ont encore moins besoin…j’ai l’air désabusé ? Peut-être…

Je comprends plus rien. En attendant, mon frangin navigue sur la mer d’huile parentale. Sans rien savoir de ce qu’est le premier mai, sans avoir jamais vu la fierté s’étalant sur ces visages, la fraternité rompant les cortèges (même si ce n’est que pour quelques heures, ça ne change rien, même si ça ne dure que l’instant d’un défilé amoureux, sous nos fenêtres, même si ça ne dure pas plus longtemps qu’une crise d’hilarité mal contenue), les rivières en désordre de casquettes bien vissées sur le crâne des hommes et des femmes qui rêvent encore. Il n’a jamais entendu les chants d’amour qui s’adressent à toute l’humanité. Lui, il n’a jamais entendu que des petites chansonnettes d’éperdu(e)s pour d’autres éperdu(e)s, des chansons d’égoïstes qui glorifient de petites amours étriquées. Des déclarations d’hommes qui jurent sur leur vie à des femmes qu’ils les aimeront toute leur vie et qui ne se souviennent plus de rien deux mois plus tard, des types qui tiennent des serments sans même en saisir la valeur et la quintessence, des types qui jurent en refrains et se parjurent en couplets, des chansons d’amnésiques permanents…

Parfois les jours de premier mai, le soir venu, on regardait au 20h00 le défilé des rouges sur la place du Kremlin, tous ces gens qui faisaient semblant d’y croire, dans un pays ravagé par des siècles de dictature, de violences, de cicatrices, paysans, ouvriers, simples grouillots de l’armée rouge, et les vieux bégonias vérolés au balcon, et la vie défilant en dessous. Je suis presque sûr que pour ces hommes et ces femmes, cela comptait en dépit de tout, peut-être parvenaient-ils à distiller un peu de liberté dans le choix de leurs costumes, une fleur agrafée ici au lieu de là, une fleur à la couleur contre-révolutionnaire, un décolleté trop plongeant là, une minuscule liberté parmi le tumulte et le droit défilé (la pseudo-fierté rouge pour les caméras du monde entier, pour chanter : « allez-vous faire voir, nous sommes toujours debout), comme lorsqu’une fleur à peine belle mais douée de miraculeuse résistance éclate de sa petite tête molle le bitume, se repaît des rayons du soleil qui inondent son corps tout entier.

Et les gens qui défilaient, ils sont où, eux, pour nous réveiller ? Pourquoi nos grands-pères ne viennent pas nous gifler l’arrière de la tête et nous dire : « saloperie, qu’est-ce qu’il vous arrive ! Vous êtes pas bien malades ou quoi ? ». Pourquoi ils crèvent sans la conscience d’avoir failli, sans la conscience de nous avoir laissés seuls avec des rêves dont on ne sait plus quoi faire ?

Il est où le premier mai ? Même le xénophobe œilleton fait dans le minimalisme ; cette année, ce sera une petite Jeanne d’Arc, avec un petit brin de voix qui lui parle et un tout petit âtre pour consumer son petit corps et son âme rétrécie.

Le 1er mai, il est pas chez cette tête de cul à coupe au bol qui nous tient lieu de figure syndicaliste quand même ? Il est pas dans ce cortège qui défile pour du pouvoir d’achat, et qui, par la même, légitime et prend au sérieux toute cette pitrerie qui fait le sel de notre actualité politique…

Ils sont où ces hommes aux visages sales ? Ces femmes aux mains calleuses ? Ces enfants qui brandissent la fierté de leurs parents, même s’ils ne savent pas encore ce que c’est que la fierté ? Ces familles entières, qui se dupliquent et s’unissent, se rassemblent et communient comme à la plus belle des messes. Comme à la seule, vraie et authentique messe. Sans décorum, sans miracle et sans mystère, Dieu donné à tous et à toutes, sans conditions !

Où est passé le 1er mai ? Mon frère veut faire du marketing…

free music


Je vous souhaite à tous un très bon premier mai.

mercredi 30 avril 2008

La conscience politique (4) - Le fantôme


Elle astique les tombes comme personne. Franchement, c’est la pierre tombale la plus brillante de l’allée, et de loin. Et si l’on s’amusait à arpenter toutes les allées et contre-allées du cimetière, on n’en trouverait pas une avec davantage d’éclat.

Les jours de Toussaint, elle repasse deux fois supplémentaires là où elle est déjà passée trois fois. Elle astique, brique, polit, chiffonne, vaporise une sorte de liquide bleue sur le marbre, et frotte, de bas en haut, aussi vite que son petit et vieux corps le lui permet. Sans se plaindre ni rien, en soufflant de temps en temps, en râlant parce que le vent est en train de bousiller tout à fait l’effet cristallisé de sa « mise en plis »

Cette pierre est grise comme les autres, elle n’a rien d’extraordinaire, c’est ce que je veux dire. C’est rien qu’un bloc de pierre un peu taillé avec un type mort dessous.

Mais on croirait que le type est mort l’avant-veille, que le trou a été creusé la veille, que le corps a été inhumé dans la foulée, et que la pierre sort tout droit de l’atelier. Et pourtant, le type mort dessous y est depuis quoi ; quelque chose comme 50 ans. Je pourrais téléphoner pour demander la date exacte mais franchement ça nous dirait quoi ? Si je vous disais un truc du genre : 51 ans, 7 mois et 22 jours...ça vous raconterait quoi d'utile ? Qu’elle s’en rappelle encore aujourd’hui, précisément à l'heure près, alors qu’elle frise avec sa quatre-vingtième année ? Tu parles ! Quand on vient te trouver un soir, pour te dire que ton mari est mort, comme ça subitement, que l’instant d’avant il était vivant, celui d’après il était raide comme la matraque d’un CRS, que ton regard creux, ravagé se porte sur tes trois mômes qu’ont même pas dix ans et qu’il te reste la vie pour en faire des hommes et des femmes dignes de ce nom, toute seule, toute seule, pas étonnant que tu ne perdes pas ce genre de mémoire, pas étonnant que cela te reste comme une cicatrice d’ancienne brûlure…indélébile !

Il nous en reste quoi de ce fantôme, de ce nom gravé sur de la vilaine pierre pour macchabées ? Il nous reste une photo qui ressemble à mon oncle (à moins que ce ne soit l’inverse), qui vieillit entre les pages usées d’un album à souvenirs, et un mystère qui nous chamboule tous. Le mystère d’une vie, une fondation sur laquelle on s’appuie tous, ma grand-mère qui brique à la toussaint, fait naître des étoiles d’une pierre morte, ma mère qui a comme deux existences (celle qui va de 0 à 5 ans, et puis tout le reste), et les petits-enfants qui doivent apprendre à vivre avec une statue même pas vivante en guise de filiation.

Des noms reviennent en boucle. PCI, PCF, Maurice Thorez, l’occupation, en bas la liberté de résister, la résistance, le frangin, enfin, le grand oncle avec la Grande D.B. africaine, des récits de couilles grosses comme des melons dans une Histoire qui nous dépasse, nous, notre entendement, nos petites lâchetés quotidiennes. Et le cinéma d’après guerre, manquait plus que ça, qu’il travaille dans le cinéma, en technicien, du coup, comme on ne sait rien de plus, on l’imagine picoler et boulotter de la saucisse d’Ardèche avec Gabin…pfff, on aurait presque préféré un type de rien mais qui soit capable de nous le raconter…

Mamie, c’est bien le dernier témoin pour nous raconter le PCI, le PCF, Maurice Thorez, la résistance, et la prison italienne. Pour nous dire, voilà, votre grand-père était pas un saint homme, c’était un chic type avec ses courages et ses lâchetés, un type comme vous et moi avec du bon et du mauvais, comme vous les enfants, comme vous. Oubliez tout ce qu'on vous a raconté, les trois-quarts sont faux...

Mais Mamie n’a pas le temps, elle brique son souvenir de mari mort, elle fait miroiter une pierre grise dans le soleil déclinant du Val de Marne. Elle n'a pas le temps ; elle est muette comme une tombe.

mardi 29 avril 2008

La conscience politique (3) - Le grand-père



La réalité derrière l’illusion ne m’intéresse pas. Le droit d’inventaire, n’en déplaise à Lionel, ne fait guère plus recette. Enfin, pour être tout à fait honnête, cela m’a intéressé. Un temps. Le temps qu’il faut pour faire sa révolution, couper le cordon d’électricité de la centrale familiale et le rebrancher une fois le tour de soi-même réalisé.

De toute façon quel âge j’avais en mai 81. Même pas 6 ans. Presque, mais pas tout à fait. Je n’ai pas de souvenir particulier de cette époque là, ou en tous cas, si j’ai des souvenirs de ce mois, précisément, je suis incapable de les dater, de les situer dans le temps. La mémoire est comme ça. Elle est fluette comme un jeune type qui rate le virage de la puberté et qui atterrit dans le ravin déglingué des neurasthéniques.

Mon grand-père était un français originaire d’un petit village bordant l’Adriatique à proximité d’Ancone. Un type pas trop bavard, comme son fils, plutôt blagueur et sourd comme un pot. Pas un type à rêves qui passe sa vie à courir après. Un type avec des espoirs simples. Voir un jour l’équipe de France de foot remporter la coupe du monde. Vieillir. Savourer la victoire de la gauche à une élection présidentielle.

La coupe du monde de foot et l’équipe de France sur le toit du monde sponsorisé, mon grand-père n’est pas arrivé jusque-là. Mort un rien de temps avant, comme ça, connement, comme un bec bunsen qui s’éteint. A la place, il y a eu la victoire de l’OM en finale d’une coupe d’Europe, et puis, mai 1981, l’orgasme ultime, une nuée de gens avec de l’espoir dégoulinant des yeux et de leurs baskets, fêtant la fin d’un mauvais rêve, l’achèvement d’un embastillement peut-être fantasmé.

C’est amusant, maintenant que j’y pense, il nous reste pas mal de choses de Mitterrand, mais rien qui ne soit aussi fort, puissant que l’étalement progressif de son visage pixellisé sur tous les écrans de télé de l’hexagone ; c’est la multiplication des pains avec des pourcentages magiques. Alors que ce qu’il nous reste de ce bon Giscard, c’est son au revoir coincé du fion. On a la postérité que l’on mérite je suppose.

Bon sang, mai 81, je ne me souviens de rien. Je ne me souviens pas des cris de joie, entendus des fenêtres, des terrains de foot déglingués d’en bas, je ne me souviens pas. C’est la faute de ma mère (on se demande ce qui n’en est pas d’ailleurs), ce soir là, elle a dû me coucher de bonne heure. Avant la délivrance, le rut gigantesque, la super bandaison, l’éjaculation merveilleuse. Je ne me souviens de rien mais je m’en fous. Ce n’est pas si important.

Les témoignages sont plus beaux, parce que déformés, distordus, exagérés, embellis et emberlificotés. Ma mère quand elle parle de ce soir là, elle témoigne du regard des autres, de l’expression simple de leur bonheur simple. Elle parle du regard embué de mon grand-père. Elle dit qu’il s’est assis pour laisser la gauche jouissance parcourir hémiplégiquement son corps. Comme s’il constatait instantanément que ce n’était pas un rêve, mais une immédiate, puissante et dévastatrice réalité.

Comprenez donc bien que le droit d’inventaire, je n’en ai rien à cirer.

vendredi 25 avril 2008

La conscience politique (2) - La mère

http://www.liberation.fr/actualite/monde/_files/file_202673_64956.jpg
Ma mère, y a rien à faire. Parler avec elle, c’est comme parler avec un mur. Rien ne peut la convaincre. Et pourtant elle saute parfois d’une idée à l’autre comme une coccinelle sous amphétamines. Je ne sais pas trop comment elle fonctionne. Elle a peut-être bâti son existence sur un réseau de symboles et de préjugés, et s’en délester est sans doute un effort trop grand, trop douloureux pour elle.

Ma mère, elle croit encore que Castro est un type bien. Soucieux du peuple, pas soucieux de son image pour un sou. Quand elle entend le petit Ménard de RSF dézinguer le Barbudo Habana, elle rétorque que tout ça c’est rien que de la propagande financée par la CIA. Et puis même si on lui montrait la liste, le pedigree, les photos des mecs qui garnissent les cellules cubaines pour avoir dit un mot de travers à propos de la dynastie castriste, elle continuerait à nier l’évidence ou finirait par dire un truc du genre : « mais on s’en fout de ça, l’important c’est ce que Castro a fait, il aime son peuple et il le protège ». Même quand je lui dis que Raoul, le nouveau leader de l’état cubain, a longtemps financé l’île embargotée en récupérant le trafic de came, abandonné là, dans la débâcle par cette ordure de Miami, Santo Trafficante Jr et ses pourris de sbires, elle ne dit rien. Pour elle Raoul, c’est pas Fidel, et il va de soi, que Fidel, c’est pas le Che, lui, il a les mains moins sales, officiellement en tous cas…

Ma mère, elle dit que depuis la chute du Mur, c’est pire qu’avant, que la Russie, c’était mieux sous ce bon vieux Leonid Brejnev, parce qu’à l’époque, ils avaient à bouffer et la mafia n’existait pas. Malheureusement, depuis que Poutine est au pouvoir, je ne dispose même pas de la queue chétive d’un argument pour lui démontrer son erreur.

J’ai beau lui parler d’arrestations abusives, de violations des droits de l’homme, de sentences de peine de mort (type de justice à laquelle elle est bien sur opposée, surtout quand il s’agit du grand diablotin américain), de détournement de l’économie à des fins personnelles, égotistes…elle ne veut rien entendre. « Si il fallait que je donne ma maison pour la collectivité, je le ferais »., affirme-t-elle.

Tu parles, je me dis, celle-là, c’est la meilleure. Ma mère, c’est l’industrie domestique à elle toute seule. Elle serait capable de faire un comparatif des produits ménagers sur les 30 dernières années pour 60 millions de consommateurs, et juste de mémoire. Elle serait capable de filer une branlée à Hercule au jeu du nettoyage des écuries d’Augias. Quand les grands parents et les oncles et tantes venaient bouffer le dimanche à la maison, à 16h00 tapantes, repas fini ou non, elle retournait les chaises sur la table avec les invités encore dessus pour passer la serpillière et s’atteler à la vaisselle. Alors, filer sa maison, oui, du moment qu’on lui en donne une autre, mais la partager, supporter la promiscuité du collectivisme, mon œil avec un doigt dedans.

Pour ma mère, c’est juste que le communisme est une magnifique illusion. Une chose qui fait rêver, ou qui permet un peu d’évasion ; comme les romans à l’eau de rose, les polars de Michaël Crichton et Les Experts à Miami.

Elle déblatère sur feu Georges Marchais et je ne dis rien. Laisse couler va. Quand je me laisse aller à la moindre objection, de toute façon, elle dit : « la vérité, avec toi M., c’est que tout le monde est con, tout est nul. On ne peut pas discuter avec toi ! ».

La conscience politique (1) - Le père


Ce matin, il y a une pile de papiers de format A5 à coté de la porte d’entrée. Sagement posée sur le sol carrelé. Le papier semble de mauvaise qualité et l’impression ne semble guère meilleure ; de plus près, on peut voir les caractères baver comme des grabataires. Quand je demande ce que c’est, mon père répond : « C’est des tracts, je dois les distribuer ce matin ». Le verbe devoir me cueille au menton. L’estomac encore lourd du lait chaud que j’ai englouti dès le réveil, je demande la permission de l’accompagner, et pas plus étonné que ça, il dit : « Si tu veux, tu peux venir, tu me donneras un coup de main ». Il a ce sourire qui n'a pas d'équivalent. Le sourire du père.

Je lace mes chaussures, en prenant mon temps parce que je ne suis pas très doué pour ça. Une boucle. Merde, c’est pas si dur, l’index en appui, un tour, une deuxième boucle se forme, ma langue sort de ma bouche et fait elle aussi un nœud, je tire des deux cotés et tout s’aplatit sans se nouer. Merde. Il faut recommencer. Si mon père n’était pas de nature si distraite, il lui serait venu à l’idée de m’aider à lacer mes pompes mais il reste comme ça, à aller d’une pièce à l’autre en inhalant son tabac brun puant en ignorant superbement le monde entier. Je ne sais même pas s’il m’attend ou quoi. Va savoir s’il n’est pas capable d’oublier que je dois l’accompagner et de s’en aller sans moi. L’urgence inquiète de cette hypothèse là m'incite à multiplier les boucles comme d’autres font des pièces mécaniques à la chaîne, sans y penser, j’ai 5 ans, je suis le taylorisme incarné du laçage de groles. Je me lève et je fais résonner ma voix de gosse qui ne tient pas en place : « On y va ? ». Mon père, il fait : « Hum ». « Hum », c’est son mot favori. Les autres sont coincés dans son crâne et ne parviennent jamais jusqu'à ses lèvres.

Andiamo. Mes pompes aux pieds, les siennes aux siens, nous sortons donc. Ce n’est pas encore l’été, la chaleur n’est pas là pour nous accabler (comme ce jour – bien plus tard – où nous avions couru le long d’une plage vendéenne sous un soleil de plomb et qui m’avait vu lui demander, moi le jeune homme en pleine possession de ses moyens, de ralentir la cadence, voire de la figer tout à fait, et le prier de m’attendre, lui, le bientôt quinquagénaire, fumeur-patenté-multirécidiviste). Le terrain qu’il nous faut quadriller remonte toute la rue Lafayette, puis contourne les nouveaux terrains vagues, qui, censément, accueilleront bientôt, à perte de vue, des résidences pavillonnaires toutes semblables les unes aux autres ; les résidences du pauvre…Mais avant que celles-ci ne poussent de terre, les pavillons déjà debout sont d'honnête facture. C'est à dire, pour les fuyards de proche-banlieue, de facture médiocre. Les terrains sont un poil chiche mais les jardins sont fleuris, même si les types qui les ratissent ont majoritairement des goût de chiottes et ont sans cesse recours aux bons vieux thuyas massifs pour protéger des regards indiscrets les nibs distendus de la maîtresse de maison qui apprécie, l’été venu, d’encanailler sa peau fripée sous le soleil pâle de Seine et Marne.

J’avance à coté de lui, sans rien dire, et lui le taiseux ne dit rien non plus. HUM ! Nous tractons. Directement, sournoisement, dans des boîtes aux lettres qui ne connaissaient aucun langage. Espérons que les voisins entendent la bonne parole. Même s’ils ne le veulent pas, ça atterrit dans leur boîte, c’est mieux que des factures, non ? Et même mieux que la carte postale de Tante Machin qu’il faut lire et à qui il faudra réciter le moindre mot, écrite pourtant à la va-vite sur un bout de table d’une terrasse à la con aux Maldives, tandis que d’autres cons font de l’aérobic sous une chaleur déjà sans pitié… La littérature des bonnes relations familiales autour du gigot dominical.

C’est drôle, c’est aujourd’hui que je dis ça, à l’époque, je n'avais pas une pointe d’acidité en moi, pas un milligramme d’aigreur, rien à redire sur le petit mode de vie confortable des uns et des autres. Avec l’âge, je suis devenu con. ‘Fin bref, on avance, la rue tourne d’elle-même et comme seuls nos tracts sont réellement contestataires, on épouse doctement la courbe et on continue notre bourrage de boîte en espérant bourrer le mou des bons citoyens de cette ville. On ne dit toujours rien mais je vois bien que ça fait plaisir à mon père d’être accompagné par un remuant fiston - étonnamment obéissant - qui file de la propagande sans même savoir ce que ça veut dire que la propagande (mais, ça, notez, c’est franchement pas grave, citez-moi un truc qui n’est pas de la propagande, même une pub pour du café « commerce équitable », c’est de la propagande, de la propagande pour faire croire aux gogos que le capitalisme, c’est possible, et humain, et plein de crève la dalle pour lesquelles on a plein de considération).

Il y a cette maison qui existe encore. Un type plutôt matinal avec une mine rabougrie erre au milieu de son territoire de pelouse enclôturé comme un seigneur en peignoir bon marché. Enfant que je suis, je m’approche de lui. Mes deux lèvres s’unissent et s'ouvrent, et disent "bonjour Monsieur". Ma main se tend pour lui offrir de la mal-vérité mal imprimée sur du mauvais papier. Il regarde dans mes yeux, note bien, pas dans celui de mon père qui est juste derrière, non, dans les miens et il déchire le tract lentement, avec précision presque. Puis, il jette les deux morceaux au vent à l’extérieur de son enclos. Tout se passe ensuite très vite pour l’embryon de mémoire dont je dispose à cet instant là. Mon père envoie des flèches muettes vers le regard fuyant qui s’en retourne déjà, légèrement honteux et ne dit rien. Rien de rien. Regard noir et lèvres closes. Nous continuons notre tournée puis nous rentrons. Plus tard dans ma chambre, je crois entendre le récit de notre minuscule aventure ; j’entends mon père dire à ma mère : « Ce connard ! » ; et j’en déduis qu’il a d’autres mots favoris.