
Ce matin, il y a une pile de papiers de format A5 à coté de la porte d’entrée. Sagement posée sur le sol carrelé. Le papier semble de mauvaise qualité et l’impression ne semble guère meilleure ; de plus près, on peut voir les caractères baver comme des grabataires. Quand je demande ce que c’est, mon père répond : « C’est des tracts, je dois les distribuer ce matin ». Le verbe devoir me cueille au menton. L’estomac encore lourd du lait chaud que j’ai englouti dès le réveil, je demande la permission de l’accompagner, et pas plus étonné que ça, il dit : « Si tu veux, tu peux venir, tu me donneras un coup de main ». Il a ce sourire qui n'a pas d'équivalent. Le sourire du père.
Je lace mes chaussures, en prenant mon temps parce que je ne suis pas très doué pour ça. Une boucle. Merde, c’est pas si dur, l’index en appui, un tour, une deuxième boucle se forme, ma langue sort de ma bouche et fait elle aussi un nœud, je tire des deux cotés et tout s’aplatit sans se nouer. Merde. Il faut recommencer. Si mon père n’était pas de nature si distraite, il lui serait venu à l’idée de m’aider à lacer mes pompes mais il reste comme ça, à aller d’une pièce à l’autre en inhalant son tabac brun puant en ignorant superbement le monde entier. Je ne sais même pas s’il m’attend ou quoi. Va savoir s’il n’est pas capable d’oublier que je dois l’accompagner et de s’en aller sans moi. L’urgence inquiète de cette hypothèse là m'incite à multiplier les boucles comme d’autres font des pièces mécaniques à la chaîne, sans y penser, j’ai 5 ans, je suis le taylorisme incarné du laçage de groles. Je me lève et je fais résonner ma voix de gosse qui ne tient pas en place : « On y va ? ». Mon père, il fait : « Hum ». « Hum », c’est son mot favori. Les autres sont coincés dans son crâne et ne parviennent jamais jusqu'à ses lèvres.
Andiamo. Mes pompes aux pieds, les siennes aux siens, nous sortons donc. Ce n’est pas encore l’été, la chaleur n’est pas là pour nous accabler (comme ce jour – bien plus tard – où nous avions couru le long d’une plage vendéenne sous un soleil de plomb et qui m’avait vu lui demander, moi le jeune homme en pleine possession de ses moyens, de ralentir la cadence, voire de la figer tout à fait, et le prier de m’attendre, lui, le bientôt quinquagénaire, fumeur-patenté-multirécidiviste). Le terrain qu’il nous faut quadriller remonte toute la rue Lafayette, puis contourne les nouveaux terrains vagues, qui, censément, accueilleront bientôt, à perte de vue, des résidences pavillonnaires toutes semblables les unes aux autres ; les résidences du pauvre…Mais avant que celles-ci ne poussent de terre, les pavillons déjà debout sont d'honnête facture. C'est à dire, pour les fuyards de proche-banlieue, de facture médiocre. Les terrains sont un poil chiche mais les jardins sont fleuris, même si les types qui les ratissent ont majoritairement des goût de chiottes et ont sans cesse recours aux bons vieux thuyas massifs pour protéger des regards indiscrets les nibs distendus de la maîtresse de maison qui apprécie, l’été venu, d’encanailler sa peau fripée sous le soleil pâle de Seine et Marne.
J’avance à coté de lui, sans rien dire, et lui le taiseux ne dit rien non plus. HUM ! Nous tractons. Directement, sournoisement, dans des boîtes aux lettres qui ne connaissaient aucun langage. Espérons que les voisins entendent la bonne parole. Même s’ils ne le veulent pas, ça atterrit dans leur boîte, c’est mieux que des factures, non ? Et même mieux que la carte postale de Tante Machin qu’il faut lire et à qui il faudra réciter le moindre mot, écrite pourtant à la va-vite sur un bout de table d’une terrasse à la con aux Maldives, tandis que d’autres cons font de l’aérobic sous une chaleur déjà sans pitié… La littérature des bonnes relations familiales autour du gigot dominical.
C’est drôle, c’est aujourd’hui que je dis ça, à l’époque, je n'avais pas une pointe d’acidité en moi, pas un milligramme d’aigreur, rien à redire sur le petit mode de vie confortable des uns et des autres. Avec l’âge, je suis devenu con. ‘Fin bref, on avance, la rue tourne d’elle-même et comme seuls nos tracts sont réellement contestataires, on épouse doctement la courbe et on continue notre bourrage de boîte en espérant bourrer le mou des bons citoyens de cette ville. On ne dit toujours rien mais je vois bien que ça fait plaisir à mon père d’être accompagné par un remuant fiston - étonnamment obéissant - qui file de la propagande sans même savoir ce que ça veut dire que la propagande (mais, ça, notez, c’est franchement pas grave, citez-moi un truc qui n’est pas de la propagande, même une pub pour du café « commerce équitable », c’est de la propagande, de la propagande pour faire croire aux gogos que le capitalisme, c’est possible, et humain, et plein de crève la dalle pour lesquelles on a plein de considération).
Il y a cette maison qui existe encore. Un type plutôt matinal avec une mine rabougrie erre au milieu de son territoire de pelouse enclôturé comme un seigneur en peignoir bon marché. Enfant que je suis, je m’approche de lui. Mes deux lèvres s’unissent et s'ouvrent, et disent "bonjour Monsieur". Ma main se tend pour lui offrir de la mal-vérité mal imprimée sur du mauvais papier. Il regarde dans mes yeux, note bien, pas dans celui de mon père qui est juste derrière, non, dans les miens et il déchire le tract lentement, avec précision presque. Puis, il jette les deux morceaux au vent à l’extérieur de son enclos. Tout se passe ensuite très vite pour l’embryon de mémoire dont je dispose à cet instant là. Mon père envoie des flèches muettes vers le regard fuyant qui s’en retourne déjà, légèrement honteux et ne dit rien. Rien de rien. Regard noir et lèvres closes. Nous continuons notre tournée puis nous rentrons. Plus tard dans ma chambre, je crois entendre le récit de notre minuscule aventure ; j’entends mon père dire à ma mère : « Ce connard ! » ; et j’en déduis qu’il a d’autres mots favoris.