
Une ruelle sans éclairage. Humide. Bordée de gros containers à ordures. Un break « middle class » balance ses faisceaux de lumière vers le fond de l’impasse et s’avance, frôlant les murs au ralenti. Le moteur se tait, les phares s’éteignent. Une portière s’ouvre et vient buter contre la peau du mur de brique. La voiture bringuebale à droite et à gauche, sous l’effet des gesticulations du conducteur qui tente de s’extirper de son véhicule. Malgré le peu d’espace lui permettant de s’échapper de sa prison de ciment et d’acier, une silhouette parvient à se glisser hors de l’habitacle. Un petit miracle en soi quand on distingue enfin le gabarit de l’homme découpant l’ombre sans nuances.
Une grosse chose démesurée.
Paraît que les rats ont des os élastiques qui leur permettent de se glisser dans de minuscules interstices. Tous leurs os se tordent, se replient, s’aplatissent, et leur corps se déforme, même leur petite tête s’écrase et passe les plus petites têtes d’épingle, comme si l’ensemble de leur ossature était spongieuse, incassable, infiniment flexible. L’obèse qui essaie maintenant de glisser dos au mur vers l’arrière de sa voiture, tout en laissant sa portière se refermer dans un bruit de chausson sur un parquet ciré, semble doté des mêmes qualités !
La démarche un peu pénible, il fait le tour de la voiture et passe devant elle, sans un regard, sans mettre les mains devant lui. Au fond de l’impasse, sur le mur de droite, il y a une petite porte qu’il ouvre et d’où jaillit une marée de lumière. Il y glisse son gros corps. A l’intérieur, des types habillés en blanc beuglent, se bousculent, les uns portant des assiettes garnies, les autres des gamelles vides. Droit devant, d’autres gusses font rissoler des pommes de terre et de la viande, ça sent les épices et la vie qui sent les épices ; vers la gauche, les noirs font la plonge et se marrent quand ils aperçoivent le visiteur de nuit. Un grand type lui passe devant et dit : « Monsieur Brando, vos amis sont déjà à votre table ».
S’il avait une montre, Brando regarderait le cadran pour estimer son retard et trouver la bonne excuse, mais il n’a pas de montre, et à vrai dire, il n’en a rien à foutre, même si c’est une occasion manquée de distiller son talent ; et il le distille comme personne, comme quelqu’un que le gâchis n’effraie pas, comme une caravane publicitaire qui passe dans des rues bondées et qui balance des échantillons de merdes pas possibles !
Monsieur Brando sort de la cuisine, et se dirige à sa table. A voir leur gueule, on peut estimer finalement que son retard n’est pas si important que cela. Ils ont les yeux sur son gros ventre et il essaie d’oublier ça, il avance et dresse sur son visage une grimace comme un linceul : « les amis, je vous prie de bien vouloir excuser mon retard ». Il leur fait cette tronche bougonne, idiote, qu’il affiche dans « Un tramway nommé désir », quand il s’engloutit des pilons de poulet par demi-douzaine. Et ça marche, ils sont tous ravis, ça leur plaît.
Alors il s’assoit et il raconte, et il met son masque et tout le monde aime ça. Demain, il ne sera même plus capable de se souvenir du nom des personnes présentes, en revanche, il se souviendra de leur expression interdite quand le serveur amènera son plat de salade verte avec même pas un filet d’huile dessus. Et qu’il leur dira, en faisant cette tronche un peu sérieuse et carrément ridicule qui affecte ses diatribes dans « Sur les quais » : « il est grand temps que je me mette quelque peu au repos ; la nourriture peut vous faire autant de mal qu’elle sait vous faire du bien ». Voilà ce qu’il leur sert ce soir là, du Marlon à la dièt’. Et il a déjà servi ce numéro avant-hier, et trois fois la semaine dernière, c’est devenu une sorte de comique de répétition pour lui seul. Et intérieurement, derrière le masque, il planque son sourire graisseux.
Une gonzesse un peu vulgaire qui est assise juste à sa gauche fait remarquer qu’une résolution aussi drastique n’est peut-être pas une si bonne idée que cela et lui conseille de manger, sans excès, quelque chose d’un peu plus consistant, mais il fait non de la tête, très sérieusement, très romantiquement, il fait son Marc Antoine de pacotille qui déclame du Shakespeare avec un accent presque indéterminé, chic et bouseux à la fois. En le regardant, elle se renverse sur sa chaise et s’émerveille, dans ses yeux, tous ses kilos semblent avoir disparu, ne reste plus que l’image monochrome d’un Brando révolté en habit de guerre romain !
Le dîner se déroule comme ceux des soirs d’avant, tout Hollywood va bruisser de cette étrange rumeur qui affirme que Brando mène la guère aux calories superflues. Et tout le monde s’en va.
Les sièges vides sauf le sien, il soulève son corps et se dirige vers la cuisine, envoie la porte battante valdinguer sans un soupir. Le type de tout à l’heure dit : « Monsieur Brando ». Les noirs se gondolent encore. Il sort. Dans la rue, sa voiture est là. Il fait la même danse, copié glissé de warrant, ouvre la portière et déforme son corps pour entrer à l’intérieur de la carcasse. Il allume le contact. Le moteur ronronne. Lorsqu’il se retourne pour entamer sa marche arrière, son bide fait obstacle contre le dossier de son siège mais il le rentre au prix d’un effort qui lui coûte. Sur le siège arrière, il voit – comme convenu – les plats recouverts d’aluminium et les odeurs qui parviennent à s’échapper des nappes métalliques ; jambons, pâtisseries, pommes de terre aux échalotes, foie gras extra-frais, et les bouteilles étalées sur le ventre, proprement alignées. La voiture s’ébranle et recule lentement sans faire une seul écart, tous phares allumés. On entend le faible ronron du moteur qui fait vibrer le capot, et les gargouillements d’estomac de Marlon Brando qui rentre chez lui.
Une grosse chose démesurée.
Paraît que les rats ont des os élastiques qui leur permettent de se glisser dans de minuscules interstices. Tous leurs os se tordent, se replient, s’aplatissent, et leur corps se déforme, même leur petite tête s’écrase et passe les plus petites têtes d’épingle, comme si l’ensemble de leur ossature était spongieuse, incassable, infiniment flexible. L’obèse qui essaie maintenant de glisser dos au mur vers l’arrière de sa voiture, tout en laissant sa portière se refermer dans un bruit de chausson sur un parquet ciré, semble doté des mêmes qualités !
La démarche un peu pénible, il fait le tour de la voiture et passe devant elle, sans un regard, sans mettre les mains devant lui. Au fond de l’impasse, sur le mur de droite, il y a une petite porte qu’il ouvre et d’où jaillit une marée de lumière. Il y glisse son gros corps. A l’intérieur, des types habillés en blanc beuglent, se bousculent, les uns portant des assiettes garnies, les autres des gamelles vides. Droit devant, d’autres gusses font rissoler des pommes de terre et de la viande, ça sent les épices et la vie qui sent les épices ; vers la gauche, les noirs font la plonge et se marrent quand ils aperçoivent le visiteur de nuit. Un grand type lui passe devant et dit : « Monsieur Brando, vos amis sont déjà à votre table ».
S’il avait une montre, Brando regarderait le cadran pour estimer son retard et trouver la bonne excuse, mais il n’a pas de montre, et à vrai dire, il n’en a rien à foutre, même si c’est une occasion manquée de distiller son talent ; et il le distille comme personne, comme quelqu’un que le gâchis n’effraie pas, comme une caravane publicitaire qui passe dans des rues bondées et qui balance des échantillons de merdes pas possibles !
Monsieur Brando sort de la cuisine, et se dirige à sa table. A voir leur gueule, on peut estimer finalement que son retard n’est pas si important que cela. Ils ont les yeux sur son gros ventre et il essaie d’oublier ça, il avance et dresse sur son visage une grimace comme un linceul : « les amis, je vous prie de bien vouloir excuser mon retard ». Il leur fait cette tronche bougonne, idiote, qu’il affiche dans « Un tramway nommé désir », quand il s’engloutit des pilons de poulet par demi-douzaine. Et ça marche, ils sont tous ravis, ça leur plaît.
Alors il s’assoit et il raconte, et il met son masque et tout le monde aime ça. Demain, il ne sera même plus capable de se souvenir du nom des personnes présentes, en revanche, il se souviendra de leur expression interdite quand le serveur amènera son plat de salade verte avec même pas un filet d’huile dessus. Et qu’il leur dira, en faisant cette tronche un peu sérieuse et carrément ridicule qui affecte ses diatribes dans « Sur les quais » : « il est grand temps que je me mette quelque peu au repos ; la nourriture peut vous faire autant de mal qu’elle sait vous faire du bien ». Voilà ce qu’il leur sert ce soir là, du Marlon à la dièt’. Et il a déjà servi ce numéro avant-hier, et trois fois la semaine dernière, c’est devenu une sorte de comique de répétition pour lui seul. Et intérieurement, derrière le masque, il planque son sourire graisseux.
Une gonzesse un peu vulgaire qui est assise juste à sa gauche fait remarquer qu’une résolution aussi drastique n’est peut-être pas une si bonne idée que cela et lui conseille de manger, sans excès, quelque chose d’un peu plus consistant, mais il fait non de la tête, très sérieusement, très romantiquement, il fait son Marc Antoine de pacotille qui déclame du Shakespeare avec un accent presque indéterminé, chic et bouseux à la fois. En le regardant, elle se renverse sur sa chaise et s’émerveille, dans ses yeux, tous ses kilos semblent avoir disparu, ne reste plus que l’image monochrome d’un Brando révolté en habit de guerre romain !
Le dîner se déroule comme ceux des soirs d’avant, tout Hollywood va bruisser de cette étrange rumeur qui affirme que Brando mène la guère aux calories superflues. Et tout le monde s’en va.
Les sièges vides sauf le sien, il soulève son corps et se dirige vers la cuisine, envoie la porte battante valdinguer sans un soupir. Le type de tout à l’heure dit : « Monsieur Brando ». Les noirs se gondolent encore. Il sort. Dans la rue, sa voiture est là. Il fait la même danse, copié glissé de warrant, ouvre la portière et déforme son corps pour entrer à l’intérieur de la carcasse. Il allume le contact. Le moteur ronronne. Lorsqu’il se retourne pour entamer sa marche arrière, son bide fait obstacle contre le dossier de son siège mais il le rentre au prix d’un effort qui lui coûte. Sur le siège arrière, il voit – comme convenu – les plats recouverts d’aluminium et les odeurs qui parviennent à s’échapper des nappes métalliques ; jambons, pâtisseries, pommes de terre aux échalotes, foie gras extra-frais, et les bouteilles étalées sur le ventre, proprement alignées. La voiture s’ébranle et recule lentement sans faire une seul écart, tous phares allumés. On entend le faible ronron du moteur qui fait vibrer le capot, et les gargouillements d’estomac de Marlon Brando qui rentre chez lui.
[Ah, j’ai posté là aussi aujourd’hui, si vous avez envie de voyager dans une autre de mes résidence ; attention, celle-là est une auberge collective]