
Lentement, à la queue leu leu, ils font le tour de la boîte. Lorsque c’est son tour, il dessine son addition dans l’air, puis porte l’extrémité des doigts de sa main droite à ses lèvres, et lentement toujours, les appliquent, munis d’un baiser imaginaire, sur la surface humide et bénite du bois.
Lorsqu’il se retourne, il nous montre ses yeux. Il ne regarde pas dans les nôtres. Ils ne sont pas rougis ni embués ni même humides, ils sont creux, vides, ils disent « je suis là mais je ne suis pas là ». C’est un regard qui vous transperce, qui peut voir à travers vous, vous foudroie et tout en même temps déchire votre matière. Une terre brûlée, un circuit momentanément disjoncté, un gouffre béant qui s’incruste dans votre peau pour ne laisser au fond de vous qu’une vieille serpillière noire et essorée.
Il y a quelque chose qui dépasse l’entendement dans le regard des hommes.
Vous avez certainement en mémoire cette pseudo-poésie répandue comme une comptine sénile : « les yeux sont le miroir de l’âme ». Et bien j’ai une autre poésie pour cette affirmation, c’est de la connerie en rameaux !
Premièrement, les yeux ne reflètent guère à leur surface que l’extérieur. Dans ce miroir là, c’est l’autre qui se contemple, grossi, comme dans ses grands miroirs polis et dépolis, déformants qui nous font gros, petits, difformes, immenses, que l’on trouve dans les fêtes foraines.
Deuxièmement, les yeux ne témoignent quasiment jamais que des émotions humaines de base. Et encore, ce ne sont pas seulement les yeux qui véhiculent colère, admiration, béatitude, extase, joie, introspection, rêvasserie, peine ou douleur, mais l’ensemble du regard. Les yeux certes, mais aussi leurs formes, qui les prédisposent mieux pour certaines émotions que pour d’autres, l’expression générale ; transmuée par la souplesse des sourcils, l'allure des arcades, la couleur génétique des yeux.
Chaque individu a derrière lui un passé qui lui a permis, lentement, l’édification de barrières et de façades. Et ces barrières déforment le regard, lui offrent une contenance choisie ; pour les uns par exemple, une gentillesse trompeuse, pour les autres, une agressivité défensive. Si les yeux étaient le miroir de l’âme, il ne serait possible pour personne de le tordre jusqu’à lui faire entendre raison, il ne serait possible pour personne de l’utiliser pour se rendre plus beau, plus fort, plus apaisé, plus confiant.
Parfois, les barrières s’effondrent, le rideau tombe sans bruit et laisse sur scène une vérité nue, indécente, obscène. Ces moments là sont rares, mais en regardant droit dans ce vide là, on peut plonger dans la vacuité d’un homme, creuser dans son âme à la petite cuiller ; prélevant ici l’humeur, déblayant nerfs et globes, écartant épines, échardes, éclats, abandonnés là par la chute des défenses humaines. Plus rien autour, les gravats et la nudité crue.
Le plus incroyable, c’est que l’homme, en dépit de toutes les apparences parvient quasiment toujours à trouver la force de ramasser tous les éclats éparpillés, de lentement les raccommoder les uns avec les autres. Malgré ce regard là, unique, qui vous fait miraculeusement mort et vivant, il trouve toujours quelque biais pour redresser sa silhouette, édifier de nouvelles fortifications, de nouveaux réseaux d’attitudes, de nerfs et de globes.
Revenu à sa place sans se retourner, sans même envisager le monde qui l’entoure, il se tourne et dissimule la vérité vaseuse de son regard ; dans son dos, je contemple la formidable puissance de sa reconstruction en marche.