Paris est plein d’écrivains bohèmes. L’hexagone en est rempli à ras bord. Le monde entier en dégueule tellement il en a plein le ventre. Plein de petits types et de petites femmes qui écrivent de petites choses, sur des petits bouts de papier, des nappes blanches, constellées d’impacts graisseux, sur des petits cahiers raturés de la première à la dernière page. Plein d’hommes et de femmes qui, à toute heure du jour et de la nuit, grattent du papier, avec de l’encre de bonne ou de mauvaise qualité. Je croise chaque jour des mecs qui écrivent dans le métro, en équilibre sur leurs genoux croisés. Sur de petits carnets hors de prix. Si ça se trouve, j’en croise même sans le savoir qui écrivent mentalement ; tournant les mots cent fois dans leur petite tête. C’est beau et effrayant à la fois !
Tout le monde écrit. Je vais aller plus loin, tout le monde croit avoir quelque chose à dire. Pire, tout le monde croit que ce qu’il a à dire est nécessairement digne d’intérêt.
Bukowski était un type plutôt ouvert (à plein d’égards) et il a raconté cela longuement dans un recueil de textes (peut-on parler de nouvelles ?) intitulé Women. Bukowski est un génie de la pire espèce, un génie et un escroc tout à la fois. Pour ceux qui ne l’ont pas encore lu, l’expérience est saisissante. Le style de l’écrivain est équivoque, uniforme. Pas un seul mot qui ne suinte quelque effort que ce soit. A la lecture de ses écrits, on a premièrement l’impression que le premier clodo venu, disposant d’un tant soit peu de sens de la formule pourrait écrire à sa place. C’est un peu comme pour la question de l’art abstrait. Quel con ne s’est jamais exclamé, en contemplant, goguenard, un tableau vaguement barbouillé, que son fils de 10 ans pourrait faire aussi bien ?
Avec Bukowski, il en va sans doute différemment qu’avec l’art abstrait. Personne n’a envie de réserver une partie de son chez soi pour y aménager un petit atelier puant l’huile, le bois pourri et la térébenthine, pour peindre des formes apparemment dénuées de sens. Principalement, parce que la plupart des gens ne comprend rien à l’art conceptuel et donc, ne peut y déceler un mode d’expression viable. Et bien entendu parce qu’on ne fera jamais aussi économique qu’une feuille de merde et un stylo bille à moitié vide.
C’est aussi pour cela qu’il se trouve toute une population d’aspirants chanteurs, et en comparaison, bien moins d’aspirants musiciens. Parce que chanter est à la portée du premier blaireau venu. Apprendre d’un instrument est autrement plus fastidieux. Ecrire est également à la portée de tous. Bukowski fait miroiter, cerise juteuse sur le gâteau, la mort apparente de l’exigence artistique.
Ce que tout le monde entend chez Bukowski (cette propension nombriliste à décliner son quotidien – même le moins sordide des quotidiens), c’est une capacité à rendre intéressant ce qui ne l’est pas. Pas d’enluminures quoi ; destroy, mec, tu descends de ta caisse, la ville est pourrie et tu vas t’acheter ton pack de Kro, et quand la caissière te rend mal la monnaie, tu lui dis, sans détour, que « le compte n’y est pas, hum hum ! ouais ! ».
Bukowski, c’est un génie, mais aussi la boîte de Pandore qui fait fantasmer tous les mecquetons d’ici et d’ailleurs. Des écrivains bohèmes, même pas bohèmes, rêvant de gloire à la Buk, y en a des pelletées entières ; des petits types qui imitent sa non écriture comme ils se branlent le soir venu, douillettement couché dans leur lit-une-place d’ados boutonneux et qui lui envoient des manuscrits quasi-illisibles par demi douzaines. Ces mecs là, Bukowski les a bien connus, il a tout fait pour s’en débarrasser et pour surtout ne rien leur dire de ce qu’ils pensaient de leur production. Parce que lorsqu’il leur disait la vérité, ils explosaient de rage.
Parce que tous étaient convaincus de l’importance de ce qu’ils avaient à dire.
Quand un petit con de parisien vous tartine 450 pages pour vous raconter ses petites virées minables, ses petites baises maladroites avec des tas de gonzesses pas malines. Quand il vous fait 5 chapitres sur ses errances au Jardin du Luxembourg, et décline ses impressions mille fois ressassées sur les jambes des filles l’été, lesquelles ont du chien, lesquelles sont pas « jojo ». Quand il vous fait part de ses minuscules angoisses existentielles sur le sens de la vie, sur la qualité des betteraves du Monoprix du coin ou le sens profond de sa misère post-coïtale. C’est parce qu’il est persuadé de l’intérêt de la chose. Et des manuscrits sur le même thème, chaque jour, font enfler le ventre des boîte à lettres des maisons d’édition. Et par la même, toute la littérature française, à peu de choses près ne raconte plus que des histoires de ce genre, d’errances pathétiques, de virées malheureuses, des histoires d’écrivains qui écrivent et vivent à peine, et continuent à écrire, parce qu’ils sont persuadés que ça a de l’intérêt.
Sauf qu’on leur a menti, ça n’en a pas.
Tout le monde écrit. Je vais aller plus loin, tout le monde croit avoir quelque chose à dire. Pire, tout le monde croit que ce qu’il a à dire est nécessairement digne d’intérêt.
Bukowski était un type plutôt ouvert (à plein d’égards) et il a raconté cela longuement dans un recueil de textes (peut-on parler de nouvelles ?) intitulé Women. Bukowski est un génie de la pire espèce, un génie et un escroc tout à la fois. Pour ceux qui ne l’ont pas encore lu, l’expérience est saisissante. Le style de l’écrivain est équivoque, uniforme. Pas un seul mot qui ne suinte quelque effort que ce soit. A la lecture de ses écrits, on a premièrement l’impression que le premier clodo venu, disposant d’un tant soit peu de sens de la formule pourrait écrire à sa place. C’est un peu comme pour la question de l’art abstrait. Quel con ne s’est jamais exclamé, en contemplant, goguenard, un tableau vaguement barbouillé, que son fils de 10 ans pourrait faire aussi bien ?
Avec Bukowski, il en va sans doute différemment qu’avec l’art abstrait. Personne n’a envie de réserver une partie de son chez soi pour y aménager un petit atelier puant l’huile, le bois pourri et la térébenthine, pour peindre des formes apparemment dénuées de sens. Principalement, parce que la plupart des gens ne comprend rien à l’art conceptuel et donc, ne peut y déceler un mode d’expression viable. Et bien entendu parce qu’on ne fera jamais aussi économique qu’une feuille de merde et un stylo bille à moitié vide.
C’est aussi pour cela qu’il se trouve toute une population d’aspirants chanteurs, et en comparaison, bien moins d’aspirants musiciens. Parce que chanter est à la portée du premier blaireau venu. Apprendre d’un instrument est autrement plus fastidieux. Ecrire est également à la portée de tous. Bukowski fait miroiter, cerise juteuse sur le gâteau, la mort apparente de l’exigence artistique.
Ce que tout le monde entend chez Bukowski (cette propension nombriliste à décliner son quotidien – même le moins sordide des quotidiens), c’est une capacité à rendre intéressant ce qui ne l’est pas. Pas d’enluminures quoi ; destroy, mec, tu descends de ta caisse, la ville est pourrie et tu vas t’acheter ton pack de Kro, et quand la caissière te rend mal la monnaie, tu lui dis, sans détour, que « le compte n’y est pas, hum hum ! ouais ! ».
Bukowski, c’est un génie, mais aussi la boîte de Pandore qui fait fantasmer tous les mecquetons d’ici et d’ailleurs. Des écrivains bohèmes, même pas bohèmes, rêvant de gloire à la Buk, y en a des pelletées entières ; des petits types qui imitent sa non écriture comme ils se branlent le soir venu, douillettement couché dans leur lit-une-place d’ados boutonneux et qui lui envoient des manuscrits quasi-illisibles par demi douzaines. Ces mecs là, Bukowski les a bien connus, il a tout fait pour s’en débarrasser et pour surtout ne rien leur dire de ce qu’ils pensaient de leur production. Parce que lorsqu’il leur disait la vérité, ils explosaient de rage.
Parce que tous étaient convaincus de l’importance de ce qu’ils avaient à dire.
Quand un petit con de parisien vous tartine 450 pages pour vous raconter ses petites virées minables, ses petites baises maladroites avec des tas de gonzesses pas malines. Quand il vous fait 5 chapitres sur ses errances au Jardin du Luxembourg, et décline ses impressions mille fois ressassées sur les jambes des filles l’été, lesquelles ont du chien, lesquelles sont pas « jojo ». Quand il vous fait part de ses minuscules angoisses existentielles sur le sens de la vie, sur la qualité des betteraves du Monoprix du coin ou le sens profond de sa misère post-coïtale. C’est parce qu’il est persuadé de l’intérêt de la chose. Et des manuscrits sur le même thème, chaque jour, font enfler le ventre des boîte à lettres des maisons d’édition. Et par la même, toute la littérature française, à peu de choses près ne raconte plus que des histoires de ce genre, d’errances pathétiques, de virées malheureuses, des histoires d’écrivains qui écrivent et vivent à peine, et continuent à écrire, parce qu’ils sont persuadés que ça a de l’intérêt.
Sauf qu’on leur a menti, ça n’en a pas.