Il est 8h00 du matin et mon père n’a pas pu attendre que je m’en aille. Je ne sais pas trop comment il a fait mais il est ivre, déjà. Sa tête dodeline de droite à gauche, comme une balance mal réglée et sa lèvre supérieure bascule d’avant en arrière, son visage, sorte de polyrythmie silencieuse en bout de route se crispe sous l’effet brutal des trop fortes émotions qui travaillent son cœur de vieillard. Ivre. Déjà. Il est assis en face de moi et je me demande à quoi il pense. A quoi pensent les vieux ivrognes ? A tout mais pas à eux-mêmes pour commencer. A quoi pense l’ivrogne assis en tailleur sur la moquette du salon ? Sûrement à quelque manège subtil pour se sortir de là avant qu’il ne soit trop tard. Son corps rabougri change de couleur avec l’humeur de la rue…tantôt cristallin, tantôt rouge, tantôt virevoltant. Ses globules blancs jaillissent de son épiderme et expirent théâtralement sur la moquette du salon, de grands gestes, une douce parade de mines contrites et le goût suranné du contrepoint, rarement du contre-pied ; pour tout dire, j’ai déjà vu cette pièce là. Mon père perpétue sa vision personnelle du comique de répétition en pourchassant avec véhémence tout ce qui pourrait l’être… Ivre. Déjà. Ivre et déjà renversé par les Rugissants qu’il façonne de ses propres mains, par les Rugissants qu’il lance contre lui pour que sa vie, sa mort ne reviennent jamais dans les mains d’autrui ; manière d’assouvir ses desseins, de se mettre une dernière fois en scène, et mourir comme un acteur de théâtre. Comme un con mais avec tout plein de spectateurs pour s’apitoyer sur vous !
D’ici, tout semble droit sorti d’un roman dans lequel toute douleur n’est guère plus intense qu’une piqûre de moustique.On ne meurt pas, on expire, les épées pénètrent la chair comme on s’insinue dans un lit douillet, on sait d’expérience que tout est contrefait, les plaies, le sang, l’haleine lourde, suspendue des cadavres, jusque les larmes, jusque les effets d’une colère de circonstance. Il est 8h30 et mon père, sautant à pieds joints les deux premiers actes, a entamé sans plus de cérémonie, le troisième, l’ultime.
Il se relève, sourit et dit d’un air désolé : « je n’aime pas que tu assistes à ça ».
- C’est plus fort que moi, ajoute-t-il.
- Plus fort que moi aussi papa, mais Mars n’arrive que dans une heure.
- Ne le fais pas monter, tu veux bien.
- Il doit klaxonner, je dois descendre, c’est ce qu’il a convenu pour nous deux. Aujourd’hui, Mars n’a de temps à perdre pour personne.
Il rit, allume une cigarette et ferme les yeux. Je retourne à mon café. Il est froid. Je bois une gorgée, réprime un haut-le-cœur, prend une profonde inspiration et balance le tout dans l’évier. Mars n’arrive que dans une heure et mon père vient de prendre son avion pour aller sauter je ne sais où sans parachute. La solitude affranchit. Forcément. La journée risque d’être longue, alors cette heure ci…
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A l’heure convenue, comme une saloperie de métronome taré, le silence qui glandouillait tranquillement dans la rue, sans rien demander à personne, s’est fait alpaguer par un type shooté comme dix gusses. Sans qu’il comprenne bien le sens de tout ça, un ouragan de beignes s’est abattu sur lui. Et maintenant, il pleurniche, recroquevillé contre un mur puant la pisse, en essayant de refermer lui-même les plaies béantes qui lui ouvrent l’intérieur du visage. Mars est en bas. Cette connerie de sirène, il a fait claironner cette saloperie de sirène. Rien que pour le seul plaisir de me remettre en mémoire la chose merdeuse que je suis.
Je sors. Les escaliers, mon père et moi les avons arpentés en tous sens depuis trente ans sans comprendre qu’ils représenteraient le dernier rempart nous isolant de ce monde là, la seule vérité mathématique, notre dernière certitude. Un escalier de trente-deux marches…trente-deux marches, jamais une de plus, jamais une de moins, toutes effroyablement identiques. Trente-deux marches…tout ce qui me sépare du néant, du vide, tout ce qui me sépare de cette vie sous l’éteignoir. Trente-deux marches et un certain sens de la fidélité. Je les compte, naïvement avec le peu d’enfant qui reste en moi, pour m’assurer qu’elles restent ce qu’elles ont toujours été…puisque tout se délite, puisqu’il ne reste plus rien de ce monde où les hommes étaient dupes d’eux-mêmes…et moi, je ne crois plus qu’en cela : mon escalier du rez-de-chaussée au deuxième étage comprend trente-deux marches.Il se relève, sourit et dit d’un air désolé : « je n’aime pas que tu assistes à ça ».
- C’est plus fort que moi, ajoute-t-il.
- Plus fort que moi aussi papa, mais Mars n’arrive que dans une heure.
- Ne le fais pas monter, tu veux bien.
- Il doit klaxonner, je dois descendre, c’est ce qu’il a convenu pour nous deux. Aujourd’hui, Mars n’a de temps à perdre pour personne.
Il rit, allume une cigarette et ferme les yeux. Je retourne à mon café. Il est froid. Je bois une gorgée, réprime un haut-le-cœur, prend une profonde inspiration et balance le tout dans l’évier. Mars n’arrive que dans une heure et mon père vient de prendre son avion pour aller sauter je ne sais où sans parachute. La solitude affranchit. Forcément. La journée risque d’être longue, alors cette heure ci…
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A l’heure convenue, comme une saloperie de métronome taré, le silence qui glandouillait tranquillement dans la rue, sans rien demander à personne, s’est fait alpaguer par un type shooté comme dix gusses. Sans qu’il comprenne bien le sens de tout ça, un ouragan de beignes s’est abattu sur lui. Et maintenant, il pleurniche, recroquevillé contre un mur puant la pisse, en essayant de refermer lui-même les plaies béantes qui lui ouvrent l’intérieur du visage. Mars est en bas. Cette connerie de sirène, il a fait claironner cette saloperie de sirène. Rien que pour le seul plaisir de me remettre en mémoire la chose merdeuse que je suis.
Une voiture banalisé m’attend. Avec mon ami Mars dedans. Je prends la place du mort.
Mars démarre sans dire un mot. Sa mâchoire se contorsionne de droite à gauche. Ses deux mains se cramponnent au volant…merde, Mars n’a pas de plan ! Je pourrais parier mon bras là dessus, ou mes deux jambes, où mon père tiens, parce qu’il ne me regarde pas. Parce qu’il fait comme si je n’étais pas là, comme si je savais pertinemment ce qu’on allait foutre ce matin. Comme si on était ce genre d’amis à la manque qui affirment se comprendre sans avoir besoin de se parler.
Il regarde devant lui, il réfléchit. La bombe à retardement a entamé son décompte. Paris défile frénétiquement, une bouillie malodorante de visages s’agglutine au pare-brise, Mars prend à gauche, Mars fonce, un filet de salive coule le long de son menton, Mars prend à gauche, Mars est cinglé mais je l’aime comme un frère…Mars est un désaxé. Mars est un danger pour lui, il est un danger pour les autres. Il est danger pour tout ce qui a deux jambes, deux bras, un cœur qui bat ! ça ne vous impressionne pas, hein ? Attendez donc d’avoir affaire à un type de son genre. On penserait qu’il y en pas mal des mecs comme lui, des mecs qu’aiment cogner, qu’aiment faire mal ; les livres d’histoire sont plein de ces mecs là. Si Mars avait vécu du temps de Gilles de Rais, il lui aurait bouffé la carotide et aurait jeté son corps dans un marais, sans plus de cérémonie, sans même batailler ferme.
Mars ne perd bien sur jamais l’occasion de passer à tabac les petites frappes du coin. Rien de bien extraordinaire jusque là. Mars se régale. Mars est un homme violent, fondamentalement violent, c’est le seul sens, la seule valeur qu’il est parvenu à donner à son existence médiocre. Plein d’autres hommes vivent comme ça ! Mais aucun de ceux là n’a un gramme de la chose qui coule dans les veines de notre ami Mars, un gramme de cette chose qui éclate dans ses yeux quand il vous regarde pour vous signifier que la plaisanterie a assez duré.
A vrai dire, je l’aime mais je l’aime malgré moi. L’uniformité de son comportement, son cerveau détraqué et cette rage systématique qui régissent son existence et la mienne, m’inspirent fascination et dégoût…malgré moi. Je l’aime parce que je n’ai toujours pas trouvé de raisons valables de ne pas l’aimer. Un jour, il m’a demandé :
- Pourquoi tu détestes tant ce métier ?
- Parce que j’en ai assez de mettre mon nez dans la vie des gens, parce que ça me rend dingue de voir des mères de famille pleurer quand on emmène leurs enfants, parce que ça me donne la gerbe de savoir que dés que l’occasion se présente, tu les coinces en cellule pour les lyncher, parce que j’ai passé l’âge de croire qu’il n’y a que des bons et des méchants, des coupables et des victimes, parce que ce métier a fait de nous des criminels et que t’es trop taré pour t’en rendre compte. Parce qu’on est les jouets d’une farce, enrobée de jolis principes.
- Je m’en rends compte…j’aime ça c’est tout… Et je m’en tape de tes mégères qui s’agrippent aux bras de leurs mômes…on les arrête pas pour rien que je sache ! Est-ce que moi j’enfreins la loi ?
- Oui, tu l’enfreins, chaque jour…
- Ouais, et bien si tu lisais Nietzche, tu saurais que certains hommes peuvent s’affranchir de certaines règles…en tous cas, ils deviennent assez puissants pour s’en fabriquer tout seul, d’autres règles que le péquin moyen ne peut pas comprendre.
- Nietzche, je suis con de pas y avoir pensé avant.
Aucun de nous n’a trouvé rien à dire de plus.
Mars ne comprendra jamais que l’on puisse être différent de lui. Alors il continue d’obéir à la nécessité du moment. La vie de Mars n’offre aucun répit, sa folie ne lui autorise aucune digression.
Il serre son volant tellement fort que j’ai l’impression qu’il va finir par le casser en deux.
Il se range, enfin, coupe le contact, ouvre la fenêtre de sa portière, crache un glaviot vert gros comme ma tête et la referme.
Il se retourne vers moi : « bon, il reste plus qu’à attendre ». Il sort un thermos de café.
« C’est discret, comme ça, t’as pas du tout l’air d’un flic en planque. Tu joues à te parodier toi-même ? », dis-je en souriant.
Il le prend mal : « et attendre trois heures dans une voiture en pleine rue, c’est discret ça ? ». Il envoie son poing dans le tableau de bord : « tactique de merde, si c’était moi… ». Je l’interromps : « si c’était toi on zigouillerait tout le monde à la hache ».
Touché. Il oublie sa colère aussi soudainement qu’elle lui est venue. Il rit, de ce rire anormal qui me fait froid dans le dos et je sais qu’il pense au fond de lui : « ça c’est une idée ».
Le rire de Mars est anormal parce que c’est un rire invariablement sérieux, un rire odieux, un rire de tortionnaire.
[Pour des raisons particulières, inhérentes à la taille de la série, je me vois contraint de l’arrêter ici ; d’une part, pour des raisons de sécurité, d’autre part, parce qu’il me faudrait monopoliser ce blog sur une période trop longue ; cette série étant en fait un « truc », dès qu’il sera terminé, vous en serez informé. Je vous présente bien entendu mes excuses pour cette série qui restera inachevée – tout du moins pour l’instant]