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mercredi 23 avril 2008

Le vieil ivorgne endormi - La place du mort

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Il est 8h00 du matin et mon père n’a pas pu attendre que je m’en aille. Je ne sais pas trop comment il a fait mais il est ivre, déjà. Sa tête dodeline de droite à gauche, comme une balance mal réglée et sa lèvre supérieure bascule d’avant en arrière, son visage, sorte de polyrythmie silencieuse en bout de route se crispe sous l’effet brutal des trop fortes émotions qui travaillent son cœur de vieillard. Ivre. Déjà. Il est assis en face de moi et je me demande à quoi il pense. A quoi pensent les vieux ivrognes ? A tout mais pas à eux-mêmes pour commencer. A quoi pense l’ivrogne assis en tailleur sur la moquette du salon ? Sûrement à quelque manège subtil pour se sortir de là avant qu’il ne soit trop tard. Son corps rabougri change de couleur avec l’humeur de la rue…tantôt cristallin, tantôt rouge, tantôt virevoltant. Ses globules blancs jaillissent de son épiderme et expirent théâtralement sur la moquette du salon, de grands gestes, une douce parade de mines contrites et le goût suranné du contrepoint, rarement du contre-pied ; pour tout dire, j’ai déjà vu cette pièce là. Mon père perpétue sa vision personnelle du comique de répétition en pourchassant avec véhémence tout ce qui pourrait l’être… Ivre. Déjà. Ivre et déjà renversé par les Rugissants qu’il façonne de ses propres mains, par les Rugissants qu’il lance contre lui pour que sa vie, sa mort ne reviennent jamais dans les mains d’autrui ; manière d’assouvir ses desseins, de se mettre une dernière fois en scène, et mourir comme un acteur de théâtre. Comme un con mais avec tout plein de spectateurs pour s’apitoyer sur vous !
D’ici, tout semble droit sorti d’un roman dans lequel toute douleur n’est guère plus intense qu’une piqûre de moustique.On ne meurt pas, on expire, les épées pénètrent la chair comme on s’insinue dans un lit douillet, on sait d’expérience que tout est contrefait, les plaies, le sang, l’haleine lourde, suspendue des cadavres, jusque les larmes, jusque les effets d’une colère de circonstance. Il est 8h30 et mon père, sautant à pieds joints les deux premiers actes, a entamé sans plus de cérémonie, le troisième, l’ultime.
Il se relève, sourit et dit d’un air désolé : « je n’aime pas que tu assistes à ça ».
- C’est plus fort que moi, ajoute-t-il.
- Plus fort que moi aussi papa, mais Mars n’arrive que dans une heure.
- Ne le fais pas monter, tu veux bien.
- Il doit klaxonner, je dois descendre, c’est ce qu’il a convenu pour nous deux. Aujourd’hui, Mars n’a de temps à perdre pour personne.
Il rit, allume une cigarette et ferme les yeux. Je retourne à mon café. Il est froid. Je bois une gorgée, réprime un haut-le-cœur, prend une profonde inspiration et balance le tout dans l’évier. Mars n’arrive que dans une heure et mon père vient de prendre son avion pour aller sauter je ne sais où sans parachute. La solitude affranchit. Forcément. La journée risque d’être longue, alors cette heure ci…

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A l’heure convenue, comme une saloperie de métronome taré, le silence qui glandouillait tranquillement dans la rue, sans rien demander à personne, s’est fait alpaguer par un type shooté comme dix gusses. Sans qu’il comprenne bien le sens de tout ça, un ouragan de beignes s’est abattu sur lui. Et maintenant, il pleurniche, recroquevillé contre un mur puant la pisse, en essayant de refermer lui-même les plaies béantes qui lui ouvrent l’intérieur du visage. Mars est en bas. Cette connerie de sirène, il a fait claironner cette saloperie de sirène. Rien que pour le seul plaisir de me remettre en mémoire la chose merdeuse que je suis.
Je sors. Les escaliers, mon père et moi les avons arpentés en tous sens depuis trente ans sans comprendre qu’ils représenteraient le dernier rempart nous isolant de ce monde là, la seule vérité mathématique, notre dernière certitude. Un escalier de trente-deux marches…trente-deux marches, jamais une de plus, jamais une de moins, toutes effroyablement identiques. Trente-deux marches…tout ce qui me sépare du néant, du vide, tout ce qui me sépare de cette vie sous l’éteignoir. Trente-deux marches et un certain sens de la fidélité. Je les compte, naïvement avec le peu d’enfant qui reste en moi, pour m’assurer qu’elles restent ce qu’elles ont toujours été…puisque tout se délite, puisqu’il ne reste plus rien de ce monde où les hommes étaient dupes d’eux-mêmes…et moi, je ne crois plus qu’en cela : mon escalier du rez-de-chaussée au deuxième étage comprend trente-deux marches.
Une voiture banalisé m’attend. Avec mon ami Mars dedans. Je prends la place du mort.
Mars démarre sans dire un mot. Sa mâchoire se contorsionne de droite à gauche. Ses deux mains se cramponnent au volant…merde, Mars n’a pas de plan ! Je pourrais parier mon bras là dessus, ou mes deux jambes, où mon père tiens, parce qu’il ne me regarde pas. Parce qu’il fait comme si je n’étais pas là, comme si je savais pertinemment ce qu’on allait foutre ce matin. Comme si on était ce genre d’amis à la manque qui affirment se comprendre sans avoir besoin de se parler.
Il regarde devant lui, il réfléchit. La bombe à retardement a entamé son décompte. Paris défile frénétiquement, une bouillie malodorante de visages s’agglutine au pare-brise, Mars prend à gauche, Mars fonce, un filet de salive coule le long de son menton, Mars prend à gauche, Mars est cinglé mais je l’aime comme un frère…Mars est un désaxé. Mars est un danger pour lui, il est un danger pour les autres. Il est danger pour tout ce qui a deux jambes, deux bras, un cœur qui bat ! ça ne vous impressionne pas, hein ? Attendez donc d’avoir affaire à un type de son genre. On penserait qu’il y en pas mal des mecs comme lui, des mecs qu’aiment cogner, qu’aiment faire mal ; les livres d’histoire sont plein de ces mecs là. Si Mars avait vécu du temps de Gilles de Rais, il lui aurait bouffé la carotide et aurait jeté son corps dans un marais, sans plus de cérémonie, sans même batailler ferme.
Mars ne perd bien sur jamais l’occasion de passer à tabac les petites frappes du coin. Rien de bien extraordinaire jusque là. Mars se régale. Mars est un homme violent, fondamentalement violent, c’est le seul sens, la seule valeur qu’il est parvenu à donner à son existence médiocre. Plein d’autres hommes vivent comme ça ! Mais aucun de ceux là n’a un gramme de la chose qui coule dans les veines de notre ami Mars, un gramme de cette chose qui éclate dans ses yeux quand il vous regarde pour vous signifier que la plaisanterie a assez duré.
A vrai dire, je l’aime mais je l’aime malgré moi. L’uniformité de son comportement, son cerveau détraqué et cette rage systématique qui régissent son existence et la mienne, m’inspirent fascination et dégoût…malgré moi. Je l’aime parce que je n’ai toujours pas trouvé de raisons valables de ne pas l’aimer. Un jour, il m’a demandé :
- Pourquoi tu détestes tant ce métier ?
- Parce que j’en ai assez de mettre mon nez dans la vie des gens, parce que ça me rend dingue de voir des mères de famille pleurer quand on emmène leurs enfants, parce que ça me donne la gerbe de savoir que dés que l’occasion se présente, tu les coinces en cellule pour les lyncher, parce que j’ai passé l’âge de croire qu’il n’y a que des bons et des méchants, des coupables et des victimes, parce que ce métier a fait de nous des criminels et que t’es trop taré pour t’en rendre compte. Parce qu’on est les jouets d’une farce, enrobée de jolis principes.
- Je m’en rends compte…j’aime ça c’est tout… Et je m’en tape de tes mégères qui s’agrippent aux bras de leurs mômes…on les arrête pas pour rien que je sache ! Est-ce que moi j’enfreins la loi ?
- Oui, tu l’enfreins, chaque jour…
- Ouais, et bien si tu lisais Nietzche, tu saurais que certains hommes peuvent s’affranchir de certaines règles…en tous cas, ils deviennent assez puissants pour s’en fabriquer tout seul, d’autres règles que le péquin moyen ne peut pas comprendre.
- Nietzche, je suis con de pas y avoir pensé avant.
Aucun de nous n’a trouvé rien à dire de plus.
Mars ne comprendra jamais que l’on puisse être différent de lui. Alors il continue d’obéir à la nécessité du moment. La vie de Mars n’offre aucun répit, sa folie ne lui autorise aucune digression.
Il serre son volant tellement fort que j’ai l’impression qu’il va finir par le casser en deux.
Il se range, enfin, coupe le contact, ouvre la fenêtre de sa portière, crache un glaviot vert gros comme ma tête et la referme.
Il se retourne vers moi : « bon, il reste plus qu’à attendre ». Il sort un thermos de café.
« C’est discret, comme ça, t’as pas du tout l’air d’un flic en planque. Tu joues à te parodier toi-même ? », dis-je en souriant.
Il le prend mal : « et attendre trois heures dans une voiture en pleine rue, c’est discret ça ? ». Il envoie son poing dans le tableau de bord : « tactique de merde, si c’était moi… ». Je l’interromps : « si c’était toi on zigouillerait tout le monde à la hache ».
Touché. Il oublie sa colère aussi soudainement qu’elle lui est venue. Il rit, de ce rire anormal qui me fait froid dans le dos et je sais qu’il pense au fond de lui : « ça c’est une idée ».
Le rire de Mars est anormal parce que c’est un rire invariablement sérieux, un rire odieux, un rire de tortionnaire.


[Pour des raisons particulières, inhérentes à la taille de la série, je me vois contraint de l’arrêter ici ; d’une part, pour des raisons de sécurité, d’autre part, parce qu’il me faudrait monopoliser ce blog sur une période trop longue ; cette série étant en fait un « truc », dès qu’il sera terminé, vous en serez informé. Je vous présente bien entendu mes excuses pour cette série qui restera inachevée – tout du moins pour l’instant]

dimanche 20 avril 2008

Le vieil ivrogne endormi - Les automates

L'image “http://www.artbible.net/1T/Son0101_6songs_love/images/20%20CHAGALL%20CANTIQUE%20DES%20CANTIQUES%202B%20DETAIL%20N.jpg” ne peut être affichée car elle contient des erreurs.
Tout s’est endormi sans éclats et le sommeil est venu sans prévenir. Ce matin tout est calme. Mon père a disparu. Le fauteuil de la veille est vide. J’entends du bruit de vaisselle. Je me lève et me dirige vers la cuisine. Il est là, debout, il pose deux bols sur la table. Il se retourne. « Tu ne te raseras donc jamais », me dit-il. Je me pose sur une chaise en me maniant délicatement comme on manie un objet fragile. Mon bol est vide. Sans rien répondre, je me lève et je sors.

Direction la salle de bains, sa pièce à elle, toujours pleine de son absence. Sa bouteille de parfum est toujours là, presque vide, au-dessus du lavabo…depuis bientôt dix ans. Je me fais couler un bain. J’écoute l’eau se battre contre elle-même, l’émail résonner et s’emplir. Il entrebâille la porte, juste le temps de demander si je compte déjeuner, juste le temps de lui dire non, de lui dire que je n’ai pas faim, de lui dire de ne pas s’en faire. « Un café au moins, alors ! », il ajoute. Et je dis : « si ça peut te faire plaisir ». Il referme la porte et me laisse seul, seul, debout et nu, dans ce bide ordinaire. A deux pas de là, une balance. Je grimpe dessus. Quatre vingt-cinq kilos, pas un gramme de plus, pas un gramme de moins. Je suis un grand type, costaud mais j’ai néanmoins l’impression d’être trop lourd, l’impression que le moindre déplacement nécessite jour après jour un effort toujours plus conséquent, l’impression qu’à mesure que j’enfle comme une carpe qui s’étouffe, mon père s’amenuise et se goinfre de ses propres protéines, l’impression d’être le boulet qui l’entraîne vers le fond. L’impression qu’on est tous deux des vases communicants.

Je plonge. L’eau est chaude ce qu’il faut, brûlante, pas tiède. Il y a mon corps et une épaisse couverture d’eau chaude, et mes jambes, et deux longs colliers de perles suspendues au rideau de douche ; colliers de perles d’eau pour me pendre, sentir le nœud coulant serrer ma gorge, ma langue se nouer, s’enlacer en tous sens, pencher la tête comme le font les chiens qui espèrent attendrir leur maître, et cesser tout à fait, devenir autre, cesser d’être moi, ne plus souffrir cette carcasse encombrante et malhabile, en finir avec cette singularité grossière et impétueuse, mourir, seulement mourir, redevenir ce que j’étais avant de naître, peut-être rien, une éventualité, une mince probabilité, un pressentiment, un fantasme d’adolescente.

L’eau ne coule plus. Mon pouls s’accélère, la salle de bains se laisse envahir par une brume épaisse et romanesque. Ma tête tourne comme un manège devenu dingue et incontrôlable ; pas étonnant que ce naze de Morrison se soit fait claquer dans une baignoire. Avec mon index, j’écris « elle », en italique, sur le miroir d’en face et je replonge. Je replonge sans y penser, machinalement, je replonge dans mon océan de doute et de misère, avec le projet insensé glissant sur ma poitrine, de ne plus jamais sortir d’ici. Ici, je me réalise tout à fait. Je me redresse et en dessous d'elle, j'écris le désert. On n’a sans doute jamais vu dépression plus complaisante et nombriliste.

Mon père entre sans frapper. Il regarde l’inscription sur le miroir et se marre. Il dit : « tu vas être en retard ». Et je sais que d’ici, il n’existe aucune chance de l’atteindre…L'autre elle ; pas la moindre chance de la sauver, de me sauver moi-même. Il faut que j’arrête de ne penser qu’au cinquième étage.

L’eau s’écoule. Je m’essuie avec une serviette humide, un frisson parcourt mon dos à cloche-pied. Le miroir embué me renvoie une image morcelée, un œil, un peu de cheveux, le menton de mon père, son œil à elle. L’hérédité morcelée, comme si ils s’étaient partagés mon corps tels deux conquérants se partageant un pays soumis. J’entre dans la chambre, mon père est assis sur le lit, il regarde la moquette. Il attend que je file pour se jeter sur la première bouteille venue. « Tes vêtements sont là », dit-il en montrant une pile propre sur le lit. Je lâche mon merci d’usage, celui auquel j’ajoute une pointe de gratitude surjouée, quasiment comique. Il se lève, porte sa main de vieillard agitée à son front et sort avec une lenteur qui semble le surprendre lui-même. J’obéis, je m’habille, j’obéis…je ne sais faire que ça, sans doute, obéir à tout ce qui beugle et vocifère…à moins que ce ne soit une fois de plus la faute à cette mauvaise foi qui finit par avoir le dos singulièrement rond. Ou parce que j’ai fini par m’accommoder de cette vie de hussard désabusé. Parce que finalement le costume a rétréci et que maintenant il me va comme un gant... Je sors de la chambre. Mon père, appuyé sur le guéridon du salon ouvre les yeux. Il demande : « viens prendre ton café » et il ajoute que j’ai mauvaise mine…attends un peu demain ! Je fais oui de la tête et me dirige vers la cuisine avec une démarche de soupirant au bord de la syncope.

Une tasse de café posée sur la table me lance un air condescendant. Je bois une gorgée, je me brûle…elle se marre.

Du salon les enceintes crachent Lonnie’s Lament de Coltrane et donnent le la de ma journée… Je passe la tête. Mon père est renversé, sa bouche est ouverte, ses yeux aussi, sa tête pendouille en arrière, négligemment, à une quinzaine de centimètres des haut-parleurs.

Je ne veux pas que tu meures, papa. Je veux que tu cesses de vivre, nuance ! parce que tu ne vis plus qu’en apparence, parce que cette vie là n’en est pas une, parce qu’aujourd’hui, plus rien ne fait obstacle à ta boulimie d’agonie et de douleur, parce qu’aujourd’hui, ton visage autrefois lisse et sans accident ne trompe plus personne et qu’à l’intérieur, tout pourrit, tout brûle, tout se consume, parce que tu n’es plus qu’une chose molle et inerte. Parce qu’à l’intérieur tout se dissout…à l’intérieur de ton corps, une île de bidoche avariée se désintègre dans un océan d’acide.

Je ferme les yeux pour ne plus te voir dépérir à vue d’œil…

Cette nuit, de toute façon, tout a commencé.

Le vieil ivrogne endormi - Ponctuation

mardi 15 avril 2008

Ouverture - Le vieil ivrogne endormi



Au cinquième, une fenêtre éclaire la rue. Une silhouette d’homme défile nonchalamment, une cigarette à la main, nue, vêtue seulement d’un canotier en guise de fantaisie d’après baise. Rien à se mettre sous la dent si ce n’est la grossière désinvolture de cet homme sans visage et sans identité.

J’ai garé la voiture et je la laisse ronronner derrière une visa déglinguée, les mains sur le volant. J’éteins la radio, j’éteins mes phares, je soupire…et tout en soupirant, je devine que ça ne s’arrêtera jamais. La silhouette défile dans le sens inverse, avec cette fois un verre dans la main gauche. La lumière s’éteint. Fatalement. Inexorablement. Je ne l’ai même pas entr’aperçue. Alors je dessine la ligne imaginaire qui me mènera à elle. Il y a la cuisine, le couloir, la fenêtre du couloir, la chambre, le lit, et elle, allongée sur le ventre, déjà rhabillée. Imagination rudimentaire et sans fioritures. Il y a elle et cela suffit à mon bonheur. Je n’ai pas le goût du détail. Aucun lieu ne me semble plus équivoque, plus approprié qu’un autre…et elle me semble la condition sine qua none de l’existence du monde ! Aucune trace d’elle, aucun signe de vie et pourtant, elle ne cesse d’exister. Sa présence à lui m’en donne la preuve, cette silhouette ridicule et engoncée dans un manteau de peau flasque aux entournures trop larges, semblables à toutes les autres, pareillement pétrie d’autosatisfaction, pareillement farcie de cette fatuité qu’affichent tous ces hommes qui gravitent invariablement autour d’elle.

La voisine du cinquième, à mi-chemin entre la femme d’entre toutes les femmes et la pute à deux sous. Elle me fascine, me mange l’attention comme un aimant à la con sur un réfrigérateur taille familiale ; les petits gribouillis du cadet, les bonnes notes de l’aîné et tout un tas de machins publicitaires qui sortent des boites de céréales, de morceaux de poulets reconstitués, de lessive.
Le moteur s’est tu. J’allume une cigarette. Mon portable sonne. C’est Mars. « Ecoute Mars, c’est pas le moment », dis-je en décrochant. Il glousse : « t’es ou ? Tu cours la chatte ? ». Je tire une bouffée : « je suis avec ta mère ». Il glousse à nouveau, j’ai l’impression de converser avec un animal. « Tu rentres alors ! C’est dommage, j’en ai un sous la main. », lache-t’il après une courte hésitation. Mon mal de crâne s’amplifie, j’ai l’impression d’entendre les mots avant qu’ils ne sortent de ma bouche. Je soupire : « à demain Mars ». Je raccroche avant qu’il ne dise un mot de plus. J’entends vaguement « sois pas en retard » puis plus rien.

J’ouvre ma portière et balance la cigarette sur le trottoir d’en face. La demi-heure s’égrène méthodiquement. C’est le moment que choisit la silhouette pour tomber le masque. C’est un grassouillet, d’une quarantaine d’années, grisonnant, sans style, effroyablement quelconque et médiocre. Son sourire ressemble à une cicatrice. Plus aucune désinvolture. Il traîne son assurance de tout à l’heure derrière lui comme on traîne un boulet. Sa démarche est maintenant lourde et pénible. Il rentre dans sa voiture, démarre et disparaît.
Au cinquième, la fenêtre s’éclaire à nouveau… Elle apparaît. Puis tout s’éteint. Elle a souri, je l’ai vu sourire.

J’aime mieux rester là. J’aime mieux me l’imaginer et me repaître d’elle. J’aime mieux ça que de la serrer entre mes bras parce que je sais qu’elle refusera obstinément de se donner tout à fait, parce que je sais qu’elle se dissimulera derrière une soumission de boulevard, grotesque et surjouée. Je sais qu’elle ne ferait qu’une bouchée de mes fantasmes de merdaillon. Je sais qu’elle ne se laisse ni posséder ni même conquérir. J’aime mieux rester là. J’ai trop peur qu’elle ne me brise une bonne fois pour toutes. Après tout, il n’y a sans doute rien de mieux qu’une belle obsession douillette.

Je sors de la voiture et pénètre l’immeuble. J’habite au second, palier gauche. Je monte les escaliers sans compter les marches. J’ouvre la porte, j’entre, double tour de clé, la lumière du salon est allumée. La mire de France 3 me regarde de ses gros yeux gonflés par les larmes. J’attrape la télécommande et appuie sur le bouton « veilleuse ». Une bouteille de whisky trône au milieu de la table basse. A une cinquantaine de centimètres de là repose un vieil ivrogne endormi. C’est mon père. Il aura cinquante-huit ans en juin prochain. L’alcoolisme ne le ravage pas, ça le dévaste, on le croirait octogénaire. C’est un vieil homme agréable qui sourit du matin au soir. Mais quand il dort, un froncement de sourcils persistant lui donne un air soucieux, Mars préfère dire « méditatif ». Une deuxième bouteille, tout à fait vide celle là est renversée à coté du fauteuil dans lequel il roupille. Je m’assois en face de lui et je le regarde…c’est mon père.

C’est une perversion du désespoir qui coule chaque soir dans sa gorge calcinée, obstruée par un amas de chair aux allures de mémoire sélective. C’est lui, obstinément lui, lui et son souffle persistant malgré cette cavité écarlate et sensible, lui, assis en face de moi, un verre d’alcool dans la main gauche, lui et son baluchon de maximes de circonstance, toujours lui qui aime à répéter que « seul le feu calme sa gorge sèche »… Encore lui dont on dit qu’il ne fera pas long feu à ce rythme là, lui qui s’en ira le premier. Tout le monde le sait. Tout le monde le tait. Et tandis qu’il dort, je m’entends murmurer : « ne te réveille pas, ne te réveille plus jamais ».

Les circonstances sont tenaces, Papa. Tu le sais, il n’existe aucune issue, aucune porte de sortie et tout mon amour pour toi n’y changera rien. Il me semble même qu’il ne fait que t’enfoncer un peu plus chaque jour. Si tu restes, si tu souffres, je sais que ce n’est que pour moi. Et les souvenirs continuent de s’agripper à nous comme on s’agrippe à notre dernière chance de salut.
Et c’est en le regardant lui que le souvenir de grand père refait surface…
Le dernier…

Il n’était plus du tout lui, plus du tout le vieil homme à l’humeur toujours égale, à la caresse spontanée, mais un homme qu’il me fut impossible de reconnaître au premier coup d’oeil, décharné, allongé sur un lit d’hôpital semblable à tous les autres. Une de ces machines obsolètes soufflait au dessus de lui un air visible et vaporeux, sa main droite semblait grise, molle ; les os puis la peau et plus rien entre les deux, la tête enfoncée, un voile sur les yeux, la bouche ouverte mais la conscience toujours en éveil. A elle il a voulu dire quelque chose, pas à moi. Ce jour là, j’ai vu le regard d’un homme qui sait qu’il va mourir. J’ai ressenti sa peur et sa tristesse. Pour tout dire, j’ai vu la mort, telle qu’elle est, dépouillée de fantasme et d’imaginaire, la mort en exercice, froide et mécanique. Je ne sais pas si j’ai eu peur…je ne crois pas. Je me suis simplement dit : « c’est donc ça ! C’est donc pour ça, qu’on m’a toujours tenu à l’écart, toujours menti ».

Les contes, les mythologies, les elfes, les fées, les cyclopes, les châteaux forts qu’on finit par ne plus distinguer, les douves dans lesquelles plongent les amants illégitimes des reines sanguinaires, les odyssées, les périples qu’on raconte d’une voix fébrile et attendue, où la mort ne constitue qu’un obstacle semblable à tous les autres, tout ce qui consiste à nous persuader que la simple force d’une volonté bien trempée permet toujours de retarder l’échéance… La mort est un spectacle. Et je ne me suis pas dit : « pourquoi lui, pourquoi pas un autre, pourquoi pas moi ? » mais, « pourquoi ne me l’a-t-on pas dit plus tôt ? ».

Ce fut aussi ma première messe. Le prêtre n’avait que le mot Rédemption à la bouche et moi, je ne cessais d’espérer que le cercueil de grand-père s’ouvre, qu’il en sorte comme du chapeau d’un magicien et qu’il dise avec son plus beau sourire : « tout ceci n’est qu’une immense farce ». La plus belle de toute l’histoire de l’humanité. Un jour, mon père lui aussi, cessera d’être lui tout à fait.