dimanche 20 avril 2008

Le vieil ivrogne endormi - Les automates

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Tout s’est endormi sans éclats et le sommeil est venu sans prévenir. Ce matin tout est calme. Mon père a disparu. Le fauteuil de la veille est vide. J’entends du bruit de vaisselle. Je me lève et me dirige vers la cuisine. Il est là, debout, il pose deux bols sur la table. Il se retourne. « Tu ne te raseras donc jamais », me dit-il. Je me pose sur une chaise en me maniant délicatement comme on manie un objet fragile. Mon bol est vide. Sans rien répondre, je me lève et je sors.

Direction la salle de bains, sa pièce à elle, toujours pleine de son absence. Sa bouteille de parfum est toujours là, presque vide, au-dessus du lavabo…depuis bientôt dix ans. Je me fais couler un bain. J’écoute l’eau se battre contre elle-même, l’émail résonner et s’emplir. Il entrebâille la porte, juste le temps de demander si je compte déjeuner, juste le temps de lui dire non, de lui dire que je n’ai pas faim, de lui dire de ne pas s’en faire. « Un café au moins, alors ! », il ajoute. Et je dis : « si ça peut te faire plaisir ». Il referme la porte et me laisse seul, seul, debout et nu, dans ce bide ordinaire. A deux pas de là, une balance. Je grimpe dessus. Quatre vingt-cinq kilos, pas un gramme de plus, pas un gramme de moins. Je suis un grand type, costaud mais j’ai néanmoins l’impression d’être trop lourd, l’impression que le moindre déplacement nécessite jour après jour un effort toujours plus conséquent, l’impression qu’à mesure que j’enfle comme une carpe qui s’étouffe, mon père s’amenuise et se goinfre de ses propres protéines, l’impression d’être le boulet qui l’entraîne vers le fond. L’impression qu’on est tous deux des vases communicants.

Je plonge. L’eau est chaude ce qu’il faut, brûlante, pas tiède. Il y a mon corps et une épaisse couverture d’eau chaude, et mes jambes, et deux longs colliers de perles suspendues au rideau de douche ; colliers de perles d’eau pour me pendre, sentir le nœud coulant serrer ma gorge, ma langue se nouer, s’enlacer en tous sens, pencher la tête comme le font les chiens qui espèrent attendrir leur maître, et cesser tout à fait, devenir autre, cesser d’être moi, ne plus souffrir cette carcasse encombrante et malhabile, en finir avec cette singularité grossière et impétueuse, mourir, seulement mourir, redevenir ce que j’étais avant de naître, peut-être rien, une éventualité, une mince probabilité, un pressentiment, un fantasme d’adolescente.

L’eau ne coule plus. Mon pouls s’accélère, la salle de bains se laisse envahir par une brume épaisse et romanesque. Ma tête tourne comme un manège devenu dingue et incontrôlable ; pas étonnant que ce naze de Morrison se soit fait claquer dans une baignoire. Avec mon index, j’écris « elle », en italique, sur le miroir d’en face et je replonge. Je replonge sans y penser, machinalement, je replonge dans mon océan de doute et de misère, avec le projet insensé glissant sur ma poitrine, de ne plus jamais sortir d’ici. Ici, je me réalise tout à fait. Je me redresse et en dessous d'elle, j'écris le désert. On n’a sans doute jamais vu dépression plus complaisante et nombriliste.

Mon père entre sans frapper. Il regarde l’inscription sur le miroir et se marre. Il dit : « tu vas être en retard ». Et je sais que d’ici, il n’existe aucune chance de l’atteindre…L'autre elle ; pas la moindre chance de la sauver, de me sauver moi-même. Il faut que j’arrête de ne penser qu’au cinquième étage.

L’eau s’écoule. Je m’essuie avec une serviette humide, un frisson parcourt mon dos à cloche-pied. Le miroir embué me renvoie une image morcelée, un œil, un peu de cheveux, le menton de mon père, son œil à elle. L’hérédité morcelée, comme si ils s’étaient partagés mon corps tels deux conquérants se partageant un pays soumis. J’entre dans la chambre, mon père est assis sur le lit, il regarde la moquette. Il attend que je file pour se jeter sur la première bouteille venue. « Tes vêtements sont là », dit-il en montrant une pile propre sur le lit. Je lâche mon merci d’usage, celui auquel j’ajoute une pointe de gratitude surjouée, quasiment comique. Il se lève, porte sa main de vieillard agitée à son front et sort avec une lenteur qui semble le surprendre lui-même. J’obéis, je m’habille, j’obéis…je ne sais faire que ça, sans doute, obéir à tout ce qui beugle et vocifère…à moins que ce ne soit une fois de plus la faute à cette mauvaise foi qui finit par avoir le dos singulièrement rond. Ou parce que j’ai fini par m’accommoder de cette vie de hussard désabusé. Parce que finalement le costume a rétréci et que maintenant il me va comme un gant... Je sors de la chambre. Mon père, appuyé sur le guéridon du salon ouvre les yeux. Il demande : « viens prendre ton café » et il ajoute que j’ai mauvaise mine…attends un peu demain ! Je fais oui de la tête et me dirige vers la cuisine avec une démarche de soupirant au bord de la syncope.

Une tasse de café posée sur la table me lance un air condescendant. Je bois une gorgée, je me brûle…elle se marre.

Du salon les enceintes crachent Lonnie’s Lament de Coltrane et donnent le la de ma journée… Je passe la tête. Mon père est renversé, sa bouche est ouverte, ses yeux aussi, sa tête pendouille en arrière, négligemment, à une quinzaine de centimètres des haut-parleurs.

Je ne veux pas que tu meures, papa. Je veux que tu cesses de vivre, nuance ! parce que tu ne vis plus qu’en apparence, parce que cette vie là n’en est pas une, parce qu’aujourd’hui, plus rien ne fait obstacle à ta boulimie d’agonie et de douleur, parce qu’aujourd’hui, ton visage autrefois lisse et sans accident ne trompe plus personne et qu’à l’intérieur, tout pourrit, tout brûle, tout se consume, parce que tu n’es plus qu’une chose molle et inerte. Parce qu’à l’intérieur tout se dissout…à l’intérieur de ton corps, une île de bidoche avariée se désintègre dans un océan d’acide.

Je ferme les yeux pour ne plus te voir dépérir à vue d’œil…

Cette nuit, de toute façon, tout a commencé.