mardi 8 avril 2008

La porte à coté



Jacques Tati et Buster Keaton ne sont pas morts. Hier, ils ont mis en images le parcours de la flamme olympique dans les rues de Paris. C’est en tous cas la réflexion que je me suis faite lorsque j’ai vu le massif David Douillet tenter de s’élancer en jogging de mauvais goût tandis qu’un chinois déséquilibré (qui lui rendait facilement 50 centimètres) s’accrochait à son bras et par la même au flambeau. Alors même que notre colosse de judoka se rapprochait de Teddy Riner, son successeur désigné au panthéon des mastodontes porteurs de kimono français (toute la beauté symbolique du sport en quelques mètres, si c’est pas beau, ça !), un autre petit homme parmi les géants se portait à leur mi-hauteur et appuyait sur un bouton du flambeau, éteignant unilatéralement la flamme ; avec laquelle, symbole oblige, on ne doit pourtant jamais transiger. Le feu vacilla puis disparut dans le néant et la stupeur fut générale.

Le reste de la journée fut mise à profit par notre machine à ippons nationale. On avait pris les sportifs en otage, la flamme aussi. On ne laissait pas les sportifs jouer leur rôle d’ambassadeur (vu la conception bizarroïde qu’a David Douillet des voyages, on serait presque soulagé). Au bord de la crise de nerfs diplomatiques, le pouvoir chinois mettait en lumière l’incompétence française en matière de sécurité et Michèle Alliot Marie (sans peur ni conscience du reste, de voir démentir ses propos par les images du monde entier) affirmait que la flamme n’avait pas été éteinte…seulement n’avait-elle pas été transmise, puis protégée dans un bus, habituellement utilisé pour transporter des clubs du troisième ou quatrième âge aux concerts de Pierre Perret.

Entre temps, Rama Yade s’était emmêlé les pinceaux dans le tapis des affaires étrangères et Bernard Kouchner - qui a remisé toutes ses vieilles valeurs au placard – s’était empressé de lui rappeler qui est le chef (bonne question du reste ; qui est le chef ?). Entre temps, Robert Ménard, le petit type à la tronche qui n’inspire pas confiance était allé se pavaner sur tous les plateaux de télévision pour agiter ses drapeaux multicolores, déplorant que le parcours ne puisse être parsemé des mêmes oripeaux, que l’on suspende dans le même temps le drapeau rouge de Mao. Rappelons lui que le drapeau de Mao, si entaché de sang soit-il, est aussi celui de toute la Chine et qu’il serait malaisé de le planquer puisqu’on les a chargé d’organiser les jeux…

On entendait également hier soir, Christophe Dominici, rugbyman de son état, répéter : « cela fait longtemps que l’on sait ce que la Chine fait au Tibet, et il ne faut pas faire peser cela sur le dos des sportifs. Ce qui s’est passé aujourd’hui a privé les sportifs de leur joie de porter la flamme, cela va à l’encontre de nos valeurs ». Tiens donc, pensait-on, alors le sort des tibétains est donc moins important que le plaisir du sportif à trimballer une flamme dans les rues de paname. Et de quelles valeurs parlaient-ils ? L’esprit sportif constamment bafoué par le dopage, l’argent, la langue de bois ? Et on est sensé admirer ses types là ?

Là n’est pas la question pour dire vrai. La réalité d’aujourd’hui est telle que les droits de l’homme ne sont défendus qu’à condition qu’un milliard de kilomètres nous séparent des opprimés. Plus c’est loin, mieux c’est. Moins on a de risques de choper le reflet que nous rend le miroir, mieux c’est ! On fait des marches blanches pour une femme alors que tout le continent sur lequel on la retient en otage est un océan terreux de crève la dalle. On poursuit une flamme à travers les rues du monde (Londres, Paris et bientôt San Francisco) avec un extincteur, les élus de la République se mettent aux balcons de la République et la gauche triomphante fait des coucous d’en haut pour les droits de l’homme d’en bas. C’est bien. Tout Paris est noir de monde, noir d’agit-prop comme on dit de nos jours, de militants bien intentionnés, noir d’élus, noir de tibétains et noir de chinois, noir de pro-tibétains et noir de pro-chinois. La foule absurde est innombrable, les uns sont venus voir Douillet porter son briquet géant en survète blanc, les autres sont venus déployer d’immenses banderoles revendicatrices, d’autres encore se sont massés le long d'épaisses rambardes et de menaçants cordons de sécurité pour contempler les deux ou compter les points, ou noter qu’un tel spectacle ne serait pas pour déplaire à feux Buster Keaton et Jacques Tati. Couper le son de votre télé, c’est encore mieux, faites défiler les images en accéléré, en noir et blanc et le tour est joué.

Tout ça pour quoi, en fait ? Pour les droits de l’homme ? Pour la fin des violences au Tibet ? Vraiment ? Pour les valeurs universelles de l’olympisme ?

Dimanche, en revanche il y avait beaucoup moins de monde à Joinville-Le-Pont. 300 personnes tout au plus. Pour honorer le décès d’un homme dont on en sait un peu plus, désormais. On sait par exemple pourquoi il était venu : donner un organe à sa sœur, un rein, pour qu’elle vive. On sait aussi qu’il devait à échéances régulières se faire examiner pour surveiller le rein qui lui restait. Mais la préfecture aurait sans doute préféré qu’après avoir donné son rein ici, il reparte faire soigner l’autre là bas. Et elle refusa de lui accorder le droit de prolonger son séjour en France. Quelle conception des droits de l'homme est-ce là ? On ne sait pas... Mais quelques voix, qui murmurent ça et là affirment que s'il est venu, c'est de son propre choix, s'il est resté malgré le refus de la préfecture itou. S'il a décidé de plonger comme un con dans la Marne, également...c'est pas comme si on l'avait jeté à la baille. Non, c'est pas comme si...

Il y avait moins de monde à Joinville que pour garder, éteindre, porter ou regarder défiler la flamme olympique. Quelques élus locaux de gauche. En haut des balcons de la République, duquel on suivait gauchement le cortège des flammes et des extincteurs, des drapeaux rouges et des contre-drapeaux multicolores, des David Douillet entourés de petits hommes énervés, pendus à leur bras, comme dans les films de Keaton, on ne consentit pas un mot sur cette tragédie. Pas un seul. Et pourtant, la Marne, et le beau Pont de Joinville, ne sont pas si loin.

Juste la porte à coté, comme on dit !



[Demain, promis, j’arrête de vous parler de tout ça et je vous raconterai comment Marlon Brando s’est converti à la salade verte]