
Au cinquième, une fenêtre éclaire la rue. Une silhouette d’homme défile nonchalamment, une cigarette à la main, nue, vêtue seulement d’un canotier en guise de fantaisie d’après baise. Rien à se mettre sous la dent si ce n’est la grossière désinvolture de cet homme sans visage et sans identité.
J’ai garé la voiture et je la laisse ronronner derrière une visa déglinguée, les mains sur le volant. J’éteins la radio, j’éteins mes phares, je soupire…et tout en soupirant, je devine que ça ne s’arrêtera jamais. La silhouette défile dans le sens inverse, avec cette fois un verre dans la main gauche. La lumière s’éteint. Fatalement. Inexorablement. Je ne l’ai même pas entr’aperçue. Alors je dessine la ligne imaginaire qui me mènera à elle. Il y a la cuisine, le couloir, la fenêtre du couloir, la chambre, le lit, et elle, allongée sur le ventre, déjà rhabillée. Imagination rudimentaire et sans fioritures. Il y a elle et cela suffit à mon bonheur. Je n’ai pas le goût du détail. Aucun lieu ne me semble plus équivoque, plus approprié qu’un autre…et elle me semble la condition sine qua none de l’existence du monde ! Aucune trace d’elle, aucun signe de vie et pourtant, elle ne cesse d’exister. Sa présence à lui m’en donne la preuve, cette silhouette ridicule et engoncée dans un manteau de peau flasque aux entournures trop larges, semblables à toutes les autres, pareillement pétrie d’autosatisfaction, pareillement farcie de cette fatuité qu’affichent tous ces hommes qui gravitent invariablement autour d’elle.
La voisine du cinquième, à mi-chemin entre la femme d’entre toutes les femmes et la pute à deux sous. Elle me fascine, me mange l’attention comme un aimant à la con sur un réfrigérateur taille familiale ; les petits gribouillis du cadet, les bonnes notes de l’aîné et tout un tas de machins publicitaires qui sortent des boites de céréales, de morceaux de poulets reconstitués, de lessive.
Le moteur s’est tu. J’allume une cigarette. Mon portable sonne. C’est Mars. « Ecoute Mars, c’est pas le moment », dis-je en décrochant. Il glousse : « t’es ou ? Tu cours la chatte ? ». Je tire une bouffée : « je suis avec ta mère ». Il glousse à nouveau, j’ai l’impression de converser avec un animal. « Tu rentres alors ! C’est dommage, j’en ai un sous la main. », lache-t’il après une courte hésitation. Mon mal de crâne s’amplifie, j’ai l’impression d’entendre les mots avant qu’ils ne sortent de ma bouche. Je soupire : « à demain Mars ». Je raccroche avant qu’il ne dise un mot de plus. J’entends vaguement « sois pas en retard » puis plus rien.
J’ouvre ma portière et balance la cigarette sur le trottoir d’en face. La demi-heure s’égrène méthodiquement. C’est le moment que choisit la silhouette pour tomber le masque. C’est un grassouillet, d’une quarantaine d’années, grisonnant, sans style, effroyablement quelconque et médiocre. Son sourire ressemble à une cicatrice. Plus aucune désinvolture. Il traîne son assurance de tout à l’heure derrière lui comme on traîne un boulet. Sa démarche est maintenant lourde et pénible. Il rentre dans sa voiture, démarre et disparaît.
Au cinquième, la fenêtre s’éclaire à nouveau… Elle apparaît. Puis tout s’éteint. Elle a souri, je l’ai vu sourire.
J’aime mieux rester là. J’aime mieux me l’imaginer et me repaître d’elle. J’aime mieux ça que de la serrer entre mes bras parce que je sais qu’elle refusera obstinément de se donner tout à fait, parce que je sais qu’elle se dissimulera derrière une soumission de boulevard, grotesque et surjouée. Je sais qu’elle ne ferait qu’une bouchée de mes fantasmes de merdaillon. Je sais qu’elle ne se laisse ni posséder ni même conquérir. J’aime mieux rester là. J’ai trop peur qu’elle ne me brise une bonne fois pour toutes. Après tout, il n’y a sans doute rien de mieux qu’une belle obsession douillette.
Je sors de la voiture et pénètre l’immeuble. J’habite au second, palier gauche. Je monte les escaliers sans compter les marches. J’ouvre la porte, j’entre, double tour de clé, la lumière du salon est allumée. La mire de France 3 me regarde de ses gros yeux gonflés par les larmes. J’attrape la télécommande et appuie sur le bouton « veilleuse ». Une bouteille de whisky trône au milieu de la table basse. A une cinquantaine de centimètres de là repose un vieil ivrogne endormi. C’est mon père. Il aura cinquante-huit ans en juin prochain. L’alcoolisme ne le ravage pas, ça le dévaste, on le croirait octogénaire. C’est un vieil homme agréable qui sourit du matin au soir. Mais quand il dort, un froncement de sourcils persistant lui donne un air soucieux, Mars préfère dire « méditatif ». Une deuxième bouteille, tout à fait vide celle là est renversée à coté du fauteuil dans lequel il roupille. Je m’assois en face de lui et je le regarde…c’est mon père.
C’est une perversion du désespoir qui coule chaque soir dans sa gorge calcinée, obstruée par un amas de chair aux allures de mémoire sélective. C’est lui, obstinément lui, lui et son souffle persistant malgré cette cavité écarlate et sensible, lui, assis en face de moi, un verre d’alcool dans la main gauche, lui et son baluchon de maximes de circonstance, toujours lui qui aime à répéter que « seul le feu calme sa gorge sèche »… Encore lui dont on dit qu’il ne fera pas long feu à ce rythme là, lui qui s’en ira le premier. Tout le monde le sait. Tout le monde le tait. Et tandis qu’il dort, je m’entends murmurer : « ne te réveille pas, ne te réveille plus jamais ».
Les circonstances sont tenaces, Papa. Tu le sais, il n’existe aucune issue, aucune porte de sortie et tout mon amour pour toi n’y changera rien. Il me semble même qu’il ne fait que t’enfoncer un peu plus chaque jour. Si tu restes, si tu souffres, je sais que ce n’est que pour moi. Et les souvenirs continuent de s’agripper à nous comme on s’agrippe à notre dernière chance de salut.
Et c’est en le regardant lui que le souvenir de grand père refait surface…
Le dernier…
Il n’était plus du tout lui, plus du tout le vieil homme à l’humeur toujours égale, à la caresse spontanée, mais un homme qu’il me fut impossible de reconnaître au premier coup d’oeil, décharné, allongé sur un lit d’hôpital semblable à tous les autres. Une de ces machines obsolètes soufflait au dessus de lui un air visible et vaporeux, sa main droite semblait grise, molle ; les os puis la peau et plus rien entre les deux, la tête enfoncée, un voile sur les yeux, la bouche ouverte mais la conscience toujours en éveil. A elle il a voulu dire quelque chose, pas à moi. Ce jour là, j’ai vu le regard d’un homme qui sait qu’il va mourir. J’ai ressenti sa peur et sa tristesse. Pour tout dire, j’ai vu la mort, telle qu’elle est, dépouillée de fantasme et d’imaginaire, la mort en exercice, froide et mécanique. Je ne sais pas si j’ai eu peur…je ne crois pas. Je me suis simplement dit : « c’est donc ça ! C’est donc pour ça, qu’on m’a toujours tenu à l’écart, toujours menti ».
Les contes, les mythologies, les elfes, les fées, les cyclopes, les châteaux forts qu’on finit par ne plus distinguer, les douves dans lesquelles plongent les amants illégitimes des reines sanguinaires, les odyssées, les périples qu’on raconte d’une voix fébrile et attendue, où la mort ne constitue qu’un obstacle semblable à tous les autres, tout ce qui consiste à nous persuader que la simple force d’une volonté bien trempée permet toujours de retarder l’échéance… La mort est un spectacle. Et je ne me suis pas dit : « pourquoi lui, pourquoi pas un autre, pourquoi pas moi ? » mais, « pourquoi ne me l’a-t-on pas dit plus tôt ? ».
Ce fut aussi ma première messe. Le prêtre n’avait que le mot Rédemption à la bouche et moi, je ne cessais d’espérer que le cercueil de grand-père s’ouvre, qu’il en sorte comme du chapeau d’un magicien et qu’il dise avec son plus beau sourire : « tout ceci n’est qu’une immense farce ». La plus belle de toute l’histoire de l’humanité. Un jour, mon père lui aussi, cessera d’être lui tout à fait.
J’ai garé la voiture et je la laisse ronronner derrière une visa déglinguée, les mains sur le volant. J’éteins la radio, j’éteins mes phares, je soupire…et tout en soupirant, je devine que ça ne s’arrêtera jamais. La silhouette défile dans le sens inverse, avec cette fois un verre dans la main gauche. La lumière s’éteint. Fatalement. Inexorablement. Je ne l’ai même pas entr’aperçue. Alors je dessine la ligne imaginaire qui me mènera à elle. Il y a la cuisine, le couloir, la fenêtre du couloir, la chambre, le lit, et elle, allongée sur le ventre, déjà rhabillée. Imagination rudimentaire et sans fioritures. Il y a elle et cela suffit à mon bonheur. Je n’ai pas le goût du détail. Aucun lieu ne me semble plus équivoque, plus approprié qu’un autre…et elle me semble la condition sine qua none de l’existence du monde ! Aucune trace d’elle, aucun signe de vie et pourtant, elle ne cesse d’exister. Sa présence à lui m’en donne la preuve, cette silhouette ridicule et engoncée dans un manteau de peau flasque aux entournures trop larges, semblables à toutes les autres, pareillement pétrie d’autosatisfaction, pareillement farcie de cette fatuité qu’affichent tous ces hommes qui gravitent invariablement autour d’elle.
La voisine du cinquième, à mi-chemin entre la femme d’entre toutes les femmes et la pute à deux sous. Elle me fascine, me mange l’attention comme un aimant à la con sur un réfrigérateur taille familiale ; les petits gribouillis du cadet, les bonnes notes de l’aîné et tout un tas de machins publicitaires qui sortent des boites de céréales, de morceaux de poulets reconstitués, de lessive.
Le moteur s’est tu. J’allume une cigarette. Mon portable sonne. C’est Mars. « Ecoute Mars, c’est pas le moment », dis-je en décrochant. Il glousse : « t’es ou ? Tu cours la chatte ? ». Je tire une bouffée : « je suis avec ta mère ». Il glousse à nouveau, j’ai l’impression de converser avec un animal. « Tu rentres alors ! C’est dommage, j’en ai un sous la main. », lache-t’il après une courte hésitation. Mon mal de crâne s’amplifie, j’ai l’impression d’entendre les mots avant qu’ils ne sortent de ma bouche. Je soupire : « à demain Mars ». Je raccroche avant qu’il ne dise un mot de plus. J’entends vaguement « sois pas en retard » puis plus rien.
J’ouvre ma portière et balance la cigarette sur le trottoir d’en face. La demi-heure s’égrène méthodiquement. C’est le moment que choisit la silhouette pour tomber le masque. C’est un grassouillet, d’une quarantaine d’années, grisonnant, sans style, effroyablement quelconque et médiocre. Son sourire ressemble à une cicatrice. Plus aucune désinvolture. Il traîne son assurance de tout à l’heure derrière lui comme on traîne un boulet. Sa démarche est maintenant lourde et pénible. Il rentre dans sa voiture, démarre et disparaît.
Au cinquième, la fenêtre s’éclaire à nouveau… Elle apparaît. Puis tout s’éteint. Elle a souri, je l’ai vu sourire.
J’aime mieux rester là. J’aime mieux me l’imaginer et me repaître d’elle. J’aime mieux ça que de la serrer entre mes bras parce que je sais qu’elle refusera obstinément de se donner tout à fait, parce que je sais qu’elle se dissimulera derrière une soumission de boulevard, grotesque et surjouée. Je sais qu’elle ne ferait qu’une bouchée de mes fantasmes de merdaillon. Je sais qu’elle ne se laisse ni posséder ni même conquérir. J’aime mieux rester là. J’ai trop peur qu’elle ne me brise une bonne fois pour toutes. Après tout, il n’y a sans doute rien de mieux qu’une belle obsession douillette.
Je sors de la voiture et pénètre l’immeuble. J’habite au second, palier gauche. Je monte les escaliers sans compter les marches. J’ouvre la porte, j’entre, double tour de clé, la lumière du salon est allumée. La mire de France 3 me regarde de ses gros yeux gonflés par les larmes. J’attrape la télécommande et appuie sur le bouton « veilleuse ». Une bouteille de whisky trône au milieu de la table basse. A une cinquantaine de centimètres de là repose un vieil ivrogne endormi. C’est mon père. Il aura cinquante-huit ans en juin prochain. L’alcoolisme ne le ravage pas, ça le dévaste, on le croirait octogénaire. C’est un vieil homme agréable qui sourit du matin au soir. Mais quand il dort, un froncement de sourcils persistant lui donne un air soucieux, Mars préfère dire « méditatif ». Une deuxième bouteille, tout à fait vide celle là est renversée à coté du fauteuil dans lequel il roupille. Je m’assois en face de lui et je le regarde…c’est mon père.
C’est une perversion du désespoir qui coule chaque soir dans sa gorge calcinée, obstruée par un amas de chair aux allures de mémoire sélective. C’est lui, obstinément lui, lui et son souffle persistant malgré cette cavité écarlate et sensible, lui, assis en face de moi, un verre d’alcool dans la main gauche, lui et son baluchon de maximes de circonstance, toujours lui qui aime à répéter que « seul le feu calme sa gorge sèche »… Encore lui dont on dit qu’il ne fera pas long feu à ce rythme là, lui qui s’en ira le premier. Tout le monde le sait. Tout le monde le tait. Et tandis qu’il dort, je m’entends murmurer : « ne te réveille pas, ne te réveille plus jamais ».
Les circonstances sont tenaces, Papa. Tu le sais, il n’existe aucune issue, aucune porte de sortie et tout mon amour pour toi n’y changera rien. Il me semble même qu’il ne fait que t’enfoncer un peu plus chaque jour. Si tu restes, si tu souffres, je sais que ce n’est que pour moi. Et les souvenirs continuent de s’agripper à nous comme on s’agrippe à notre dernière chance de salut.
Et c’est en le regardant lui que le souvenir de grand père refait surface…
Le dernier…
Il n’était plus du tout lui, plus du tout le vieil homme à l’humeur toujours égale, à la caresse spontanée, mais un homme qu’il me fut impossible de reconnaître au premier coup d’oeil, décharné, allongé sur un lit d’hôpital semblable à tous les autres. Une de ces machines obsolètes soufflait au dessus de lui un air visible et vaporeux, sa main droite semblait grise, molle ; les os puis la peau et plus rien entre les deux, la tête enfoncée, un voile sur les yeux, la bouche ouverte mais la conscience toujours en éveil. A elle il a voulu dire quelque chose, pas à moi. Ce jour là, j’ai vu le regard d’un homme qui sait qu’il va mourir. J’ai ressenti sa peur et sa tristesse. Pour tout dire, j’ai vu la mort, telle qu’elle est, dépouillée de fantasme et d’imaginaire, la mort en exercice, froide et mécanique. Je ne sais pas si j’ai eu peur…je ne crois pas. Je me suis simplement dit : « c’est donc ça ! C’est donc pour ça, qu’on m’a toujours tenu à l’écart, toujours menti ».
Les contes, les mythologies, les elfes, les fées, les cyclopes, les châteaux forts qu’on finit par ne plus distinguer, les douves dans lesquelles plongent les amants illégitimes des reines sanguinaires, les odyssées, les périples qu’on raconte d’une voix fébrile et attendue, où la mort ne constitue qu’un obstacle semblable à tous les autres, tout ce qui consiste à nous persuader que la simple force d’une volonté bien trempée permet toujours de retarder l’échéance… La mort est un spectacle. Et je ne me suis pas dit : « pourquoi lui, pourquoi pas un autre, pourquoi pas moi ? » mais, « pourquoi ne me l’a-t-on pas dit plus tôt ? ».
Ce fut aussi ma première messe. Le prêtre n’avait que le mot Rédemption à la bouche et moi, je ne cessais d’espérer que le cercueil de grand-père s’ouvre, qu’il en sorte comme du chapeau d’un magicien et qu’il dise avec son plus beau sourire : « tout ceci n’est qu’une immense farce ». La plus belle de toute l’histoire de l’humanité. Un jour, mon père lui aussi, cessera d’être lui tout à fait.