mercredi 30 avril 2008

La conscience politique (4) - Le fantôme


Elle astique les tombes comme personne. Franchement, c’est la pierre tombale la plus brillante de l’allée, et de loin. Et si l’on s’amusait à arpenter toutes les allées et contre-allées du cimetière, on n’en trouverait pas une avec davantage d’éclat.

Les jours de Toussaint, elle repasse deux fois supplémentaires là où elle est déjà passée trois fois. Elle astique, brique, polit, chiffonne, vaporise une sorte de liquide bleue sur le marbre, et frotte, de bas en haut, aussi vite que son petit et vieux corps le lui permet. Sans se plaindre ni rien, en soufflant de temps en temps, en râlant parce que le vent est en train de bousiller tout à fait l’effet cristallisé de sa « mise en plis »

Cette pierre est grise comme les autres, elle n’a rien d’extraordinaire, c’est ce que je veux dire. C’est rien qu’un bloc de pierre un peu taillé avec un type mort dessous.

Mais on croirait que le type est mort l’avant-veille, que le trou a été creusé la veille, que le corps a été inhumé dans la foulée, et que la pierre sort tout droit de l’atelier. Et pourtant, le type mort dessous y est depuis quoi ; quelque chose comme 50 ans. Je pourrais téléphoner pour demander la date exacte mais franchement ça nous dirait quoi ? Si je vous disais un truc du genre : 51 ans, 7 mois et 22 jours...ça vous raconterait quoi d'utile ? Qu’elle s’en rappelle encore aujourd’hui, précisément à l'heure près, alors qu’elle frise avec sa quatre-vingtième année ? Tu parles ! Quand on vient te trouver un soir, pour te dire que ton mari est mort, comme ça subitement, que l’instant d’avant il était vivant, celui d’après il était raide comme la matraque d’un CRS, que ton regard creux, ravagé se porte sur tes trois mômes qu’ont même pas dix ans et qu’il te reste la vie pour en faire des hommes et des femmes dignes de ce nom, toute seule, toute seule, pas étonnant que tu ne perdes pas ce genre de mémoire, pas étonnant que cela te reste comme une cicatrice d’ancienne brûlure…indélébile !

Il nous en reste quoi de ce fantôme, de ce nom gravé sur de la vilaine pierre pour macchabées ? Il nous reste une photo qui ressemble à mon oncle (à moins que ce ne soit l’inverse), qui vieillit entre les pages usées d’un album à souvenirs, et un mystère qui nous chamboule tous. Le mystère d’une vie, une fondation sur laquelle on s’appuie tous, ma grand-mère qui brique à la toussaint, fait naître des étoiles d’une pierre morte, ma mère qui a comme deux existences (celle qui va de 0 à 5 ans, et puis tout le reste), et les petits-enfants qui doivent apprendre à vivre avec une statue même pas vivante en guise de filiation.

Des noms reviennent en boucle. PCI, PCF, Maurice Thorez, l’occupation, en bas la liberté de résister, la résistance, le frangin, enfin, le grand oncle avec la Grande D.B. africaine, des récits de couilles grosses comme des melons dans une Histoire qui nous dépasse, nous, notre entendement, nos petites lâchetés quotidiennes. Et le cinéma d’après guerre, manquait plus que ça, qu’il travaille dans le cinéma, en technicien, du coup, comme on ne sait rien de plus, on l’imagine picoler et boulotter de la saucisse d’Ardèche avec Gabin…pfff, on aurait presque préféré un type de rien mais qui soit capable de nous le raconter…

Mamie, c’est bien le dernier témoin pour nous raconter le PCI, le PCF, Maurice Thorez, la résistance, et la prison italienne. Pour nous dire, voilà, votre grand-père était pas un saint homme, c’était un chic type avec ses courages et ses lâchetés, un type comme vous et moi avec du bon et du mauvais, comme vous les enfants, comme vous. Oubliez tout ce qu'on vous a raconté, les trois-quarts sont faux...

Mais Mamie n’a pas le temps, elle brique son souvenir de mari mort, elle fait miroiter une pierre grise dans le soleil déclinant du Val de Marne. Elle n'a pas le temps ; elle est muette comme une tombe.