jeudi 1 mai 2008

La conscience politique (5) - Le frère ; le 1er mai


Quand je cherche quelque chose et que je ne le trouve pas, je tourne en rond sur moi-même comme un clébard qui s’apprête à faire un somme. Mon épouse a coutume de moquer ma méthode de recherche, et lorsqu’elle trouve l’objet désiré, à l’endroit le plus évident (en général juste devant mon nez), elle me dit : « vous râlez et vous ne cherchez pas ».

Où est passé le premier mai ? Je vous assure, j’ai cherché partout ; sous la table basse du salon, dans tous les tiroirs de ma grande commode, sous les lits, sous l’épaisse pile de courriers qui attend déraisonnablement un improbable tri, dans le ventre de mes chaussures, dans la rue pareillement dépeuplée que n’importe quel dimanche, dans un filet d’ondes radiophoniques.

Où sont passés la fierté ouvrière, les beaux drapeaux qui flottent aux vents, même ceux de l’ancienne URSS qu’on brandissait connement, parce qu’on était des aveugles, les envies d’embrasser toutes les filles, tous leurs pères, tous leurs amants, d’épouser tous les autres, les révolutionnaires qui font grimper le thermomètre de chair, qui respire lentement dans nos sous-vêtements et qui flotte fièrement aussi, oui, les chouettes pépées révolutionnaires dont on rêverait de manger l’entrecuisse la nuit toute entière, et les confettis, bon sang, où sont passés les confettis qui pleuvent sur nos têtes et sur nos espoirs de monde meilleur ?

Tiens, j’ai un brin de muguet que mon frère m’a filé il y a quatre jours, et il fait déjà la gueule. Mon frère, je le regarde, et il croit que le premier mai, c’est un jour où on s’offre des fleurs ; comme si j’en avais quelque chose à branler de son brin à la con… De toute façon, c’est pas un travailleur, mon frère, c’est un assisté. Je l’aime, ça oui, mais c’est un assisté incapable de saisir l’élémentaire de la vie. C’est comme un mec qui conduit sans jamais consulter de carte routière, sans regarder dans son rétro, sans regarder vraiment devant lui, un mec qui conduit tout en parlant, constamment, comme une pipelette, sans discernement, à l’individu qui l’accompagne et qui se demande, sur le siège passager : « il va jamais s’arrêter ».

Et les chansons, elles sont où ? Cette internationale qui ne dégouline plus que de la salive visqueuse d’Arlette Laguiller. Il n’y a plus qu’à la fête de l’Huma qu’on peut encore entonner cet air là ? Et les chansons de Ferré, pourquoi on les apprend pas à nos gosses, puisque l’autre nabot veut gonfler leur tête à coup de lettres tronquées de fusillés ? Pourquoi, je l’entends plus, la voix de Mémée qui est une guinguette à elle toute seule ? Ferré, Ferrat, des chants pour nos ferrailleurs, sont passés par le feu du funérarium !

Mon frère, il veut faire du marketing. Du marketing, un dogme pour vendre encore plus de bidules à d’autres types qu’en ont encore moins besoin…j’ai l’air désabusé ? Peut-être…

Je comprends plus rien. En attendant, mon frangin navigue sur la mer d’huile parentale. Sans rien savoir de ce qu’est le premier mai, sans avoir jamais vu la fierté s’étalant sur ces visages, la fraternité rompant les cortèges (même si ce n’est que pour quelques heures, ça ne change rien, même si ça ne dure que l’instant d’un défilé amoureux, sous nos fenêtres, même si ça ne dure pas plus longtemps qu’une crise d’hilarité mal contenue), les rivières en désordre de casquettes bien vissées sur le crâne des hommes et des femmes qui rêvent encore. Il n’a jamais entendu les chants d’amour qui s’adressent à toute l’humanité. Lui, il n’a jamais entendu que des petites chansonnettes d’éperdu(e)s pour d’autres éperdu(e)s, des chansons d’égoïstes qui glorifient de petites amours étriquées. Des déclarations d’hommes qui jurent sur leur vie à des femmes qu’ils les aimeront toute leur vie et qui ne se souviennent plus de rien deux mois plus tard, des types qui tiennent des serments sans même en saisir la valeur et la quintessence, des types qui jurent en refrains et se parjurent en couplets, des chansons d’amnésiques permanents…

Parfois les jours de premier mai, le soir venu, on regardait au 20h00 le défilé des rouges sur la place du Kremlin, tous ces gens qui faisaient semblant d’y croire, dans un pays ravagé par des siècles de dictature, de violences, de cicatrices, paysans, ouvriers, simples grouillots de l’armée rouge, et les vieux bégonias vérolés au balcon, et la vie défilant en dessous. Je suis presque sûr que pour ces hommes et ces femmes, cela comptait en dépit de tout, peut-être parvenaient-ils à distiller un peu de liberté dans le choix de leurs costumes, une fleur agrafée ici au lieu de là, une fleur à la couleur contre-révolutionnaire, un décolleté trop plongeant là, une minuscule liberté parmi le tumulte et le droit défilé (la pseudo-fierté rouge pour les caméras du monde entier, pour chanter : « allez-vous faire voir, nous sommes toujours debout), comme lorsqu’une fleur à peine belle mais douée de miraculeuse résistance éclate de sa petite tête molle le bitume, se repaît des rayons du soleil qui inondent son corps tout entier.

Et les gens qui défilaient, ils sont où, eux, pour nous réveiller ? Pourquoi nos grands-pères ne viennent pas nous gifler l’arrière de la tête et nous dire : « saloperie, qu’est-ce qu’il vous arrive ! Vous êtes pas bien malades ou quoi ? ». Pourquoi ils crèvent sans la conscience d’avoir failli, sans la conscience de nous avoir laissés seuls avec des rêves dont on ne sait plus quoi faire ?

Il est où le premier mai ? Même le xénophobe œilleton fait dans le minimalisme ; cette année, ce sera une petite Jeanne d’Arc, avec un petit brin de voix qui lui parle et un tout petit âtre pour consumer son petit corps et son âme rétrécie.

Le 1er mai, il est pas chez cette tête de cul à coupe au bol qui nous tient lieu de figure syndicaliste quand même ? Il est pas dans ce cortège qui défile pour du pouvoir d’achat, et qui, par la même, légitime et prend au sérieux toute cette pitrerie qui fait le sel de notre actualité politique…

Ils sont où ces hommes aux visages sales ? Ces femmes aux mains calleuses ? Ces enfants qui brandissent la fierté de leurs parents, même s’ils ne savent pas encore ce que c’est que la fierté ? Ces familles entières, qui se dupliquent et s’unissent, se rassemblent et communient comme à la plus belle des messes. Comme à la seule, vraie et authentique messe. Sans décorum, sans miracle et sans mystère, Dieu donné à tous et à toutes, sans conditions !

Où est passé le 1er mai ? Mon frère veut faire du marketing…

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Je vous souhaite à tous un très bon premier mai.