jeudi 22 mai 2008

Pas de compte debout (2) - Vous croyez vraiment que l'arbitre est honnête ?

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Il fut un temps
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Voilà ce qui me paralyse.

Il fut un temps.

J’en ai des tonnes, des chapelets.

Il fut un temps, j’étais un beau boxeur élégant.

Il fut un temps, j’avais du style et de la classe, je jouais des poings comme personne et mon corps ne passait pas tout son temps à me trahir, à se foutre de moi, à se débiner au moindre besoin. Mes reins étaient champions intercontinentaux du recyclage sanguin.

Mes rêves sont peuplés de il fut un temps.

A 10, je me réveille avec une saloperie de goût d’acier dans la bouche. Allez savoir si c’est normal. C’est peut-être mes gencives qui saignent. Ce serait bien. C’est peut-être mes neurones qui foutent le bazar. Ce serait moins bien.

J’entends le pas traînant de Susie s’approcher de la chambre. Je fais mine de pioncer toujours. Elle soupire. Elle repart. Elle revient : « Chéri, tu vas te mettre en retard ». « T’as raison Susie, je me dis, on ne va pas faire attendre Monsieur Dialyse, ce gros pédé de suceur de sang ! ». En retard pour nettoyer mes reins pourris. En retard pour avoir un peu de sursis ! Chouette, je devrais me réjouir, faire claquer mes mains et chanter des chansons pour le gentil personnel de l’hospice et m’y rendre d’un pas léger, pour qu'ils m’enfoncent des tubes à la noix dans le corps et me fassent supporter ça 10 heures. Au bas mot. Et il faudrait que je sois ponctuel en plus, et que j’en redemande ! Et que je fasse semblant de croire que mes vieux os vont gagner le droit de devenir plus vieux encore.

Si on m’offrait dix ans de rab, je n’en voudrais pas. Je cracherais à la gueule de celui qui me propose un truc pareil. Encore dix ans de dialyse, encore dix ans de « chéri, tu vas te mettre en retard pour te faire pomper tout ton sang empoisonné ». Tu rigoles ? Mais Susie, j’ai bien envie de te dire : « merde ».

Mais je ne dis rien. Je feins le sommeil profond et je fais ça bien. Pas comme la plupart des gens. Quand ils font semblant de dormir, on distingue leurs yeux malicieux qui s’agitent nerveusement sous leurs paupières. Moi, je ne bouge pas une oreille. Je suis discipliné.

A 10, je suis mort. Mon corps tout entier s’alourdit, s’anesthésie, comme le blanc-bec au punch de moineau et au menton de porcelaine, toutes mes connections se mettent en veille. Je suis bon parce que je m’entraîne, parce que le jour J, marquant le début (et la fin) de la Grande Compétition approche. Ne croyez pas qu’il ne me suffira que d’attendre et de faire une mine surprise… Si vous y allez comme ça, la fleur au fusil, vous êtes mort !

A 10, je fais le mort. Et je le fais avec tant de talent que bientôt, les sons s’éteignent, les odeurs s’évanouissent, la sensation du drap en coton allongé sur mon corps immobile disparaît. Les vociférations de la rue, le pas traînant de Susie, la lumière un peu crue qui perce le mince épiderme de mes paupières, le transistor crachant trop d’aiguës du voisin du dessous, du même transistor, les notes chuintantes de la guitare de cet autre blanc qui inonde l'intro du Soul Man de Sam & Dave, les bagnoles qui ronronnent le long du trottoir d’en face, l’odeur fadasse du gruau insipide et mort qui mijote sur le feu de la cuisine, enfin, les perspectives immédiates et lointaines d’avenir. Tout s’anéantit lentement, comme les couleurs d’un tableau qui s’assombrissent avec le temps, glissant inéluctablement vers l’oubli des ténèbres.

Je suis doué.

Un jour, j’arrêterai certainement d’être doué. Susie ramènera sa carcasse dans la piaule. Et elle ne pourra pas me réveiller. Je serai non-doué.