mardi 6 mai 2008

Time is on my side, yes it is !



On est nombreux à se demander ce que l’on ferait si on avait le pouvoir de voyager dans le temps. Pour ma part, si je possédais un don aussi transcendant, je ferais un bond arrière vers le milieu du 19e siècle pour aller mettre mon poing dans la gueule de Brahms.

Oh la, doucement, j’ai bien conscience de la stature du bonhomme, et de la qualité de son œuvre. Cela dit, c’est tout de même bien à lui que nous devons l’innommable berceuse, élue seule et unique berceuse du Monde Libre par les fabricants de jouets du monde entier. Les mobiles qui font tournoyer de petites figurines au regard aviné, les petites poupées palotes qui veillent dans l’obscurité des chambres d’enfant, les tableaux de sommeil qui font cri-cri, pouet-pouet et jouent donc la berceuse de Brahms, encore et encore. Encore et encore. Jusqu’à ce que l’enfant tombe dans l’autre conscience du songe. Encore et encore.

La musique s’arrête, et si l’enfant ne dort pas encore, sa main agrippe la chevillette, la tire et la bobinette cherre, et Brahms en remet une couche…encore et encore. Et encore.

A un moment donné, à bout de nerfs, et d’envie de détruire de mes mains tous les jouets Brahms Lullaby du monde entier (ce qui peut sembler fastidieux de prime abord), j’étais parvenu à me convaincre de la nécessité de composer moi-même une berceuse unique. Une berceuse qui ne serait jamais entendue que par les seuls tympans de mes enfants ; une sorte de fantasme qui se répercuterait oralement et dont on ne pourrait vérifier l’existence ou la réalité. Comme un Evangile, mais sous forme de berceuse. Avec mes deux filles pour seules témoins. Et le reste du monde pour se demander si elles sont folles, malveillantes ou tout simplement mythomanes. Mais je dois avouer que je ne suis pas ce genre de père là. Mes berceuses finissaient toujours par moquer les odeurs corporels des uns et des autres. Le nez d’A., les aisselles de Papa, l’arrière-train de Mamie, les pieds de M. Si bien qu’avec de si vilains mots, mes rêves de postérité s’en trouvaient nettement amoindris.

Pourtant, j’aime les comptines, les berceuses, les ritournelles simples. Les petits airs. Ils me font penser invariablement à la poussière que soulève l’averse qui finit.

A ces instants, c’est comme si la terre s’élevait et restait en suspension, prisonnière de gouttes invisibles. Alors, toutes les odeurs qu’elle contient dans son sein brassé, se divisent, s’étalent, périclitent, explosent et copulent. Ce sont pour ces moments là que la vie existe. Ce sont pour ces moments que l’on incarne, l’espace d’un souffle, un minuscule atome qui nous semble durer tout une vie.

Si un jour j’ai la chance d’atterrir sur un lit de mort, je veux attendre mon glissement de terrain en écoutant des berceuses. Plus de trucs gonflés, pleins de biceps et d’orchestrations, de violons survoltés et de cors de chasse. J’en ai soupé de cette musique qui vous arrache les nerfs un par un comme un saboteur de câbles électriques. J’en ai plein le nez de ces Berlioz baudruches qui vous gavent comme de petites oies sans défense. Ras le bol de ces sons sans odeurs, de ce gros gonflage de pneu symphonique, de sentiments, d’hyper sentiments, d’héroïsme, d’hyper héroïsme. Je veux éprouver la sensation que le monde est redevenu un village plein d’enfants, me rassurer avec les senteurs de terre, d’humus, de végétations rebelles, de pieds nus, de soleil, balancer les fabricants de jouets dans les gros hachoirs humains du dessin animé des Pink Floyd, avec leur Brahms totalitaire, leurs Berlioz hirsutes, et respirer en même temps que ces quelques notes qu’il est aisé de fredonner en s’en allant.

L’oralité encore, on en revient toujours au même point ! Une mélodie à transmettre aux autres avant de partir. Comme un héritage d’humanité. Rien qui n’exalte les passions. Rien qui ne vous fasse bouillir le sang et la colère. Rien qui ne vous fasse choir du mauvais versant. Rien qui ne puisse exclure ceux qui sont vos semblables. L’oralité et l’origine. Le patrimoine.

Voilà toute la beauté des ritournelles.


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