
On avance comme ça dans la vie, à tâtons. On ne sait pas bien pourquoi on avance mais on avance parce qu’il le faut bien. On a des gosses, des gens qu’on aime et qu’on désaime. On ne saisit finalement que trop rarement l’inconséquence de nos actes et de nos paroles. On se lève, on se couche, on se persuade que tout repose sur des fondations indestructibles parce que l’on sait pertinemment que tout ne tient finalement qu’à un fil.
Elle. Elle atterrit chez le médecin et on lui apprend que le cancer joue aux fléchettes sur son corps et que malgré le lancer aveugle du tireur, les seins et l’utérus sont touchés. Ce qui ne lui laisse somme toute qu’une chance sur deux de vaincre et de sauter au dessus de l’obstacle comme une gazelle trop rapide qui joue avec un lion ballonné. Une chance sur deux. Le verre à moitié vide, à moitié plein. On ne sait pas pourquoi on avance mais on le fait toujours avec le souci des probabilités. Un mec est malade, vous lui dites qu’il n’a qu’une chance sur mille d'en réchapper ; il y croit, forcément !
La chimio vous déglingue le corps ? Vos dents se déchaussent, vos cheveux se font la malle, votre fierté ne s’en relève pas et vous chiez comme une fontaine. Le dilaudid vous envoie d’un coup de pied au derche dans un pays de steppes calcinées. Elle, elle se croit carrément dans un dessin animé. C’est le panard ! Il faut trouver les mots pour dire ça, pour exprimer ça, la lutte et puis le couperet qui vous annonce, l’air de vouloir se débarrasser d’un truc trop lourd à dire et à porter que la bataille est perdue, que la chimio ne ravage que le corps et pas les tumeurs, que le cisplastine détruit la volonté mais n’a pas eu l’effet escompté. Encore, il faut dénicher l’expression juste pour décrire cette puissance de vie qui vous emmène jusqu’au bout.
Elle va chez sa fille et son gendre. Elle va y mourir. En se demandant constamment pourquoi elle accepte de mettre ce poids sur leurs épaules. Elle fait des mots croisés. Lit Schopenhauer, ce philosophe de la désespérance, ce philosophe qui met l’humanisme à mort sans cérémonie, sans larmes, sans trompettes et qui jette le tout dans une fosse commune en urinant sur le monticule de terre retournée qui recouvre son corps boursouflé. Elle discute avec son gendre. Il lui donne des tuyaux pour aller moins mal. Maintenant que le dilaudid a l’effet d’un traitement homéopathique et que la morphine ne dure guère plus que le temps d’un déjeuner au soleil. Elle continue de penser, de vivre, d’aimer, comme si elle n’allait pas mourir, de doser sa conscience et ses sentiments entre vapes étoilées et douleurs insupportables : être en train de mourir, c’est une bonne définition pour ce qu’on appelle vivre.
Et puis elle retourne chez elle, voir une dernière fois les gens avec qui elle vécu. Et ces gens l’aiment. Elle n’aurait pas cru qu’ils puissent l’aimer à ce point. C’est parce qu’elle est en train de mourir ? Non, elle ne croit pas, elle ne croit pas que c’est de la compassion. Elle fait l’aveugle peut-être. Et alors ? Qui oserait lui jeter la pierre ? Qu’elle s’aveugle donc ! Quand on a plus rien, c’est le dernier orgasme qui nous reste.
(Ses) Ces mots sont terribles, anormaux, bestiaux, humains, tout à la fois, déchirants, propres et sales.
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L’ensemble des nouvelles ici recueillies traitent toutes d’une manière ou d’une autre de ce combat que mène l’homme contre lui-même, contre la folie, la sienne et celle des autres, contre la mort, contre la fatalité, contre sa nature, contre la vie et ce que nous en faisons.
Il va sans dire que je vous le conseille ardemment.
[Le Pugiliste au repos de Thom Jones – trad. François Lasquin et Lise Dufaux – éd. 10/18 « Domaine étranger » - 274 pages]