mercredi 21 mai 2008

Pas de compte debout (1) - Une proie facile



Poings serrés. Gantés de rouge. Sur la Pointe des pieds, j’attends la suite du ballet en sautillant, comme un danseur pendant l’entracte. Chaussures étroitement lacées. Voilà la danse pour les envapés du mess. Chevilles comme enchâssées dans un étau d’acier. Je ne sue même pas.

Un blanc-bec avance vers moi en titubant pour prendre un supplément d’avoine. Un irlandais rougeaud teigneux mais sans armes valables. Il a un canif de minus et j’ai en main un AK-47 excité comme un puceau de 20 ans qui s’est attardé. Je jette un coup d’œil vers le petit type qui nous sert d’arbitre. Il ne dit rien. Il a un petit sourire cruel et indifférent, allongé sous une moustache fine, taillée, prétentieuse. Autour du ring, les mines suintent l’ennui comme d’usage lorsque le combat est trop déséquilibré.

Et le blanc-bec qui en redemande avance sans garde. Une droite gicle de la mienne et perce une brèche dans un mur de défense qui n’existe pas. Le gant rouge s’écrase sur son nez. Une sorte de murmure parcourt la salle comme une chose rampante. Un léger craquement vient réveiller son monde. Mon poing se retire tout aussi prestement et découvre le visage du blanc-bec. Oui, c’est cassé, son nez penche légèrement vers la droite. Le sang ne coule pas parce que la violence du coup n’a pas encore produit tous ses dégâts, comme une réaction en chaîne sur le point d’en finir. Le direct du gauche qui prend la suite se charge de faire exploser les vaisseaux récalcitrants. Un torrent de sang s’échappe de chaque narine.

Le blanc-bec change de couleur. Malgré le sang répandu, sa peau devient presque transparente, comme la peau d’une sorte de larve translucide. Il se voûte, ses bras tombent le long de son buste, découvrent entièrement son visage, son regard paumé, agité de tressautements, et le haut de son corps plonge vers moi. Le crochet du droit qui doit l’allonger définitivement peine à s’extraire de ma conscience. Mais l’arbitre ne fait pas le moindre mouvement. A l’intérieur du blanc-bec, tout ou presque est déjà disjoncté, mais ils veulent voir les plombs sauter. Ils veulent voir le blanc de ses yeux virer l’iris et la pupille et son corps s’écrouler brusquement, l’intégralité de ses membres céder. Ils veulent le voir mourir, ne serait-ce que brièvement, contempler le spectacle de la mort, de l’anéantissement de la conscience, juste pour quelques instants. Et puis applaudir quand il se relèvera.

Un premier embryon de crochet s’arrête à 30 centimètres de son visage.

Tout pourrait s’arrêter là. Comme au cirque. Comme à la Corrida. Le dernier coup ne serait pas porté, mais mimé seulement et l’on considèrerait sa simple hypothèse comme une victoire entière, majestueuse, manifeste, une victoire noble.

Mais nous ne sommes ni au cirque, ni même dans une arène de corrida. Aucune clémence n’est possible. Si tu montes sur un ring, c’est soit pour en finir, soit pour qu’on en finisse avec toi. La compassion n’a aucune place là-dedans. Alors tu contractes tes muscles encore davantage pour en finir, tu fais gicler ton bras droit, parce que le blanc-bec plonge dans ta direction et qu’il n’y a qu’à le cueillir, parce le combat tout entier n’est qu’une suite d’événements menant à cet unique aboutissement ; ton premier crochet droit, pour le clin d’œil s’arrête à quelques millimètres de son visage, revient en arrière et s’aplatit au second coup sur son menton, son visage pivote jusqu’à rompre le cou qui le soutient, le tout à une vitesse imperceptible et vertigineuse et son corps s’écroule, toutes les connections nerveuses coupent leur communication pendant quelques instants…tout s’éteint.

Le boxeur noir lève les bras et continue sa danse. La foule applaudit, médusée. « Une proie facile », crache certains avec mépris. Qu’importe. Un bref instant, je ressens l’exaltation primesautière du vainqueur à peine essoufflé qui contemple le corps avachi, boueux, d’un pauvre blanc-bec abruti à qui l’on vient de flanquer une branlée…s’il se relève, je l’achève pour de bon. Il paiera pour le mépris des autres !

Le compte va jusqu’à 10, ce qui m’offre le droit d’être exempté de barbaries supplémentaires. A 10, je me réveille, prisonnier d’une douleur généralisée, du souvenir diffus de mon passé évanoui, fulgurant, d’ancien boxeur.

A 10, je me réveille et je ne bouge pas.

Comme paralysé par des liens invisibles.