lundi 19 mai 2008

Who's bad ?*



Surveillant de nuit au Musée du Louvre, c’est pas vraiment un job stressant. On se pointe à 18h30, on pose son sac à dos sur le sol, on fait passer toutes les alarmes en mode « nuit ». Vers 19h00, on fait une petite ronde. A 22h00 aussi. Et à 7h00 le matin. Ces trois rondes, on se les répartit. Celle de 22h00 est la plus longue et la plus belle. Dans la nuit, les lumières du dehors donnent aux œuvres un caractère particulier. Ça pue la conjuration et la clandestinité.

Entre ces trois rondes, on mange, on écoute son balladeur, on taille de petites ou de grandes bavettes, on parle philosophie et on se dispute. La population des surveillants de nuit, c’est un tiers d’antillais, un tiers de cancres pistonnés par Papa, Maman ou Tonton, un dernier tiers d’artistes ou d’éternels étudiants. En fonction de la population concernée, on s’adapte. On joue au ping pong avec les cancres, ou on descend sous la Pyramide fumer un joint. On s’emmerde en écoutant les antillais parler créole. On triture le monde dans tous les sens avec les intellos. Et puis on dort, sur des matelas qui reposent eux-mêmes sur des sommiers, de minuit jusque 6h30 à peu près ! Y a pas la guerre en somme.

Enfin parfois, y a la guerre. Quand il y a une inondation, ou des alarmes défectueuses qui ne veulent pas s’arrêter, le tableau clignotant devient dingue, c’est la guerre atomique déclenchée sur le monde.

Quand j’y pense, j’ai longtemps été une sorte de cœur d’artichaut. Un être sans cesse conduit par ses emportements. Emportements qui cédaient invariablement la place à de grandes lassitudes. Mon agenda était alors une bouillie de visages féminins ; mais E., elle était un peu à part, parce que j’étais parvenu à m’illusionner davantage avec elle qu’avec les autres.

Tous ses étés, elle les passait en Normandie, dans sa famille, avec son père. Du coup, j’ai appris à détester cette région salope qui me la volait tout le mois de juillet. Ça me rendait malade. Qu’est-ce qu’elle faisait tout l’été ? Elle voyait d’autres types ? Elle couchait ou elle les embrassait seulement sous les pommiers de Coutances ? Je lui téléphonais deux ou trois fois par jour. Elle n’était pas en reste non plus. Des conversations bêtes d’ados amoureux. Sur ma platine, que des chansons de midinette pour agiter mes pulsations et serrer ma gorge. Et on se disait qu’on s’aimait.

Tous les soirs, à 19h45 tapantes, je m’extirpais du Poste de Sécurité pour descendre sous la Pyramide, choper une cabine téléphonique et l’appeler une dizaine de minutes, vérifier que ses sentiments-baudruche soient bien à la bonne place. Léger, je déambulais dans les couloirs, entre les femmes nues de plâtres et une en particulier me filait des érections. Sous la cloche pointue, j’ignorais l’effet de serre et j’essayais de ne pas regarder les filles de l’été que je croisais dans les couloirs. Elles renforçaient mes érections et j’avais l’impression de la trahir.

A l’époque, j’étais déjà obsessionnel. Je me suis guéri de celle-là mais en ce temps là, j’étais obsédé par le temps et surtout par la ponctualité. Quand je lui disais : « tu m’appelles à 18h00 », les cinq minutes de retard qui séparaient souvent 18h00 de 18h05 pouvaient me mettre au supplice. Quand je disais : « j’appelle à 19h45 », je commençais à y penser à la demi et entre cette heure et celle de l’appel, je me mangeais les ongles et mon cœur résonnait dans ma poitrine. J’étais ponctuel pour qu’elle le soit mais elle ne le fut presque jamais.

Un soir de juillet 96, le téléphone nous tira d’une conversation peut-être intelligente, peut-être idiote. Le responsable du poste de sécurité décrocha. Les instructions venaient d’en haut ; elles disaient : « Michael Jackson est en visite privée ; interdiction de sortir du Poste pendant la durée de la visite ». Les mecs se marraient. C’était 19h25, je me marrais beaucoup moins. Sur les écrans de contrôle, on pouvait suivre sa progression. Son petit corps mal grandi, chétif, son allure fantomatique, son putain de masque ridicule qui vous donnait envie d’aller lui souffler tous vos microbes dans la bouche, et sa ribambelle de mioches à ses basques. Et un responsable de nuit, à cinq bons mètres derrière, suivant les instructions. « Who’s Bad ?», j’ai dit. Et ils passaient devant la statue qui me filait le gourdin. C’était 19h30 !

Rien à battre. J’empoignai le passe-sas du Poste de Sécurité sans rien demander à mon responsable et je me tirai de là comme l’éclair, tandis que Jackson One continuait sa progression ! Il fallait marcher sur ses pas, sans se tromper de sens, histoire, entre deux couloirs labyrinthiques de ne pas tomber sous le nez de l’impénitent. De loin, j’entendais les gosses et sa voix de muet aphone. Je m’imaginais qu’il disait à toutes les statues du département « I love you, I love you ! » et je me faufilais d'une statue l'autre, plié en deux par le rire. Mon sens de l’orientation déplorable me fit faire deux fois le tour de la Grande Galerie. Contourner le département sculpture fut plus complexe en revanche. Il me fallut me planquer cinq bonnes minutes derrière les esclaves de Michel Ange. Les fesses de celui de droite me regardait et j'eus beaucoup de mal à maîtriser mon essoufflement. Néanmoins, ils passèrent à coté de moi sans me voir et sans se douter de ma présence.

Lentement, terreur morte derrière moi, je descendis sous le verre. J'ouvris le grand sas avec le passe dérobé. Nerveusement, les doigts tremblants, je composai le numéro de téléphone de son logis normand. Elle décrocha au bout de six sonneries.

Rieuse, elle souffla : « il est 19h48, tu es en retard » ; je répondis : « c’est la faute de Michael Jackson, mais je l’emmerde ce con…je t’aime, j’ai pensé à toi toute la journée ». Avant que le silence ne puisse s’installer, avant même qu’elle ne me pose la moindre question sur l’étrangeté de cette déclaration, j’ajoutai : « et toi, tu m’aimes ? ».


*C’est mon 100e billet sur ce blog ; fêtez-moi comme il se doit !