lundi 5 mai 2008

Il n'y a rien de beau ce soir à la télé


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Maman, que je sois décoiffé, attifé comme le roi des As de Pique, nu, dégoulinant de l’eau de ma douche, le regard écrabouillé par la brume du petit matin devant mon bol de lait, gonflant mes joues et soufflant sur sa surface ridée ; elle me dit que je suis beau. Et parfois elle joint le geste à la parole en embrassant bruyamment ma joue. Mais cela n’arrive pas trop souvent. La plupart du temps, elle ne fait que le dire.

Maman est vieille France faut dire. Elle ne sait pas dire autre chose que beau. Quand elle dit que je suis beau quand je parle, elle veut dire que je parle bien. Quand elle consulte le programme télé et que rien ne lui convient, elle dit qu’il n’y a rien de beau ce soir. Si j’étais bon en mathématiques (ce qui n’est pas le cas), elle dirait « tu es beau en mathématiques ». C’est comme si elle ne connaissait qu’un adjectif, parmi toute l’incroyable gamme de choix que propose la langue française. Quand je trouve qu’elle exagère, je le lui dis. Quand elle a pris à partie la petite voisine du troisième par exemple, pour lui demander si je n’étais pas un jeune homme beau à mourir, et que la voisine n’a su quoi répondre d’autre qu’un oui étouffé par la gêne (m’en fous, ça me donnera une occasion de descendre les étages pour aller sonner à sa porte et tenter de la tringler pendant l’absence de ses parents), j’ ai essayé de lui faire comprendre que ce n’était vraiment pas une chose à dire. Mais elle a répondu : « Quoi ! Puisque tu es beau…on devrait se taire, garder cela pour soi, comme un tabou ? Mais alors, on ne peut plus rien dire, si une mère n’a même pas le droit de dire que son fils est beau… ». Et puis, se retournant, elle a ajouté : « si encore c’était une contre-vérité. »

Moi, je me regarde dans la glace depuis tout jeune. Je me jauge sous tous les angles. Sous certains angles, je suis d’accord avec elle, je suis franchement beau. Mon demi profil gauche par exemple est une parfaite splendeur. Mais mon nez…mon nez, honnêtement, c’est pas un nez de star hollywoodienne. Et puis, je suis petit quand même et pas très robuste. Un peu gras même. Je suis pourtant jeune, c’est un peu précoce pour avoir du bide, non ? Des types plus beaux que moi, y en a beaucoup, des tonnes, des kilotonnes. Bon, z’ont peut-être pas mon assurance. L’assurance, c’est un chouette machin qui vous rend plus beau que vous ne l’êtes en réalité. Bien sur, l’adhésion ne peut pas être complète. Il ne faut pas s’aveugler, y aura toujours des jaloux pour dire que vous n’êtes qu’un petit con prétentieux. Mais ceux-là, personne ne les remarque, ce sont de petits caméléons qui prennent instantanément la couleur du mur à quelque endroit qu’on les trouve, visqueux et invisibles.

Moi, je ne suis pas un cérébral, je ne vais pas me triturer les méninges afin de déterminer qui de l’œuf ou de la poule est venu le premier. C’est bien le genre de débat sans importance, le genre d’introspection sans intérêt. Si j’essayais vraiment de déterminer l’origine de mon assurance : l’inné ou l’acquis, les gênes ou le quasi-culte que me voue Maman ; cela ne changerait pas grand chose à l’implacable résultat.

D’accord, je suis plutôt enclin à penser que la part de l’inné n’est pas à négliger. D’aucuns naissent faibles et chétifs, de corps ou d’âme. Moi, je suis né avec un esprit fort, déterminé, résistant. Je suis né sans le doute ! Et Maman n’a rien à y voir là dedans ; elle ne dresse rien d’autre qu’un constat saisissant…auquel la petite du troisième n’a pu d’ailleurs qu’acquiescer ! Avec quelque gêne, comme je l’ai dit, provoquée par l’aplomb de Maman et sa manière de vous rentrer dedans sans demander la permission (vous savez, l’assurance familiale). Mais elle a quand même dit oui. Elle aurait pu dire non, un non gêné, mais elle a dit oui. Oui. Oui. Oui. Je vérifierai l’intensité de ce oui à l’occasion.

D’ailleurs, une preuve que Maman est juste. Elle n’adule pas mes frères comme elle m’idolâtre, moi. Elle aurait pu aimer davantage le plus jeune, Guillaume, comme c’est souvent le cas dans la plupart des familles, ou l’aîné, François. Mais l’aîné n’est pas vraiment comme nous, il a hérité de Dieu sait quels gênes qui le rendent apathiques, à la traîne, invisible et visqueux. Moi, je ne suis que le cadet, le fils sandwich, et pourtant je suis celui qui est beau en tout ; beau quand il parle, beau quand il dort, beau quand il réfléchit, beau quand il gagne, beau quand il est au bras de femmes belles aussi, beau, endimanché ou nonchalant, beau comme un programme télé avec que de grands films à l’affiche, beau comme Gary Cooper, beau comme un conquérant, beau comme un chanteur vedette à l’Olympia, beau comme une couverture de magazine à la mode, beau au concours de plaidoirie, beau quand il s’agit de convaincre, beau quand il s’agit d’inventer, beau, même quand il pique les bonnes idées des autres, avec l’assurance qu’il faut pour que personne ne s’en rende compte ; l’assurance, le naturel, l’aisance. Je suis né sans le doute et sans le sens du ridicule. Je ne connais pas la honte, je ne sais pas ce que c’est.

La honte, c’est pour les hommes à principes ; de petits hommes laids !