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C’est quoi mon problème avec Sinatra ? The Voice tout de même, comme Lauren Bacall était the Look. Le « The » pour imposer une référence.
Il y a sans doute un peu de son regard satisfait qui me débecte, cette façon tout aussi satisfaite qu’il a de chanter comme s’il allait nous apprendre à vivre, comme si on ne pouvait pas la lui faire et comme si à coté de lui, le reste de la planète n’y connaissait que dalle. Peu importe ce que Frankie chante, le mois de mai, noël et sa ribambelle de gnous à clochettes, la fille pas farouche du coin, l’amourette bidon ou le plat de spaghetti dominical, il le chante comme s’il vous assénait une vérité. C’est le chant de la science infuse.
Je ne vois pas trop d’équivalent ou d’élément de comparaison à vous glisser sous la dent, et je sens qu’on va me bondir sur le râble mais la voix droite et sans fêlure de Michel Sardou me fait le même effet : l’excès de sérieux, ça trahit le type imbu de lui. Ou Jean Gabin, dans cette chanson parlée qui lui faisait dire, d’une voix traînante – cette exaspérante voix de vieux sage bougon pas né de la dernière pluie qui était la sienne dans tous ses films de fin de carrière – que la seule chose qu’il savait, c’était précisément qu’il ne savait rien. Si vous voulez mon avis, le type qui vous dit un truc pareil pense toujours absolument l’inverse.
Et puis quoi ?; Sinatra, et ses potes Dean Martin et Sammy Davis Jr., ils ont ringardisé le jazz. Ils l’ont momifié en l’enturbannant dans des bandelettes de standard-guimauve. Une seule note, une seule foutue note de Strangers in the night me donne l’envie de m’arracher les deux oreilles, et les deux bras pour qu’on en finisse. Même en croisière, c’est un truc aussi peu tolérable qu’une rage de dents ou une crise d’hémorroïdes. Et New York, New York ! Une chanson pour smoking, une chanson pour luette. Vous occupez l’espace de toute votre imbuosité, vous tenez le micro comme une chose peu digne de considération, entre le bout du pouce et le bout des quatre autres doigts, et le corps légèrement en retrait, vous expulsez « Start spreading the news, I’m leavin’ today ». Allez, je vous fais grâce de « Fly me to the moon ».
Sinatra ? Un jazzman au rabais, un mafieux au rabais, un acteur au rabais, une sorte de Foir’fouille faite homme avec des rabais dans tous les rayons, des soldes déguisées toute l’année, des pans entiers de rayonnages garnis de tabliers avec de gros nichons dessus en plastoc pour faire « pouet-pouet » à la maîtresse de maison quand elle cuisine. Un groom pour mafiosi tarés, prêt à tout pour faire partie d’un monde dans lequel il n’aurait jamais pu jouer.
Vous la connaissez l’histoire ? Sinatra était comme une fille du Wisconsin un peu conne. Il aimait les projecteurs. Mais il avait déjà les siens alors il louchait sur ceux des autres. Et comme, opportunément, ce petit mirliton de Peter Lawford était également – rien de moins – que le beauf du président – oui oui, l’irlandais catholique, là, oui oui, ce queutard élu sur la laine de la pègre – Sinatra croyait tenir le bifton magique, celui qui vous ouvre les meilleures portes au moment où vous claquez des doigts. Il avait les projecteurs des salles de concert, l’ombre des arrières boutiques de Chicago où l’on triait des liasses en faisant des blagues grasses, et il appelait de ses voeux la Lumière Divine de l’amitié présidentielle.
Sinatra tannait Lawford toute la journée pour que Kennedy, élu, vienne passer un week-end chez lui. Un Président en visite chez ce bon vieux Frank.Toute la journée, et les soirs, et les jours fériés, Sinatra harcèle Lawford, en personne, au téléphone, par télégramme, de questions, de confidences, de renseignements, de « alors, qu’est-ce qu’il t’a dit ? », et ce minus de Lawford qui vénérait Frankie se mettait en quatre pour lui obtenir ce qu’il voulait.
Quand Kennedy a dit : « ouais, promis, on se fait un week end, tant pis, on s’en fiche des journalistes qui disent que Sinatra n’est pas un garçon fréquentable, parce qu’il est copain, à ce qu’on dit, comme cochon, avec Sam Giancana, le plus méchant sociopathe que la pègre ait jamais pondu, on fera de la voile, et on mangera des saucisses, et on partagera les mêmes gonzesses, et tant pis si ça me coûte ma réélection ; ce sera pour me faire pardonner de t’avoir fait passer par la porte de service de la Maison Blanche, Frankie, notre amitié est un ciment plus fort que l’ambition, pas une Pax Americana, imposée à tous, mais une Pax kennedy-Sinatra, une trique mondiale et veloutée ; et je ramènerai du bourbon comme t’en as jamais bu, promis, promis, tout ce que j’ai dit avant et tout ce que je dirai certainement plus tard, ça vaut de l’or, tope là, fini les rendez-vous clandestins, toi et moi Frankie, c’est du solide, de l’acier trempé, aussi raide que la canne de Roosevelt, aussi profond que le cœur de l’Amérique, ne te demande pas ce que Frank peut faire pour toi mais ce que toi, tu peux faire pour ce bon vieux Frank, promis, juré, craché, juré, promis, craché, juré, sur la tête de mon p’tit frère, sur la tête de Marilyn, je viendrai », Sinatra a fait construire une dépendance à sa baraque. Des bungalows surplombant sa piscine. Des travaux titanesques pour lesquels il mettait lui-même la main à la pâte, avec son marteau et sa voix huileuse de rital engominé. The Voice, Le Contramaïtre, le crayon de papier coincé au dessus de l’oreille, comme le schtroumpf bricoleur dans les BD. Pour ces seuls projecteurs là ; la reconnaissance du bon rital de base par le Grand Aigle Américain. Une tape masculine dans le dos : Frankie, t’es de la famille ! T’es des nôtres, l’Amérique t’ouvre grand les bras et te révère en tant qu’étoile de la nation.
Finalement, Kennedy, quelques jours avant l’échéance déclina l’invitation par l’intermédiaire de ce naze de Lawford et Frankie détruisit les bungalows à la masse. Avant de retourner sa colère contre cette serpillière de toujours, ce Peter disponible 24 heures sur 24, qui avait lamentablement échoué. Il le vira de chez lui devant tout le monde, à coups de pompes. Et le raya de sa vie pour toujours.
A coté de ça, vous avez ce petit morceau en écoute juste en dessous. Un témoignage brisé, l’assurance d’hier en morceaux et celle de demain pas encore recollée. C’est rien. Ça ne dure rien du tout. Trois ou quatre disques, tout au plus. Ce September of my years, plein de violons sans triomphe, de susurrements. La fin de son histoire d’amour avec Ava Gardner, son ancien clan dissolu, Dean qui foutait irrémédiablement le camp, le regard vide, faisant sonner le tocsin du crépuscule des dieux avant même le temps de la vieillesse, de la maladie, pour cause d’ennui, parce que contrairement à Frank, il se contrefoutait de tout ce cirque. Ça ne dure rien, mais c’est là. Néanmoins.
Alors, c’est quoi mon problème avec Sinatra ?
Il y a sans doute un peu de son regard satisfait qui me débecte, cette façon tout aussi satisfaite qu’il a de chanter comme s’il allait nous apprendre à vivre, comme si on ne pouvait pas la lui faire et comme si à coté de lui, le reste de la planète n’y connaissait que dalle. Peu importe ce que Frankie chante, le mois de mai, noël et sa ribambelle de gnous à clochettes, la fille pas farouche du coin, l’amourette bidon ou le plat de spaghetti dominical, il le chante comme s’il vous assénait une vérité. C’est le chant de la science infuse.
Je ne vois pas trop d’équivalent ou d’élément de comparaison à vous glisser sous la dent, et je sens qu’on va me bondir sur le râble mais la voix droite et sans fêlure de Michel Sardou me fait le même effet : l’excès de sérieux, ça trahit le type imbu de lui. Ou Jean Gabin, dans cette chanson parlée qui lui faisait dire, d’une voix traînante – cette exaspérante voix de vieux sage bougon pas né de la dernière pluie qui était la sienne dans tous ses films de fin de carrière – que la seule chose qu’il savait, c’était précisément qu’il ne savait rien. Si vous voulez mon avis, le type qui vous dit un truc pareil pense toujours absolument l’inverse.
Et puis quoi ?; Sinatra, et ses potes Dean Martin et Sammy Davis Jr., ils ont ringardisé le jazz. Ils l’ont momifié en l’enturbannant dans des bandelettes de standard-guimauve. Une seule note, une seule foutue note de Strangers in the night me donne l’envie de m’arracher les deux oreilles, et les deux bras pour qu’on en finisse. Même en croisière, c’est un truc aussi peu tolérable qu’une rage de dents ou une crise d’hémorroïdes. Et New York, New York ! Une chanson pour smoking, une chanson pour luette. Vous occupez l’espace de toute votre imbuosité, vous tenez le micro comme une chose peu digne de considération, entre le bout du pouce et le bout des quatre autres doigts, et le corps légèrement en retrait, vous expulsez « Start spreading the news, I’m leavin’ today ». Allez, je vous fais grâce de « Fly me to the moon ».
Sinatra ? Un jazzman au rabais, un mafieux au rabais, un acteur au rabais, une sorte de Foir’fouille faite homme avec des rabais dans tous les rayons, des soldes déguisées toute l’année, des pans entiers de rayonnages garnis de tabliers avec de gros nichons dessus en plastoc pour faire « pouet-pouet » à la maîtresse de maison quand elle cuisine. Un groom pour mafiosi tarés, prêt à tout pour faire partie d’un monde dans lequel il n’aurait jamais pu jouer.
Vous la connaissez l’histoire ? Sinatra était comme une fille du Wisconsin un peu conne. Il aimait les projecteurs. Mais il avait déjà les siens alors il louchait sur ceux des autres. Et comme, opportunément, ce petit mirliton de Peter Lawford était également – rien de moins – que le beauf du président – oui oui, l’irlandais catholique, là, oui oui, ce queutard élu sur la laine de la pègre – Sinatra croyait tenir le bifton magique, celui qui vous ouvre les meilleures portes au moment où vous claquez des doigts. Il avait les projecteurs des salles de concert, l’ombre des arrières boutiques de Chicago où l’on triait des liasses en faisant des blagues grasses, et il appelait de ses voeux la Lumière Divine de l’amitié présidentielle.
Sinatra tannait Lawford toute la journée pour que Kennedy, élu, vienne passer un week-end chez lui. Un Président en visite chez ce bon vieux Frank.Toute la journée, et les soirs, et les jours fériés, Sinatra harcèle Lawford, en personne, au téléphone, par télégramme, de questions, de confidences, de renseignements, de « alors, qu’est-ce qu’il t’a dit ? », et ce minus de Lawford qui vénérait Frankie se mettait en quatre pour lui obtenir ce qu’il voulait.
Quand Kennedy a dit : « ouais, promis, on se fait un week end, tant pis, on s’en fiche des journalistes qui disent que Sinatra n’est pas un garçon fréquentable, parce qu’il est copain, à ce qu’on dit, comme cochon, avec Sam Giancana, le plus méchant sociopathe que la pègre ait jamais pondu, on fera de la voile, et on mangera des saucisses, et on partagera les mêmes gonzesses, et tant pis si ça me coûte ma réélection ; ce sera pour me faire pardonner de t’avoir fait passer par la porte de service de la Maison Blanche, Frankie, notre amitié est un ciment plus fort que l’ambition, pas une Pax Americana, imposée à tous, mais une Pax kennedy-Sinatra, une trique mondiale et veloutée ; et je ramènerai du bourbon comme t’en as jamais bu, promis, promis, tout ce que j’ai dit avant et tout ce que je dirai certainement plus tard, ça vaut de l’or, tope là, fini les rendez-vous clandestins, toi et moi Frankie, c’est du solide, de l’acier trempé, aussi raide que la canne de Roosevelt, aussi profond que le cœur de l’Amérique, ne te demande pas ce que Frank peut faire pour toi mais ce que toi, tu peux faire pour ce bon vieux Frank, promis, juré, craché, juré, promis, craché, juré, sur la tête de mon p’tit frère, sur la tête de Marilyn, je viendrai », Sinatra a fait construire une dépendance à sa baraque. Des bungalows surplombant sa piscine. Des travaux titanesques pour lesquels il mettait lui-même la main à la pâte, avec son marteau et sa voix huileuse de rital engominé. The Voice, Le Contramaïtre, le crayon de papier coincé au dessus de l’oreille, comme le schtroumpf bricoleur dans les BD. Pour ces seuls projecteurs là ; la reconnaissance du bon rital de base par le Grand Aigle Américain. Une tape masculine dans le dos : Frankie, t’es de la famille ! T’es des nôtres, l’Amérique t’ouvre grand les bras et te révère en tant qu’étoile de la nation.
Finalement, Kennedy, quelques jours avant l’échéance déclina l’invitation par l’intermédiaire de ce naze de Lawford et Frankie détruisit les bungalows à la masse. Avant de retourner sa colère contre cette serpillière de toujours, ce Peter disponible 24 heures sur 24, qui avait lamentablement échoué. Il le vira de chez lui devant tout le monde, à coups de pompes. Et le raya de sa vie pour toujours.
A coté de ça, vous avez ce petit morceau en écoute juste en dessous. Un témoignage brisé, l’assurance d’hier en morceaux et celle de demain pas encore recollée. C’est rien. Ça ne dure rien du tout. Trois ou quatre disques, tout au plus. Ce September of my years, plein de violons sans triomphe, de susurrements. La fin de son histoire d’amour avec Ava Gardner, son ancien clan dissolu, Dean qui foutait irrémédiablement le camp, le regard vide, faisant sonner le tocsin du crépuscule des dieux avant même le temps de la vieillesse, de la maladie, pour cause d’ennui, parce que contrairement à Frank, il se contrefoutait de tout ce cirque. Ça ne dure rien, mais c’est là. Néanmoins.
Alors, c’est quoi mon problème avec Sinatra ?