mardi 1 avril 2008

[Tan-go tris-té]



Mia picorait dans son assiette bleue. Les pointes de sa fourchette compressaient les chairs de grains de maïs éparpillés mais ne parvenaient que rarement à en percer l’épiderme. Comme des roseaux, pliant sans céder, la fourchette glissait sur les petites matières spongieuses, sans parvenir à les empaler, puis valsait à l’autre bout de la porcelaine, raclant la surface, dans un bruit insoutenable qui vous brisait les gencives et la patience. Les grains, quant à eux, giclaient en tous sens, certains à l’extérieur de la faïence ou sur la nappe blanche ; d’autres encore tombaient sur le parquet de la salle de restaurant. Les plus chanceux échouaient ou rebondissaient mollement contre le rebord incurvé de son assiette.

Je la regardai, dans l’éclat de son teint nacré. Je lui demandai : « tu n’as pas faim ? ». « Non, je répondis mentalement pour elle, elle n’a pas faim, les grains jaunes voltigent en tous sens au dessus de sa tête ». C’était une feria légumineuse observée d’un air boudeur. A intervalles réguliers, le serveur venait remplir son verre d’eau, et machinalement, tout comme elle le faisait en jouant avec sa nourriture innocente, elle portait le cristal à ses lèvres et le vidait d’un trait.

Nous étions samedi, et comme les autres, comme tous les autres, nous obéissions à son impérieuse nécessité. Nous sortions. Moi, dans une tenue décontractée, elle, dans une robe du soir, et nous étions les plus inassortis du samedi soir, même les éclairages de la salle de restaurant refusaient de nous éclairer. Nous sortions, nous mangions, nous rentrions, elle se déshabillait, nous faisions l’amour, elle y prenait du plaisir, mais uniquement parce qu’elle savait y faire, parce que son corps, malgré ma médiocrité, parvenait à transformer mon plomb en or.

(Précision) - Mia n’est pas une pute à proprement parler, je refuse que l’on dise cela. Elle ne le mérite pas. Elle vit selon les moyens dont elle dispose. Nous vivons ensemble. Et je fais en sorte qu’elle ne manque de rien. On ne dit pas de toutes les épouses du monde qu’elles se prostituent, à ce que je sache, même lorsqu’elles ne travaillent pas ou ne justifient d’aucune rémunération professionnelle. Et bien, c’est pareil.

De toutes façons, ce soir là, le monde nous ignorait, moi, le souteneur, et elle, la soutenue. Elle, la Gilles de Rais des grains de maïs, moi, l’observateur silencieux des travaux achevés. On aurait pu ce soir là, crever la bouche ouverte, sans même se tenir la main, dans un bruit de couverts et de conversations sans intérêt. Et ç’aurait été sans effet sur quoi que ce soit.

Au centre de la piste de danse, un homme de taille moyenne, aussi brun que possible se tenait droit dans une posture d’attente un peu ridicule. Une femme s’approcha lentement de lui. Elle colla son corps légèrement cambré au sien. Gracieusement, elle lova une de ses jambe enveloppée de bas autour de la sienne ; et les jeux jambes, l’une, solide, masculine et sévère, l’autre, tendre et protectrice, réclamèrent le silence. Mia leva enfin le regard de son massacre de porcelaine, et tourna très lentement le cou, comme on le fait lorsque l’on porte une minerve. Le silence fut fait.

Des cordes vibrantes de violons résonnèrent parmi les attablés. Et les danseurs se mirent en mouvement, non pas sur la crête du rythme, mais légèrement à contretemps, comme s’ils marquaient une volonté d’insoumission ou de liberté. Tantôt la danseuse semblait un jouet entre les mains de son partenaire, à d’autres moments, c’est lui qui semblait pantelant, une chose immobile autour de laquelle elle tournoyait, s’enjolivait ; personne ne conduisait réellement cette pantomime inqualifiable ; c’était un peu comme deux pilotes qui se refilent le volant d’une course d’endurance. Le tango, le vrai, c’est comme ça ; nébuleux, violent, tragédien, virtuose, et ça rend tous les non danseurs de tango petits comme des insectes à poussière.

Dans les yeux de Mia, il y avait ce désir d’être. D’être pas là. D’être conduite et de conduire, de faire vivre en elle et par elle la beauté, de l’exulter, d’être jouet puis arabesques, dentelles, puis fugue, et sans qu’elle n’ait besoin de porter son regard sur moi, je distinguai l’exiguïté de ma silhouette dans le reflet de ses yeux, dans le reflet de sa considération. Je n’étais guère plus qu’une miette, un grain de maïs éventré, écrasé par le pied d’un serveur pressé, et mes dollars n’y pouvaient rien ; aujourd’hui encore, ils ne peuvent pas m’acheter ça !

Le danseur de tango, par nature, exproprie tous les autres hommes de la planète, éclipse tout, et son obscur luminescence fait converger tous les regards, d’envie, de stupre, même si ça ne dure qu’un pauvre instant, cet instant ne s’oublie pas, c’est une gravure expressive, grave, profonde qui s’incruste dans les songes.

Lorsque les violons se turent, le corps renversé de la danseuse, comme morte d’extase, resta immobile, figé dans le temps et dans l’espace. Le danseur releva ce corps qui avait perdu toute capacité de mouvance et le positionna contre lui. Sous une pluie vulgaire d’applaudissements, sans saluer, le couple disparût dans l’ombre.

Mia, les yeux baignés de larmes, semblait flotter dans une piscine de grains de maïs mort. Il n’y avait rien à dire, rien que je puisse faire. Je me suis depuis fais une raison, je suis un insecte à poussière.

Elle plia sa serviette avec soin, la reposa à droite de son assiette sur un lit jaune écrasé et ce faisant, elle appliqua sur son visage un sourire semblable à une grimace. Tentant de comprimer en elle les sanglots de honte qui affluaient et obstruaient sa gorge, elle murmura : « j’en ai assez, j’aimerais rentrer maintenant ».

free music


[Ce billet fait suite à un atelier d’écriture, proposé par Gaël, suivi par Didier Goux, un graphopathe et Nefisa]