lundi 7 avril 2008

Culture à qui de droit




Quel livre ! Balmeyer pose la question, alors je réponds bien volontiers.

Le Moine de Matthew G. Lewis…

Mais qu’est-ce que c’est pour commencer ?

Un grand roman composé d'une multitude de contes fantastiques en premier lieu, assemblage foutraque d’apparitions, de descriptions millimétrées de caveaux, de sépulcres, de couvents. Une évocation sauvage de l’amour ; de l’amour absolu ; de l’impossibilité du vice en Amour ; et bien entendu (suite logique) des amours déchirés, que le vraie vie et la fausse vertu s’empressent de piétiner. Une charge aveugle et terrible contre le fanatisme religieux, contre les faux prophètes, par le biais de l'évocation précise et enfiévrée de l'inquisition ; de ce personnage de fou, moine lubrique et toujours tenté, toujours tiraillé, incessamment dans le conflit et la détestation de soi ; d'une mère supérieure savourant la sève même de sa propre cruauté. Un étonnant travail sur la forme ; la forme même du roman gothique, du récit surnaturel ; la forme poétique, dans le fil d’une intrigue (déjà divisible à l’infini, comme la propagation d’un mauvais virus), transpercée de chants divers, d’odes innocentes ou de prophéties funestes. Une suite de mariages étonnants : de déambulations de revenants, d’apparitions de démons, de chuchotements sorciers ; et tout autant : de dénonciations aiguisés des bigoteries, des fausses pudeurs et des vaines superstitions.

Le Moine est une œuvre pleine de rebondissements, de retournements, d’outrances et de fulgurances. Il y a des récits d’innocences violées, de cruautés sans limites, qui vous contractent le corps. Des mots qui balafrent, cisaillent, entaillent, qui ouvrent les chairs, et les âmes tourmentées qui ne connaissent aucun repos, les nuits de veille crapuleuses, d’insomnies, de luxure à se fouetter jusqu’au sang. Tu aimes déjà, j'en suis sûr !

Lis l'édifiante histoire de la belle Antonia que l’on sacrifie sur l’autel de la vertu, comme une sainte élevée au rang de martyr. Celle d'Agnès, dont le calvaire suffira à te glacer. Glisse-toi derrière le paravent des symboles gothiques, derrière la longue draperie opaque que constituent le surnaturel, l’irréel (dans l’inconstance même de l’ensemble de l’œuvre, dans toute son intangibilité de fait), et regarde avec un fasceau de lumière percer l’humain, l’amour, la vérité des sentiments, la compassion, la beauté. Lis, j'te dis !

[Le Moine de Matthew G. Lewis – 500 p. – trad. Léon de Wailly – Actes Sud/Babel]