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31 octobre
Prévisions météorologiques : 62 ° Celsius à l’ombre. 20 % d’humidité. Plein soleil.
Memphis-plage. Le Mississipi était quasiment sec et mort maintenant. Mince comme un ruisseau rachitique. Les vagues salées se fracassaient alors d’épuisement sur le littoral aménagé. Le Golfe avançait inexorablement, inconscient, conquérant. Inéluctablement victorieux. Ce qui s’asséchait ici n’attendait que d’être noyé là, le monde n’était plus qu’un système de vases communicants. Lucinda ne s’y faisait toujours pas. Les vagues, derrière la vitre, qui se succédaient, s’enchevêtraient au loin, donnaient au monde une illusion de possible fraicheur qui n’existait plus. Un mensonge du souvenir. Depuis combien de temps n’avait-elle pas senti la moindre brise sur son visage, un minuscule souffle de vent ? Depuis une saloperie d’éternité.
Memphis, Louisiane. Le monde devenait une plage salée pleine de poiscaille crevée. Infinie, pourtant rétrécie. Désormais, les fans de country côtoyaient les fanfares vagabondes de La Nouvelle-Orléans. Il n’y avait pas assez de baraques, de gymnases, de stades de football pour héberger tout le monde. Dans la ville, les paumés trainaient lamentablement, cherchant quelque endroit pour se protéger du soleil ; ce soleil malsain qui crevait, brulait, consumait, carbonisait tout. Les cajuns et les joueurs de blues engnolés étaient remontés lentement, chassés par l’avancée de la mer. Ils étaient finalement arrivés ici. Des poignées de survivants qui s’écrémaient lentement : ces raclures de français, de noirs, de mêlés, ces délinquants vicieux qui venaient avec leur culture dégénérée, ils étaient venus s’échouer sur l'éphémère littoral, temporairement vautré à la barbe de l’Amérique Profonde. La musique d’Armstrong se mélangeait sans harmonie à celle d’Elvis, dans un brouhaha d’apocalypse. Tout était à cette image, enfin, à ce son. A ce son indistinct de misère et de souffrance. Memphis Plage, Monde Plage, bientôt les cajuns, les colorés et les blancs becs du Mississipi s’uniraient dans la même errance et grossiraient l’humanité des déshérités, le Missouri serait gobé à son tour, tout rond, la patrie de Mark Twain, le centre névralgique de l’identité de ce fichu pays et toutes ces conneries surannées. Bientôt, ils serait tous cernés. Bientôt, il n’y aurait plus de place sur cette planète que pour les cafards, quelques moustiques cinglés, des périodiques trempés et les êtres à peine humains de l’espèce de Lucinda.
On était au milieu de la nuit et il faisait toujours aussi chaud, peut-être quelques degrés de moins, à peine. Dans quelques heures, Lucinda irait se coucher. Des loques humaines passaient devant la grille de la propriété. Les grandes colonnes blanches de la maison étaient brulantes. Elles semblaient sur le point de prendre feu.