Il fut un temps où l’homme n’occupait davantage d’espace que celui qu’occupe naturellement son propre volume corporel. En ce temps comme au nôtre, il y avait certes, déjà, des hommes plus ou moins gros et il ne venait à l’esprit de personne – sauf à celui d’êtres sans cœur et dénués de compassion – de reprocher aux plus gros d’entre nous d’occuper plus d’espace que les autres. En ce temps là, les hommes ne voyageaient pas, ou plutôt ils voyageaient peu, ou plutôt, peu d’entre eux voyageaient. Et lorsque ce peu d’hommes, bien nés le plus souvent, envisageaient voyager, ils répugnaient à le faire en compagnie de leurs bagages. Il faut reconnaitre qu’en ce temps là, les moyens de transport de masse n’existaient pas (pas encore tout à fait). Tout voyage était une entreprise autant qu’une aventure. Pour les petits trajets, l’homme n’avait d’autre choix que de marcher et il savait, comme chacun sait – enfin non, chacun ne sait pas, comme on le verra plus loin – qu’il est préférable pour bien marcher de ne point trop s’encombrer. Dès lors que les moyens de transport se développèrent, l’homme commença étrangement à se charger. Et puisqu’il se chargea pour voyager dans les transports en commun, il se chargea aussi pour les petites marches. Les femmes commencèrent à se trimballer en ville, un bras ou une main chargés de petits sacs contenant quelques effets sans importance. On créa bien vite de petits objets nécessaires pour garnir ces petits sacs à main – les industriels n’étant jamais à court d’idées pour nous rendre le quotidien toujours plus complémentaire – et on s’employa à concevoir dans l'urgence des ustensiles de maquillage rapetissés, aussi petits pour tout dire que des accessoires de poupées. Les hommes restèrent longtemps en retrait et méfiants à l’égard de cette nouvelle et déplaisante habitude. Ne portant qu’eux-mêmes – ou pour les plus fortunés une simple montre gousset, soigneusement rangée dans la poche intérieure de leur veste, pour l’extirper toutes les 10 minutes, histoire sans doute de permettre aux autres hommes de déterminer sans peine le rang qu’ils occupaient dans la hiérarchie sociale – ils voyaient sans doute dans celle-ci la démonstration par l’absurde de la futilité féminine. Oubliant leur bon sens initial, comme cela finit toujours par être le cas chez les hommes, ils émirent néanmoins, eux aussi, le souhait de voyager munis de sacs. Qu’à cela ne tienne, s'exclamèrent sans doute les maroquiniers, imaginant quelque feuille de comptes laissant miroiter de futurs et mirobolants profits. On se mit donc à concevoir des sacs pour cette nouvelle clientèle. Des sacs plus volumineux, cela va sans dire, puisque masculins. On ne sait tout à fait ce qu’y mirent les hommes (et ce qu’ils y mettent encore) – documents administratifs, journaux, folios oubliés, livret de comptes relié – mais le fait est qu’ils y prirent goût et qu'on ne vit bientôt plus un seul homme sans bagage. Dès lors, la machine s'emballa. On vit l’apparition des sacs à dos. Ceux-ci avaient dans un premier temps remplacé le cartable d’antan, peu pratique il est vrai et on les croyait réservés aux enfants. Les adolescents l’adoptèrent pourtant et bientôt les adultes. Le sac à dos était bien commode pour celui qui ne pouvait voyager sans son classeur volumineux, sans sa petite bibliothèque de voyage, l’ensemble de ses papiers d’identité et une bonne dizaine de carnets de chèque. Il l’était moins pour le voyageur circonscrit - parce que bien éduqué - aux limites spatiales de son seul corps qui, dans un métro bondé, devait composer non seulement avec d’autres corps que le sien, d'autres spatio-concurrents pour ainsi dire, mais désormais aussi avec leurs multiples excroissances : sacs à main et à dos. Riez, riez ! On voit bien que vous ne vous êtes jamais retrouvé dans un métro immobilisé à quai de je ne sais quelle station – pour des besoins de régulation du trafic par exemple – coincé (devant-derrière) entre une bonne femme s’agrippant à son sac à main, celui-ci vous martyrisant les lombaires, vous contraignant à vous cambrer comme une danseuse étoile, et un jeune homme boutonneux et mal à l’aise avec son propre corps, se déhanchant sans cesse, tandis que son sac à dos va et vient, balafrant vos joues, rendues sèches et fragiles par le froid naissant. Et pourtant, les sacs à dos grossirent, démesurément. On croisa dans les rues et dans les métros bondés des hommes aux cheveux longs, à la barbe taillée à la va-comme-je-te-pousse, portant sur leur dos d'immenses sacs, bourrés jusqu'au col, desquels pendaient parfois des casseroles, des chaussures et diverses choses proprement hallucinantes, ces sortes de sacs à dos dont on croyait naïvement qu'ils ne servaient qu'aux grands expéditeurs ou à ces hommes qui escaladaient bêtement les sommets du monde en espérant en tirer on ne sait quelle absurde gloire. Et il y eut aussi les valises à roulettes. Les mallettes à roulettes. Les valises ultra-rigides. Et d'autres inventions, toutes plus folles (au sens de déraisonnable) que les autres. A mesure que les transports de masse se développèrent - impossible de ne pas distinguer le lien de cause à effet - à mesure que ceux-ci déléguèrent à chaque homme de moins en moins d’espace pour voyager, les hommes entreprirent de voyager de plus en plus nombreux et surtout de plus en plus lourd ; et donc d’occuper sans aucune autorisation toujours plus d’espace que celui qui est dévolu à leur simple corps. Bien qu’ils n’aient pas particulièrement grossi, ils ont toutefois avec le temps doubler leur volume, revendiquant et s'arrogeant silencieusement (dans l'indifférence générale) toujours plus d’espace, privant donc mathématiquement les autres d’un peu plus de liberté de mouvement.
La tendance semble s’être encore accentuée ces derniers temps. En la matière, l’homme a manifestement franchi une nouvelle étape de son évolution et il n’est pas rare désormais de trouver dans les métros de jeunes hommes chargés comme de véritables mules. Ils se tiennent très souvent à la porte des wagons, comme s'ils se comportaient à dessein, un long sac de sport à leur pied, parfois disposé de manière transversale - il faut être bien sournois - tant et si bien que c’est les vôtres que vous vous prenez inévitablement dedans, lorsque vous entrez ou sortez de votre métro. Le défi est à la hauteur de l’évolution humaine. Pour sortir du métro, il vous faut donc désormais vous cambrer, vous pencher, avancer parfois de biais, comme une sorte de crabe mélancolique mais aussi, enjamber une nuée de bagages – souvent traitres parce que confectionnés en matière synthétique mais souple. Etant encore jeune et relativement athlétique, je n’ai aucun problème pour m’extirper de cet enfer avant que la porte ne se referme, même si je puis ressentir le stress dans lequel me plonge l’insistante sonnerie destinée à prévenir les usagers de la prochaine fermeture des portes. Répugnant à jouer des coudes, à bousculer mes pairs et mes prochains, je parviens à conserver ma dignité grâce aux quelques qualités que je dois à mes parents ; un corps certes petit mais svelte, parfaitement proportionné, sec et nerveux. Mais je sais bien qu’un jour viendra où toutes ces formidables facultés s’émousseront. Mon corps se relâchera, comme celui de tous, mes articulations me feront grimacer de douleur si bien que je serai alors incapable d'enjamber quoi que ce soit, y compris mon épouse. Et je vois déjà les sacs de sport s’allonger de jour en jour et grossir sans conscience d'autrui et se multiplier et leur enveloppe se rigidifier toujours plus. Un jour viendra où je prendrai simultanément conscience de notre déchéance morale et de ma propre déchéance physique. Je ne pourrai plus me cambrer, esquiver et enjamber. Je serai ce petit vieux meurtri, humilié, à la mine de chien mouillé, qui ne peut plus descendre de son métro et qui, contraint d’aller jusqu’au terminus de la ligne, rentre chez lui en taxi en ayant perdu sa journée et encore un peu plus de sa maigre fortune. A moins que d’ici là, un des futurs maires de Paris ne se décide à lancer d’immenses travaux visant à élargir les tunnels du métropolitain, à commander des wagons larges comme des airbus, à interdire les bagages dans les transports en commun ou à réserver des wagons entiers pour les petits vieux tels que moi - enfin, tels que ce vieux que je finirai peut-être par devenir. Ce temps là viendra peut-être… Viendra peut-être… Viendra peut-être… Viendra peut-être... Peut-être viendra.
