Je ne cesse de le répéter mais je suis comme tout le monde. J’avance tête baissée, je fais ce que j’ai à faire ; à savoir n’importe quoi. Parfois, je m’arrête et je me dis à moi-même : putain, je suis quand même pas mal timbré en fin de compte. Ce matin, par exemple, j’ai insulté tout un quai de métro à voix très haute. Pour trois fois rien ; les gens avançaient en troupeau comme d’habitude et j’étais coincé, comme un sombre crétin, hésitant à forcer le passage pour entrer dans une rame. Quelques minutes plus tôt, en pleine rue, j’avais balancé mon bouquin sur la chaussée – ce qui est plutôt ridicule, j’en conviens – avant de venir le reprendre, penaud, des mains de mon épouse qui l’avait ramassé sans même me regarder. Comme si tout était normal, finalement. Cette dignité qu’elle a, mon épouse. Ses larges et fines épaules, son long cou et sa nuque noble, elle ramasse tout ce que je jette, comme une vieille habitude, comme si je n’existais pas sur le moment, comme si l’objet venait de traverser tout seul son champ de vision, comme si personne ne l’avait jeté, comme s’il s’était matérialisé, à travers un vortex, venu de nulle part ou d’un ailleurs invisible, et que, rattrapé par les dures lois de la gravité, il était soudain venu s’abattre non loin d’elle ; et puis elle continue sa route et tous ceux qui la croisent comprennent ce qu’il y a lieu de comprendre : ne faites pas attention, mon époux est taré mais pas au point qu’on envisage de le faire interner prochainement à Sainte-Anne. Je ne suis même pas certain qu’elle ait honte de moi-même. Tant mieux du reste, parce qu'avoir honte, c’est un truc que je fais très bien sans l’aide de personne.
