mercredi 10 mars 2010

In DeLillo - Mao II - La guerre des icônes



Les écrivains peuvent aller se rhabiller. Ou se faire foutre, tiens ! Tous autant qu'ils sont. De fait, en guise d'aller se faire foutre, il sont foutus. Oui, foutus. A passer aux pertes et profits. Qu'on foute donc le feu aux bibliothèques, qu'on carbonise tous les livres du monde, ces récipiendaires à l'intelligence atrophiée, à la molle bandaison. Une image, une seule, vaut davantage que des milliards de mots. Vous ne le saviez pas ? Une vidéo de dix secondes montées en boucles, d'avions s'écrasant dans les tours jumelles pèse davantage que tout essai, que toute tentative d'analyse : historique, géopolitique, économique, philosophique, métaphysique. Rien, absolument rien ne peut entraver la puissance de l'image, aucun mot, aucune parole, aucune oeuvre. Rien ne peut égaler sa capacité à nous atteindre. Les larmes seront toujours plus néfastes que les pensées.

L'écrit est pourtant à la Genèse de tout ce que l'homme a conçu. Au commencement était le verbe. Ce truc là est vieux comme le monde. Ou presque, bande de rabat-joies ! Religions, courants artistiques, organisations politiques des cités, idéologies humaines sont le fruit d'écrits. Depuis que la colonne vertébrale de l'Humanité s'est redressée pour la distinguer du singe abruti, l'Homme ne sait faire autrement que de formaliser avant de faire. Que d'écrire avant même d'abattre son outil. Le verbe, c'est le plan que l'on dessine avant de bâtir. Et bien, le monde est devenu jeune d'un coup. Ou peut-être gâteux. Il n'aura fallu que quelques années pour que l'image balaye tout. L'Homme est désormais privé de toute capacité de création et de réalisation. Qui donc en a réellement quelque chose à battre ? SINCEREMENT !

Mao et Marx sont venus changer le monde avec des livres. S'ils revenaient aujourd'hui, personne ne leur prêterait la moindre attention. Les pseudo-philosophes qu'on nous a laissés sans héritage imaginent que le temps des idées est fini. C'est absurde, ces gars sont des trouducs, le temps des idées ne peut avoir de fin et n'en aura jamais, ce qui s'est achevé, c'est la capacité humaine à les identifier, à y trouver même de l'intérêt. Aujourd'hui, personne n'en aurait rien à branler de Marx, de Mao, on ne verrait pas de petits hommes rigoureux porter sur leur coeur de petits ouvrages rouges avec le désir vague d'en défendre les idées jusqu'à la mort. Il en ira désormais de même pour toutes les oeuvres ayant pour prétention de distordre l'identité du monde. Trop ambitieux, trop prétentieux. Pas un écrivain, pas un penseur, pas un essayiste, pas un esprit de ce siècle à peine né ne pourra y changer quoi que ce soit. L'image a gagné. Définitivement. Enfin, c'est ce qu'écrit DeLillo dans Mao II en tout cas. Ou peut-être pas tout à fait. Non ? J'exagère alors ? J'aurais comme qui dirait pousser Mémé dans les orties ? C'est bien possible, mais...

La supériorité de l'image sur le mot tient en ceci qu'elle peut toucher simultanément tout être humain sur cette terre. L'image est instantanée, fulgurante, infiniment diffusable, univoque. Quand l'écrit demande à chaque lecteur un effort qui le retranchera de ses frères. Quand le long et terrible voyage que le lecteur entreprendra à travers la lecture d'une oeuvre ne lui permettra que de l'interpréter vaguement (ce qui le rendra plus minable et éreinté qu'il ne l'est déjà) ; chaque interprétation sera nécessairement différente d'une autre, ne serait-ce que très légèrement. Très infimement. Quand l'image unit l'humanité dans l'émotion, l'écrit la divise dans la raison. Des millions de gens devant leur télévision pour identifier dans le même temps, le même espace, la barbarie à travers les attentats du 11 septembre, des millions de gens s'unissant dans la peine, l'épouvante et la résistance à la sauce occidentalo-défendons-not'-mod'de-vie. Que pèsent quelques homme perdus au milieu des mots - démesurés - autant que dans les méandres de leur raison face à cette masse instantanément unanime qu'est la foule hypnotisée par la toute puissance de l'image assénant uniformément sa vérité.

L'image est à destination des foules, l'écrit à destination des individus. Tout le monde sait, depuis que les totalitarismes existent, ce que pèsent les uns, fièrement éparpillés, face aux autres, inconscientes, ne sachant qu'avancer droit devant. Et piétiner. Et rien ne favorise mieux la constitution des foules que l'image. Et rien ne prédomine désormais davantage que les images. Sans image, rien n'existe plus désormais. Pas de guerre sans images de guerre, pas de révoltes sans images de révoltes, pas de catastrophes naturelles sans images de paysages dévastés, sans images de cadavres recouverts de draps blancs. Tien-An-Men a existé grâce à l'image. Les insurgés de Téhéran existent grâce aux images. Haïti existe grâce aux images. La Tchétchénie n'existe pas, le Kosovo n'existe pas, le tremblement de terre au Chili n'existe qu'un tout petit peu, la machine n'a pas besoin d'ouvriers, elle manipule seule, elle choisit elle-même ses causes, zoome elle-même sur ce qui peut la nourrir, est à elle-même son contre-pouvoir moral.

Il ne reste guère que quelques vieux machins ignorants des métamorphoses du monde pour s'envoyer des mots à travers la gueule. Tout le monde se fout bien de leurs petits débats minables. Une règle tacite, connue par tous, relègue ces has been aux deuxièmes parties de soirées. Vous savez quoi ? Même cette relégation de l'écrit a besoin de l'image pour obtenir son ultime symbole. Même cette humiliation a besoin d'écrans, de tubes, de la technologie numérique, de paires d'yeux, de conscients vidés comme des baignoires dont on aura retiré sans sourciller la bonde. Pour exister piteusement. Vais-je trop loin ? DeLillo avec l'air de ne pas y toucher écrit carrément (il utilise la voix d'un personnage, cet escroc) que ses seuls les terroristes ont encore la force de résister à la toute-puissance de l'image et à la mort des mots. Ils auraient supplanté les écrivains et les penseurs. Les fondamentalistes religieux que l'on exècre tant seraient peut-être bien les seuls à croire encore à l'impératif de changer le monde grâce à l'écrit ; mais ils sont des fous sanguinaires. Et ils rêvent de tous nous égorger. Ils rêvent de se lire des histoires au coin du feu vautrés sur nos cadavres.

Revenons à Mao. Lui-même avait peut-être compris que l'image supplanterait bientôt les mots. C'est pourquoi, il fit de son livre une image même, de ses réflexions des maximes en italique, à encâdrer et à punaiser dans les couloirs d'entrée des maisons (comme on le fait dans la chrétienté avec certaines sentences bibliques). Lui-même s'offrit en offrande pour faire avancer la (Sa) Loi de l'Image : son identité, son oeuvre, ses pensées. Tout ce que Mao offrit fut alors figé, impropre à la moindre retouche. Uniforme, univoque. Prêt à faire couler le sang.




Bill Gray, le personnage pseudo-central de Mao II, est un écrivain sec. Un écrivain mort, qui n'existe que parce qu'il s'est retranché du monde après un ou deux romans importants. Il a compris que l'écrivain avait perdu la partie depuis pas mal de temps déjà. On s'interroge déjà sur cette posture de l'écrivain retranché du monde. Pondez un bouquin, prenez la tangente et fermez-vous dans un chalet du Montana, vous deviendrez une légende vivante.

Mais le voilà qui programme lentement l'officialisation de sa défaite. 1er mouvement : une journaliste vient chez lui, le prendre en photo, pour l'extirper de l'ombre dans laquelle il s'est volontairement reclus. Après n'avoir photographié que des scènes de guerre ou de catastrophes, elle ne photographie plus que des écrivains. Elle les fige. Les mots ont perdu, on vous a dit. Rien d'autre. Clic. 2ème mouvement : l'écrivain est décidé à publier le roman qu'il a mis plusieurs années à écrire. Un roman mort-né. Un roman avorté. Raté. Un roman dont la publication sera son suicide. Même pas déguisé. 3ème mouvement : l'écrivain décide de venir en aide à un confrère qui a été enlevé par des terroristes. Un obscur inconnu dont tout le monde se contrefout et dont on essaie de faire un enjeu. Il erre, de Londres à Beyrouth. Disparu. Bientôt claqué. Clac !

L'écrivain a un assistant qui croit encore confusément à la puissance des mots. Un assistant qui pressent l'odeur de la défaite sans accepter de la reconnaître. Il vivent tous les deux avec une jeune femme, Karen, qui a été autrefois une de ces mariées de masse de la secte Moon. Karen ne sait pas ce que sont les mots. Elle ne sait donc pas comment ils ont été défaits. L'image la bouleverse, la détruit, la fait bringuebaler. Tout l'intimide. La force de ce qu'elle voit, des images d'insurrection, l'enterrement de Khomeiny qui lui fait envisager l'apocalypse, la stature ridicule de Moon, ce gourou cinglé qui prédestine les hommes et les femmes, et les sépare, les réunit, les détruit, lentement. Bill Gray les fuit pour évoluer bientôt entre un militant droit-de-l'hommiste opportuniste et un médiateur ès réseaux terroristes maniant le double langage comme certains se retranchent dans leur seconde nature. Bill Gray navigue en eaux des plus cyniques. Entre lui et l'écrivain retenu en otage s'opère une forme de reconnaissance, une vague connexion, l'alpha et l'omega de la mort des mots. La mort des mots dans un monde qui n'est plus qu'effigies, communications, slogans, informations. Dans un monde où l'écrivain lui-même n'est plus qu'image figée par l'objectif d'un appareil photo, ou marchandise, ou renommée à troquer. A rançonner.

Le paradoxe, car il y a paradoxe, c'est que pour annoncer la défaite des mots face à l'image, DeLillo reste contraint d'écrire un livre. Celui-là. Mao II. Ce n'est peut-être pas un paradoxe finalement. Seulement un acte de résistance. Aussi puissant et dévastateur qu'un pet dans le vent. Que personne n'entend.