mardi 14 août 2012

Du Coq au Duc


© Francis Wolff, 1958

Bud Powell, "Scene Changes" session, Birdland, New York, NY, Décembre 1958.
 Un milieu, c’est une sorte de communauté au sein de laquelle les gens s’engueulent. C'est aussi simple que ça. Le jazz est un milieu. On s’y engueule donc comme ailleurs et beaucoup. On s’y échauffe. On y persifle. On s’y jauge. On s’y envoie des coups de groles, de têtes et des crachats jaunâtres. Comme partout ailleurs, au sein d’autres milieux. Des chapelles s'y querellent, signe qu'il y a encore de la vie là où l'on aurait tendance à croire que tout est mort. Il y a quelques temps – un peu plus d’une année pour tout dire – Laurent Coq, pianiste de son état (et de talent) a foncé tête baissée dans le fier poitrail de Sébastien Vidal (programmateur de TSF Jazz et du Duc des Lombards). La charge fut brève, violente mais pas sans effets. Il s’agissait pour le pianiste de pointer du doigt une forme de monopole et le mépris qui découlait d’une trop forte concentration de pouvoir. Pouvoir peut-être bien dérisoire quand on sait ce que pèse le jazz aujourd’hui. Le propos, relayé, soutenu par d’autres musiciens (Julien Lourau, Thomas Savy, Geraldine Laurent...) était désordonné, empreint de mauvaise foi, furibard ; les gens en colère oublient trop souvent l'importance de la forme avant d’entamer leurs combats, y compris les plus justes. En vrac, Coq fustigeait la rénovation du Duc des Lombards – club ô combien chargé d’histoire – sa nouvelle formule (2 sets identiques d’une heure et quart montre en main, tous les deux payants et au prix fort), la programmation peu éclectique de TSF (ce qui ne constitue pas vraiment une nouveauté). On relatait aussi des histoires de mails à qui l’on Sébastien Vidal n’avait pas pris la peine de répondre, on soumettait des preuves d’indifférence et on saupoudrait sa tambouille d’une pincée de délire anti-sarkozyste (car à l’époque, l’homme était encore Président). Malgré le coté foutraque (et désespéré) de la charge, elle n’en colportait pas moins quelques vérités. Elle identifiait des problèmes qui subsistent un an plus tard.

Le jazz, il est vrai, n’a qu’un seul diffuseur radio dédiée, TSF, dont la programmation est à l’évidence d’un classicisme frileux. Le jazz qu’on y diffuse – quand on affirme les défendre tous – est codifié, facile à écouter. Pas vraiment le genre de trucs à vous écorcher les tympans des plus délicats dès potron-minet. Les morceaux que Coltrane a enregistrés chez Prestige y ont par exemple plus la côte que ceux qu’il grava chez Impulse dans les dernières années de sa vie. Mais pour moi, c’est pareil, au petit déjeuner, je préfère écouter Lush Life que le Olatunji Concert. On y entend aussi des trucs plus pénibles, de Dave Brubeck par exemple et même de Glenn Miller, quand ce n’est pas des titres sirupeux de Sinatra et même de ce jean-foutre boursouflé et compromis qu’était Dean Martin. On entend tout cela davantage en tout cas que des compositions de Mingus (époque Eric Dolphy en particulier), de Monk ou de Jackie McLean. Les jeunes musiciens puisqu’il en est question sont il est vrai sous-représentés au profit de vedettes qui se sont depuis longtemps endormies sur leurs lauriers ; comprenez : on passe davantage sur les antennes de TSF la dernière (et énième) reprise de Radiohead par Brad Mehldau, la dernière menthe à l'eau pour ascenseur climatisé d'Avishaï Cohen que les dernières aventures (plus ou moins heureuses il est vrai) de musiciens tels que Laurent Coq, Pierre de Bethmann ou je ne sais qui encore.

Le Duc des Lombards a changé. Il ne sera plus ce lieu si particulier dont l’évocation nous plongeait dans un océan de souvenirs. Il y a 5, 6 ans, Le Duc a failli disparaitre. C’est le patron de Pierre & Vacances – un mordu de jazz parait-il – qui mit la main à la poche pour le sortir du trou où il s'était niché tout seul. Dans un premier temps, tout le monde lui en fut gré. Le club fut profondément rénové. Les tables d’antan disparurent. L’atmosphère moite des anciens temps s’évapora sous l’effet de la climatisation. Le décor passé de l'âge d'or fut balayé au profit d’un rafraichissement rutilant et artificiellement chic. Désormais, au Duc, on ne pouvait plus y passer la nuit à s’enivrer, et de verres et de jazz. Un set d’une heure et quart et rentrer chez soi, c'est moins romantique que voir Syracuse et mourir. J’ai pensé comme d’autres que l’arrivée de Sebastien Vidal serait bénéfique au Duc et il serait injuste de dire que ce n’est pas (en partie) le cas. Je n’avais pas foutu les pieds au Duc depuis 8 ans et je n’y aurais sans doute jamais plus mis les pieds si Jean-Michel Proust, ce vieux machin resté coincé entre deux étages était resté à la tête de sa programmation. Vidal a prié les saxophonistes cacochymes et les institutionnalisés de rester chez eux et c’est un grand bienfait. C’est un fait, la salle est moche. La formule est merdique. Je suppose que Vidal fait avec le lieu qu’il a et avec la formule que les conseillers du PDG de Pierre et Vacances ont concoctée. Son travail, qui n’est que celui-là, choisir des musiciens pour jouer dans un club, il le fait à mon sens très correctement. Il suffit de consulter la programmation sur le site internet du Duc pour s'en rendre compte.

J’y suis allé mercredi soir au Duc, sur invitation il me faut l'avouer. J’y ai vu un ami, qui y jouait en trio des chansons marseillaises, remises au goût du jour et du ternaire. Dehors, il faisait une chaleur écrasante. A l’intérieur, placé sous une grille de climatisation, je grelottais comme un diable au bord d’une plage normande. Tout, absolument tout me semblait froid et austère. L’exigüité de la scène et de l’espace disponible pour installer le public. Le petit écran plat qui diffusait en léger différé le film du concert auquel nous étions en train d’assister (et sur lesquels les musiciens n'ont selon leurs dires aucun droit). Une heure et demi plus tard, nous étions sur la chaussée à fumer une clope en devisant de choses et d’autres ; sans rapport avec le Duc. De la difficulté de jouer en formule trio quand on est saxophoniste (puisqu’il faut jouer sans arrêt), de nos vacances respectives, de nos agendas afin de convenir d’une date pour diner ensemble, des aides mutuelles que nous proposions de nous apporter dans le cadre de futurs travaux domestiques. La clope finie, nous claquâmes une bise sur les joues de notre ami, qui fila vers son deuxième set qui serait absolument identique au premier. Le turbin en somme. On se demande si la formule tiendra encore longtemps. On se souvient de ce temps béni où l'on pouvait fumer dans les clubs sans se soucier de sa santé et baiser en cachette en écoutant des reprises écorchées de standards, parler avec des inconnus passablement beurrés, retirer sa laine parce que la température frôlait les 35°, et reluquer du coin de l'oeil les nénettes qui otaient la leur, s'émerveiller d'un concert qui débordait en dépit du bon sens (et du règlement), du jeu d'un musicien qui s'oubliait le temps d'un chorus, d'une goutte de sueur qui pendant ce temps là dégringolait de l'épaule lisse de la femme qui acceptait, on se demande comment, de se trimballer à votre bras.

Laurent Coq n'a sans doute pas raison sur tout. Il a tort à mon sens d'oublier l'importance du public, y compris de ses comportements vulgaires et grossiers, il a tort de penser que les musiciens sont le jazz, exclusivement, que le jazz n'est pas aussi représenté par les patrons de club, de maisons de disques et par les gens qui se déplacent enthousiastes pour l'entendre jouer. Mais il a raison de dire que le jazz s'est laissé contaminer par la toute puissance de ces amateurs avertis qui sont parvenus à se donner un pouvoir qu'ils n'auraient jamais dû obtenir, de dire que le milieu s'est perverti en s'aseptisant, en oubliant ce qui fit son histoire. Il a raison de rappeler que l'histoire du jazz, c'est aussi l'histoire d'une colère, une histoire de la sueur et de la saleté, une histoire populaire.

lundi 13 août 2012

Attention à la tête


La chambre du dauphin : à ne pas confondre
avec "une chambre avec des dauphins"
Les garçons naissent dans les choux. Les filles dans les roses. Les garçons aiment les bagnoles, le football, les photos de gonzesses à poil. Les filles, je ne sais pas, mettons, les escarpins, les films à l’eau de rose et les types qui jouent torse nu au volley sur la plage en boxer moulant. Les filles font le ménage et la lessive et les garçons bricolent ou font la vidange de leur bagnole. C’est simple, équilibré, proprement rangé. Très bien. Sauf qu’en ce qui me concerne, je suis incapable de fixer une étagère au mur, de monter un meuble ou d’utiliser une scie sauteuse. Non que j’en sois réellement incapable, c’est simplement la paresse qui me tétanise. La dernière fois que j’ai manié une perceuse, j’ai troué les deux cotés du mur et j’ai permis au jour de voyager du salon à la cuisine. Depuis, mon épouse m’a interdit d’approcher la perceuse à moins d’un mètre, décision de justice à l'appui. Elle m’empêche même d’y jeter ne serait-ce qu’un œil, ce dont je me passe de toute façon volontiers. 

A la maison, c’est donc l’épouse qui bricole. Elle qui fixe les étagères, peint, rénove, ponce et scie. Elle qui s’accroupit pour mélanger les peintures et donc elle dont on aperçoit la raie des fesses, à la naissance du pantalon. Elle est douée, je dois l’avouer. Elle ira d’ailleurs exporter ses talents chez une amie pour le 15 août. Les hommes, eux, cuisineront en écoutant les Suites latines de Duke Ellington. Le week-end qui vient s’annonce également chargé. La chambre des filles est actuellement en chantier. C’est du reste le chantier de leurs exigences. Il a fallu déterminer avec elles ce que serait leur future chambre. Une chambre évoquant la mer, ont-elles demandé, avec des coquillages, des vagues et du bleu. Leur mère a validé leur demande. Comme elles sont deux à partager cette chambre, nous avons pensé installer des lits en hauteur, sauf que la longueur de la pièce est un peu juste pour aligner les deux structures ; à moins de dégager deux plinthes au sol qui nous gêne aux entournures. Les lits en hauteur ont un avantage et non des moindres : dégager de l’espace au sol. Aussi, nous pensions glisser sous chaque structure un petit bureau pour les devoirs du soir et les séances de dessin. Quand on installe des lits en hauteur, se pose toutefois une autre problématique à laquelle il faut penser (et à laquelle bien entendu je n’avais pas pensé ou à laquelle je n’avais pas vraiment eu envie de penser) : celle de la hauteur sous plafond. Or, ce matin, en recensant les mesures des lits sur internet, mon épouse s’est aperçu que la hauteur minimale sous plafond requise pour installer les structures s’élevait à 270 centimètres. La hauteur sous plafond de la chambre des enfants – et je le suppose, mais sans en être bien sûr, de toutes les autres pièces de notre appartement – est de 250 centimètres. Cruel dilemme. Quatre solutions s’offrent donc à nous :

1 – Mettre de la mousse au plafond : ce n’est certes pas très esthétique.

2 – Obliger les enfants à dormir avec un casque.

3 – Chercher une autre structure : un effort qui me parait limite surhumain.

4 – Ne rien faire et réveiller les filles en sursaut une nuit par semaine, parce que c’est bon de rire parfois.

Si qui que ce soit avait d'autres idées : je suis preneur.

mercredi 8 août 2012

Red House


Pour l'instant, les martiens ne sont pas très contents, mais dans 10 ans,
ils postuleront pour organiser les Jeux Olympiques !

Oui, les images qui nous viennent depuis quelques jours de Mars m’émeuvent. Elles peuplent mes pensées. Je n’irais pas jusqu’à dire qu’elles pourraient me faire chialer, mais c’est pas loin. Ce Mont Sharp, haut de plus de 5000 mètres, dont j'ai découvert les images hier, me semble plus beau que tous ceux que l’on a mis à notre disposition sur Terre. Pourquoi cela ? Je n’en sais rien. Sur le billet précédent, Balmeyer a cité Pascal avec à propos. Il y a quelques jours, Mars n’était certainement qu’une idée, un fantasme perdu dans le système solaire, une pure abstraction, un support accidenté sur lequel nous faisions rouler les petites voitures de notre imagination. Nous lui prêtions des martiens, de l’eau liquide, une vie d’avant, d’avant notre monde. Cette idée nous permettait d’imaginer Mars comme une sorte d’essai divin, de brouillon, d’esquisse avant la grande œuvre. Ou comme l'enjeu d'un vaste complot. Il y avait sur Mars, avant Curiosity, un visage humanoïde gravé dans le sol, des villes en ruine, des spectres de forêt. Depuis que Curiosity a posé ses roues et peut-être ses mandibules sur notre voisine planète, tout a changé. Mars existe. Nous découvrons son visage. Et nous imaginons qu’un jour nous poserons le pied à sa surface. Ce pied sera plus signifiant que n’importe quel planter de drapeau à la con. Mars deviendra nôtre puisqu’elle ne sera à personne, puisqu’aucune conscience ne pourra se l’attribuer à notre place. Elle n’appartiendra à aucune nation, à aucun peuple. Elle sera donc notre bien commun, bien que lointain.

J’y pense un instant mais je n’oublie pas. Pendant qu’ici bas, depuis quelques jours, on se questionne très sérieusement pour déterminer s’il est opportun de combattre l’envahisseur présumé avec des têtes de porc – et que l’on tente de répondre à ces conneries avec application – un robot au design rudimentaire se balade à la surface de Mars pour y prendre des photos. N’est-ce pas absolument fabuleux ? Vous trouverez peut-être le rapprochement grossier. Ce n’est pas mon avis. Il y a dans ce parallèle la pleine mesure de l’homme, ce qui tient en lui du grotesque et du sublime.

Répondant à l’obsession du moment, j’ai orné mon blog d’une nouvelle bannière. Je n’en pouvais plus de la gueule de John Turturro sur ce vieux fond verdâtre, de ces couleurs un peu sordides et je ne supportais plus ce gros & Tilt qui défigurait tout. Je ne sais pas ce qui m’a pris, il y a quelques temps de décorer ce blog avec autant de mauvais goût. Je ne sais, notez bien, si mon goût s’est améliorié depuis mais il me plait en tout cas de voir ces trois objets cosmiques parfaitement alignés, cette portion d’univers parfaitement ordonnée. Il me semble que je viens d’ouvrir une fenêtre ou même d'en créer une. Certains auraient peut-être justement dessiné une fenêtre et je ne sais quel piaf à la noix le cul vissé sur une branche d’arbres (que les merles ne se sentent pas visés). Certains, sans aucun doute.

Mais pas moi…

mardi 7 août 2012

lundi 6 août 2012

Collapse

Le 20 novembre 1973, les Who (très médiocre groupe de rock anglais (si ce n'est l'un des pires)) font escale en Californie dans le cadre de leur tournée, baptisée Quadrophenia, opéra rock absolument inaudible qui conte deux jours de la vie d’un mod à moitié attardé ; comme le furent la grande majorité des membres du courant. Keith Moon, le batteur du groupe, seule attraction notable de l’ensemble, passe le temps en coulisses avant le concert à boire toutes sortes de liquides qui lui feront très certainement pourrir le foie. Un fan du groupe traine ses espadrilles et ses cheveux sales dans le coin avec le sentiment d’être sans aucun doute un de ces privilégiés de quelques secondes que l’Histoire oubliera. Pourquoi est-il là ? Qui l’a laissé entrer ici ? Difficile à dire. Moon lui fait signe d’approcher. « Je n’aime pas boire tout seul », lui dit-il en guise d’excuse. C’est ce que disent tous les alcoolos. Ces types sont des sentimentaux dans le fond, la solitude leur pèse, il leur faut de la compagnie pour oublier ce qu’ils sont en train de faire. Soigneusement. Le type semble aussi vif qu’une mouche borgne à qui il manque une aile et deux pattes. Il ne prend pas la bouteille que Moon lui tend mais entame un monologue qui dure trois minutes et trente-quatre secondes. Un monologue qu’aucun scribe n’a jamais consigné. Le scribe le plus talentueux de l’Ancienne Egypte aurait de toute façon été bien en peine de donner à son discours un semblant de cohérence. L’inconnu mange la moitié des mots et danse une polka avec les sujets de conversation tandis que Moon fait valser les verres. 3/4. Il dit au batteur nauséeux : « j’ai sur moi une nouvelle came qui est meilleure que tout ce qu’on n’a jamais connu ! » Moon, boit une gorgée. « Ouais ? demande-t-il, et c’est quoi ? » C’est dingue ce que ce type a les cheveux gras, ils sont tous comme ça les californiens ? Huile-de-filasse répond : « Comment savoir, putain. Tout ce que je sais, c’est qu’un demi comprimé et un cognac suffisent à te procurer les meilleures sensations que t’auras jamais de toute ta vie ». « Rien que ça ! Un cognac ? J’ai rien de tel en magasin ! Mais bon, je suppose que ça, ça suffira », dit Moon en brandissant un verre empli de je ne sais quel liquide. Moon se redresse, il adopte tout du moins une position qui le fait sembler un peu moins avachi. En équilibre sur un coude peut-être. « Un demi-comprimé ? », demande-t-il en piaffant. L’inconnu secoue la tête de bas en haut comme si son cou était une sorte de ressort tordu.

- Tu sais qui je suis, pauvre con ?, demande Moon.
- Oui.
- Dis-le alors ! Dis mon nom. Dis-moi qui je suis.
- Keith Moon, tu es Keith Moon, le batteur des Who…
- Exactement, tu as bien parlé, cœur tendre, je suis Keith Moon. Et Keith Moon ne prendra jamais un demi-cachet de je ne sais quelle drogue mystérieuse refourguée par un inconnu de californien de mes deux qui ne sait pas encore que les anglais ont inventé le shampooing ! Parfaitement, les anglais ! Sake Dean Mahomed, ça ne te dit rien ? ça ne sonne pas très anglais, mais on s'en tape. Bref, tu as bel et bien raison. Je suis Keith Moon. Et Keith Moon ne prend pas un demi-comprimé ! Ton comprimé, il le prend en entier. Et maintenant dégage de ma vue, je n’aime pas qu’on me regarde pendant que je me came.

Et l’inconnu déguerpit aussi sec parce que les camés sont moins sentimentaux que les alcooliques. Moon regarde sa montre mais il constate qu’il n’en a pas. Un roadie gras comme un porc passe devant lui. Moon lui demande l’heure mais le type, dont le bide dépasse de son t-shirt, répond qu’il n’a pas de montre. A quoi bon de toute façon ! Vous connaissez un groupe de rock qui commence un concert à l’heure imprimée sur les billets ? Non, absolument aucun, cela n’existe pas. Les amateurs de rock n’roll payent des places de concert pour se faire traiter comme de la merde et ils aiment ça. Donc, savoir l’heure ne changera rien. Le groupe entrera en scène quand tous ses membres seront prêts, voilà tout ce que l’on peut dire pour le moment. Quand tous ses membres seront prêts. Et quand Pete aura fini de (mal) accorder sa guitare et quand Roger aura fini de se shampouiner les tifs, de les sécher, de les coiffer, de les friser et de les enduire d’huiles essentielles parfumées au lait de coco. Selon les enseignements de Sake Dean Mahomed, chirurgien shampouineur de George IV.

Et Keith Moon goba le comprimé en entier en finissant son verre de je ne sais quoi…

Quelques minutes ou quelques heures plus tard, les quatre plus mauvais musiciens du Royaume-Uni (après les Beatles), accessoirement sujets de sa majesté – ce qui en dit long sur ce qu’il advient d’un peuple quand il confie son sort à un monarque – sont sur scène devant une assistance médusée. Pete le taciturne et Roger-les-bouclettes se tortillent à qui mieux-mieux pendant que Keith Moon lutte en vain contre le sommeil. Quelques moulinets sans conviction ne peuvent suffire et il tombe dans les vapes et s’affale, le blaze sur la caisse claire de sa batterie de cuisine. On l’évacue donc et pendant qu’on ne sait qui s’affaire en coulisses, on se fout de sa gueule devant l’audience. Keith s'est endormi, voyez-vous, en plein concert, on n'a jamais vu ça ! On le fait revenir trente minutes plus tard après lui avoir injecté une saloperie pleine de corticoïdes et lui avoir tartiné les deux joues de volées de gifles. Sur scène, on le chahute. On le shampouine. On l’empoigne, comme on empoigne un sale gosse à qui on doit une énième facétie. Moon n’a pas l’air bien content, il n'a pas l'air bien du tout en fait, mais il s’exécute. Il joue un ou deux morceaux avant de s’évanouir à nouveau. Cette fois-ci, il ne se relèvera pas et on le laissera pioncer en coulisses jusqu’à l’après-midi du lendemain ou du surlendemain peut-être. Townshend procède alors le plus logiquement du monde. Dans un avion, si quelqu’un s’évanouit sans raison apparente, il se trouve toujours quelqu’un pour demander : « y aurait-il un docteur parmi nous ? » Le guitariste des Who, privé de son batteur, angoissé à l’idée de devoir annuler le concert demande sobrement à l’audience surexcitée : « y a-t-il un batteur parmi vous ? » Imparable logique. Pauvre idiot de rosbif, bien sûr qu’il y a des batteurs dans la salle. Il y en a des dizaines, des centaines même dans chaque salle de concert du monde entier. Des batteurs du dimanche, des marteleurs de cuisses et de tables basses, des tapoteurs armés de cuillère qui pourrissent les repas de famille, des agités des deux index, des deux talons, des asymétriques tambourineurs de garage puant le white spirit. Il suffit de choisir, de pointer une zone sombre du doigt, de gueuler Toi ! et de voir un je ne sais qui ramener sa fraise. Et il en vient un, tout naturellement. L’élu s’appelle Scot Halpin (même pas foutu d'avoir deux t à son prénom comme tout le monde !) et il jouera trois chansons avec ses idoles britanniques et ce sera là son moment de gloire. C'est déjà mieux que vous ! Ce mec aura payé son billet quelques dollars pour entrer dans l’Histoire du rock n’roll. L’Histoire encore, dira plus tard que le comprimé qui fut imprudemment ingéré par Keith Moon ce soir là contenait certaines des substances recensées dans les meilleures pharmacopées vétérinaires, dans la section réservée aux plantes à propriétés tranquillisantes, particulièrement efficaces sur les chevaux ou encore les gorilles de Bornéo.