
Il faisait un temps de chien sur Philadelphie. Un temps résolu, autoritaire, qui suintait à grosses gouttes. La chaussée était détrempée, les rues désertes et pâles. Si Brownie (1) avait eu le choix, il serait plutôt allé se pieuter avec une bouteille de sirop pour la toux et peut-être une gentille fille du coin, il aurait passé le reste de la nuit et la journée suivante ainsi, à se répandre en écoutant la pluie marteler gentiment les fenêtres d’une piaule à deux sous – à l’abri… Cette musique de l’abri… Puis le lendemain, il aurait pu recracher sur papier les petites mélodies qui lui seraient venues comme ça ; car c’était toujours ainsi qu’elles lui venaient, facilement, qu’il les laissait venir, allongé comme un pastiche de pacha ! Hélas, il n'avait pas le choix ! Max (2) attendait tout le monde à Chicago, pour un engagement que Max lui-même avait dégoté et Max était du genre à n’apprécier que les gars ponctuels, surtout lorsque c’était lui, Max, qui attendait les autres. Max, Max, Max, Max compris ?
Ereintés, de grosses cernes grises sous les yeux, ni Richie (3) ni Brownie ne souhaitaient vraiment prendre le volant sous ce déluge, et, toujours plantés devant la voiture, serinaient Nancy (4) pour qu’elle consente à les conduire dans l’Illinois. Vaseux, Brownie qui n'aspirait à rien d'autre que pioncer à l'arrière du véhicule, fila donc les clés à Nancy en affichant sur son visage une sorte de sourire victorieux.
"Je n'aime pas conduire la nuit, j’y vois mal", dit-elle en regardant Richie qui haussa les épaules sans rien répondre. Brownie répondit à sa place : "La nuit est bientôt finie, le soleil se lève déjà".
Nancy regarda l'horizon entre les immeubles qui leur faisaient face et ne vit à perte de vue et de perspective qu’une sorte d’océan massif, noir, colérique et grumeleux. Sans étoiles. Nancy marmonna, résignée : "avec ce temps, Cliff, que ce soit la nuit ou le petit matin, ça ne change pas grand-chose". Et c’était vrai, le soleil s'apprêtait à se lever mais c’était en même temps qu'une éclipse. Nancy imaginait des mayas vêtus de pagne et coiffés de plumes déboulant dans la rue, dégoulinant d’eau de pluie, suppliant le ciel de s’ouvrir et de laisser réapparaitre le soleil. Elle soupira et monta finalement à l’avant tandis que Brownie et Richie restèrent dehors, à se disputer la banquette arrière en plaisantant grassement.
Derrière le volant, elle ne voyait rien, même pas à quelques centimètres. Les gouttes s’écrasaient lourdement, régulièrement sur le pare-brise et y laissaient une sorte de pellicule qui brouillait le monde et les existences qui pullulaient d’ordinaire dedans. L’habitacle puait le tabac froid et l’alcool frelaté que Richie affectionnait, un petit monticule tordu et anarchique de mégots puants débordait du cendrier, l’odeur envahissante remontait jusque ses narines et lui filait la nausée. Quand Richie, l’habituel grand perdant de la joute des flemmards prit place à coté d’elle, elle soupira, fit rouler ses yeux vers lui puis les fit glisser lentement jusque la montagne de mégots charbonneux. Sans moufter, comprenant la moindre nuance de ce simple regard transverse, il désenclava aussitôt le boitier, ouvrit sa portière et vida le contenu du cendrier sur la chaussée. La petite montagne de cendres grises et de filtres biscornus, semblable à une grosse poignée de sable pleine d’ordures, fut emportée par le torrent qui, sans discontinuer, dévalait maintenant la rue. « On peut y aller maintenant ? », demanda Richie.
Clifford bailla bruyamment. Richie esquissa un sourire. Nancy, en démarrant la voiture et en passant la première, resta impassible. Et la voiture commença à avancer.
A l'arrière, les yeux fermés, sur le point de s'endormir, Clifford comptait les billes et les moutons. Hier, avec un sextet composé au débotté de musiciens autochtones plutôt pas trop mauvais, au Music City Club (5), il avait enregistré trois titres in situ : Night in Tunisia, Donna Lee et Walkin’. Des billes de plus pour gonfler sa bourse. Du Clifford Brown en liberté pour plus tard, des bandes, et des bandes, pour le jour où il n’aurait plus rien à mettre sous la dent des autoproclamés connaisseurs du magazine DownBeat ! Max aimait beaucoup cela : enregistrer des trucs et des machins à droite et à gauche, pour plus tard, pour un plus tard qu’on ne devinerait jamais. Max était comme un écureuil qui se constituait une cargaison pour l’hiver. Il disait : « On n’aura jamais le temps de tout sortir, Brownie, des galettes de nous continueront à paraître bien après notre mort ». Ce bon vieux Max avait raison, Bird (6) était mort depuis plus d’un an maintenant et on retrouvait presque chaque jour des bandes qu’on croyait paumées ; enfin, à ce qu'on disait. Et on s’empressait d’en faire du microsillon, en se foutant complètement de la forme de Bird ce jour là, de la qualité de la prise de son ou de la valeur des morceaux enregistrés. C’était Bird, ça ne vous suffisait pas ? Du Bird tout beau tout neuf ! Cela suffisait bien entendu à tout le monde... Même mort, Bird restait Bird, point barre, cela suffisait plus particulièrement aux patrons des maisons de disque qui parvenaient miraculeusement à faire d’un macchabée une poule aux œufs d’or, alors qu'ils l'avaient blacklisté de son vivant. Des billes à compter et Clifford les comptait en sombrant dans une moitié de sommeil. Des billes pour Bird, Max et Brownie, pour tous les autres : ils étaient les crevures maintes fois escroquées de la postérité, leur cadavre vaudrait toujours plus cher que leur vieille carcasse noire encore vivante.
(1) Surnom de Clifford Brown, un des plus grands trompettistes de jazz, reconnu notamment pour avoir développé comme personne le style hard bop.
(2) Max Roach : batteur, compagnon de Brown. Entre 54 et 56, ils fondèrent un des plus fameux quintet de l’Histoire.
(3) Richie Powell : pianiste, frère du pianiste Bud Powell, membre du quintet de Roach et de Brown.
(4) Nancy Powell : épouse de Richie Powell.
(5) Performance que l’on peut retrouver sur le disque de Clifford Brown : The End & the Beginning.
(6) Bird : surnom de Charlie Parker. Parker est mort le 12 mars 1955.
Ereintés, de grosses cernes grises sous les yeux, ni Richie (3) ni Brownie ne souhaitaient vraiment prendre le volant sous ce déluge, et, toujours plantés devant la voiture, serinaient Nancy (4) pour qu’elle consente à les conduire dans l’Illinois. Vaseux, Brownie qui n'aspirait à rien d'autre que pioncer à l'arrière du véhicule, fila donc les clés à Nancy en affichant sur son visage une sorte de sourire victorieux.
"Je n'aime pas conduire la nuit, j’y vois mal", dit-elle en regardant Richie qui haussa les épaules sans rien répondre. Brownie répondit à sa place : "La nuit est bientôt finie, le soleil se lève déjà".
Nancy regarda l'horizon entre les immeubles qui leur faisaient face et ne vit à perte de vue et de perspective qu’une sorte d’océan massif, noir, colérique et grumeleux. Sans étoiles. Nancy marmonna, résignée : "avec ce temps, Cliff, que ce soit la nuit ou le petit matin, ça ne change pas grand-chose". Et c’était vrai, le soleil s'apprêtait à se lever mais c’était en même temps qu'une éclipse. Nancy imaginait des mayas vêtus de pagne et coiffés de plumes déboulant dans la rue, dégoulinant d’eau de pluie, suppliant le ciel de s’ouvrir et de laisser réapparaitre le soleil. Elle soupira et monta finalement à l’avant tandis que Brownie et Richie restèrent dehors, à se disputer la banquette arrière en plaisantant grassement.
Derrière le volant, elle ne voyait rien, même pas à quelques centimètres. Les gouttes s’écrasaient lourdement, régulièrement sur le pare-brise et y laissaient une sorte de pellicule qui brouillait le monde et les existences qui pullulaient d’ordinaire dedans. L’habitacle puait le tabac froid et l’alcool frelaté que Richie affectionnait, un petit monticule tordu et anarchique de mégots puants débordait du cendrier, l’odeur envahissante remontait jusque ses narines et lui filait la nausée. Quand Richie, l’habituel grand perdant de la joute des flemmards prit place à coté d’elle, elle soupira, fit rouler ses yeux vers lui puis les fit glisser lentement jusque la montagne de mégots charbonneux. Sans moufter, comprenant la moindre nuance de ce simple regard transverse, il désenclava aussitôt le boitier, ouvrit sa portière et vida le contenu du cendrier sur la chaussée. La petite montagne de cendres grises et de filtres biscornus, semblable à une grosse poignée de sable pleine d’ordures, fut emportée par le torrent qui, sans discontinuer, dévalait maintenant la rue. « On peut y aller maintenant ? », demanda Richie.
Clifford bailla bruyamment. Richie esquissa un sourire. Nancy, en démarrant la voiture et en passant la première, resta impassible. Et la voiture commença à avancer.
A l'arrière, les yeux fermés, sur le point de s'endormir, Clifford comptait les billes et les moutons. Hier, avec un sextet composé au débotté de musiciens autochtones plutôt pas trop mauvais, au Music City Club (5), il avait enregistré trois titres in situ : Night in Tunisia, Donna Lee et Walkin’. Des billes de plus pour gonfler sa bourse. Du Clifford Brown en liberté pour plus tard, des bandes, et des bandes, pour le jour où il n’aurait plus rien à mettre sous la dent des autoproclamés connaisseurs du magazine DownBeat ! Max aimait beaucoup cela : enregistrer des trucs et des machins à droite et à gauche, pour plus tard, pour un plus tard qu’on ne devinerait jamais. Max était comme un écureuil qui se constituait une cargaison pour l’hiver. Il disait : « On n’aura jamais le temps de tout sortir, Brownie, des galettes de nous continueront à paraître bien après notre mort ». Ce bon vieux Max avait raison, Bird (6) était mort depuis plus d’un an maintenant et on retrouvait presque chaque jour des bandes qu’on croyait paumées ; enfin, à ce qu'on disait. Et on s’empressait d’en faire du microsillon, en se foutant complètement de la forme de Bird ce jour là, de la qualité de la prise de son ou de la valeur des morceaux enregistrés. C’était Bird, ça ne vous suffisait pas ? Du Bird tout beau tout neuf ! Cela suffisait bien entendu à tout le monde... Même mort, Bird restait Bird, point barre, cela suffisait plus particulièrement aux patrons des maisons de disque qui parvenaient miraculeusement à faire d’un macchabée une poule aux œufs d’or, alors qu'ils l'avaient blacklisté de son vivant. Des billes à compter et Clifford les comptait en sombrant dans une moitié de sommeil. Des billes pour Bird, Max et Brownie, pour tous les autres : ils étaient les crevures maintes fois escroquées de la postérité, leur cadavre vaudrait toujours plus cher que leur vieille carcasse noire encore vivante.
(1) Surnom de Clifford Brown, un des plus grands trompettistes de jazz, reconnu notamment pour avoir développé comme personne le style hard bop.
(2) Max Roach : batteur, compagnon de Brown. Entre 54 et 56, ils fondèrent un des plus fameux quintet de l’Histoire.
(3) Richie Powell : pianiste, frère du pianiste Bud Powell, membre du quintet de Roach et de Brown.
(4) Nancy Powell : épouse de Richie Powell.
(5) Performance que l’on peut retrouver sur le disque de Clifford Brown : The End & the Beginning.
(6) Bird : surnom de Charlie Parker. Parker est mort le 12 mars 1955.