Affichage des articles dont le libellé est Salted Kiss. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Salted Kiss. Afficher tous les articles

jeudi 31 juillet 2008

Salted Kiss (6)/Déflagration


source

Tu ne prends jamais le métro. Une phobie de merde, rien de bien original ; depuis que tu as vu Bowie se faire enterrer vivant dans Furyo, l’image te revient sans cesse dès que tu t’imagines en sous-sol ! C’est un cliché sans doute éculé mais vous l’avouerez, le métro fait de nous des rats de laboratoire. Tu es de plus affligé d’une tare qui te rend étranger à ce genre de transport : tu évites les gens. Femmes et hommes pressés fusent comme des balles en tout sens, droit sur vous, sans s’arrêter, sans dévier leur course d’une poussière d’espace et ils vous évitent parfois d’un furtif mouvement d’épaule ; ou vous rentrent dans le lard en s’étonnant de vous trouver sur leur chemin. Toi, t’as seulement l’air de Buster Keaton au pied d’une colline, dansant d’un pied sur l’autre pour éviter une pluie de cailloux.

Pourtant, on a bien essayé de te faire entendre raison. Aucun risque que le plafond du métro ne te tombe sur la trombine, on te dit. Même quand une bombe explose dans le souterrain, que les peaux se déchirent, que les os se brisent, que les vies s’éteignent, que les carcasses des wagons s’éventrent, rien ne s’écroule. Le plafond reste où il est.

Reste, comme tu le penses, que sans fenêtre, sans aération, la fumée t’étoufferait comme une bestiole prisonnière d’un bocal dans lequel tu expulserais de la fumée de cigarette ; comme un rat pris au piège ! Tu préfères de loin sillonner la capitale à pinces. Quand un pote te donne un rendez-vous à l’autre bout de Paris, tu exerces ta foulée pour le rejoindre. C'est une habitude à prendre. Pas question en tout cas d’aller poinçonner un billet de métro ou pire, de te faire poinçonner les allées et venues en faisant sonner le carillon fliqué d’un pass Navigo.

Tu marches, et ce jour, tu marches encore, ta grosse mallette obèse à bout de bras, ta grosse valise qui semble contenir le corps lourd de ta grosse femme découpée en rondelles. Lentement, tu reviens chez toi, pour une douche, une bière fraîche piquée en loucedé dans le stock de Léon, un peu de repos avant d’aller gagner des clopinettes au Blue Note !

L’engagement du Blue Note est encore plus minable que ceux proposés par le Sunset ou Le Baiser Salé (plus misérable même que celui du Duc des Lombards, du temps où l’établissement était géré par un couple anciennement proprios d’une boîte échangiste, pingre à l’extrême). Une jam session, payée deux radis cinquante... La jam session, c'est normalement un truc où tout le monde peut venir jouer mais c'est en réalité réglée comme du papier à musique. Tu sais pertinemment qui va venir jouer. Sinon, ce serait du n'importe quoi ! Au Blue Note, de fait, il s’agit d’amuser le gogo en jouant des trucs vaguement latinos ou caribéen (St Thomas, Mas que Nada, des machins de ce genre), pour que les couples éclusent des Mojito, des Pina Colada, et que se trémoussent tristement quelques gonzesses paumées au regard flou, sur l’air du qui va m'dévorer l’entrejambe ce soir. Dans pareil cas, tu enfiles les notes comme des perles, sans vraiment réfléchir, sans même regarder les musiciens un peu limités qui t’accompagnent et tu campes le gardien surarmé de ce fief sans fortifications (une sorte de camp de nudistes constellé de canadiennes 2 places qui se trouve hélas sur le chemin d’une croisade belliqueuse).

Tu joues. Les filles sur le fil du rasoir essaient de te chiper l’attention et tu te contentes de fermer les yeux en martyrisant ton instrument ; ou tu lèves les yeux vers le vieux plafond noirci du bar ; ou encore tu contemples tes pompes, tandis que le saxophoniste du soir presse un solo sans inspiration ; tu es l’esclave volontaire de la nuit !

Pour l'instant, tu remontes la petite rue qui mène chez toi et tu croises des gosses qui détalent en sens inverse, piétinant tes rêveries de marcheur solitaire, le plat de leur main droite couvrant leur nez et leur bouche. Plus loin, de gros camions rouges en travers de la chaussée bloquent l’artère et une masse informe et inhumaine semble s’être agglutinée devant un immeuble en flammes. Trois étages ont volé en éclats. La façade a complètement dégringolé. Des rires fusent, des cris résonnent, des sirènes éclatent dans tes tympans, c'est l'apocalypse circonscrite à 3 étages. Une série d’appartements sans mur : un Marcel regarderait la télé en plein Armageddon, au milieu d’une fumée noire, s’échappant par l’excavation surréaliste de son mur évanoui d’autrefois. Les gens n’auraient plus de mur mais feraient semblant. Ça ressemble à Sarajevo, à Grozny, ça ressemble à un autre pays et c’est pourquoi tu mets quelques minutes à comprendre que c’est chez toi ; ton chez toi, qui a été soufflé comme un peu de cendre par l’expiration d’un fumeur nonchalant.

Un voisin te tire par la manche de ta chemise. « Pas croyable, hein ? ». Ton regard fait des cercles, va et vient, des yeux, tu cherches son appartement et tu en distingues la façade intacte, plus belle qu’elle ne l’est en réalité, magnifique et solaire comparée au trou béant qu’est devenu ton petit trois-pièces ! Tu répètes ces mots machinalement : « pas croyable » et tu gardes pour toi l’impression que l’étonnement, la stupéfaction, c’est surtout bon pour les gens qui ne tirent pas le mauvais numéro de la cagnotte ! Dans le soleil déclinant de la chape parisienne, tu titubes légèrement en approchant d’un officier de police qui contemple les effets de la déflagration et tu dis que tu habites là, que le trou, c’est ton chez toi, le néant, autour duquel restent piteusement debout quelques vestiges de fer rouillé, c’est chez toi et tu demandes sur un ton calme ce qu’il s’est passé.

Quand il se retourne, tu plonges dans chaque pore de sa peau, tu glisses sur l’huile suée de son épiderme écarlate, tu étouffes comme son cou encerclé par son col de chemise trop serré, inhumain sous cette chaleur ; sans un pète d’air. Son haleine viciée tourbillonne lentement, de manière hypnotique pour s’engouffrer dans tes narines à peine frémissantes : « mon vieux, j’en sais rien de rien. Ce qu’on sait, c’est qu’on a vu une jeune flique monter dans l’immeuble, qu’on l’a entendu cogner chez vous et beugler quand ça n’a pas ouvert. Qu’elle a fait un barouf d’enfer, à réveiller tout le quartier ; sauf que c'est pas la nuit et que personne ne dormait bien sur. C’est après qu’il y a eu l’explosion ! Enfin, une série d’explosions pour être précis ; sur ce point, en fait, les témoignages sont discordants ».

La question qui devrait suivre serait sans doute : « et il y a des survivants ? ».

Mais à quoi bon te tracasser pour ça ! Ta femme obèse sous le bras, d’un pas nonchalant, traînant presque le dessous de tes semelles, tu reprends ta marche ; les filles paumées du Blue Note s’impatientent déjà sûrement ! Tu as tout ce qu'il te faut pour ça.



Fin






mercredi 23 juillet 2008

Salted Kiss (5)/La nuit d'avant


source

Sa respiration lourde a quelque chose de vaguement insoutenable. L’odeur de sa transpiration, sa poitrine molle et velue qui se soulève puis s’affaisse rapidement, comme si ce con venait d’accomplir un exploit olympique. Et cette façon qu’il a de fixer le plafond par peur de regarder dans ses yeux. Elle le foutrait bien dehors, avec fringues, montre en inox, mallette en cuir. Elle le ferait, si ce n’était pas lui qui avait réglé le prix de la chambre d’hôtel !

Sylv ne respire plus. Ce petit yuppie pété de thune qui bosse au 28e étage d’une tour quelconque de la Grande Esplanade lui a démonté le bassin. Elle a l’impression d’avoir un sandwich club entre les jambes ; rose-virage-écarlate comme du jambon de laboratoire, humide comme une jungle sud-américaine ; une superposition de lambeaux. Elle a bien envie de lui dire maintenant : « allez, casse-toi Rico, casse-toi où tu veux et que je ne te revois jamais de près ou de loin ». Elle a presque envie de le cogner, avec sa foutue montre, pile entre les deux yeux, à chaque fois qu’elle émet ce bip incessant ; tous les quart d’heure à vrai dire, comme si il nous fallait savoir tous les quarts d’heure que le temps ne s’arrête jamais, jamais, et qu’à la fin, quand il ne reste plus rien, on canne. « Casse-toi Rico, le temps c’est de l’argent en moins à la fin du mois » ! Mais elle ne dit rien, elle ne respire plus, elle retient ses cris dans le fond de sa gorge, proprement emmaillotés, là où tout est obscur, retenu, immobile, au chaud, latent, obstrué.

Elle se repasse la scène des dernières heures. Cette virée à Stalingrad qui tourne au fiasco. Cette bonne femme qui s’agrippe à elle en hurlant des mots étrangers, du russe peut-être, et qui lui file des coups de talon dans le tendon. Des vieux magazines porno partout, qui tombent des étagères comme de la neige, des trucs indescriptibles shootés dans des appartements sans fenêtre, dans de vieilles gares désaffectées, sur de vieux matelas défoncés pleins d’auréoles de pisse, avec des filles pas normales, des mecs pas normaux, des animaux pas normaux, des objets pas normaux.

« Casse-toi Rico ». Et puis cette virée solitaire qui l’a menée dans un rêve jusque ce petit bar à loupiotes de Montparnasse. Et Rico-casse-toi-Rico au comptoir en train de siroter un cocktail-rainbow plein de poissons clown dedans… Elle se souvient avoir souri, elle se souvient avoir prononcé les mots d’une autre : « dis-donc, t’aimes les trucs sucrés toi » ; avoir commandé ensuite un scotch de vermine en fixant son regard étonné ; l’avoir gentiment défié du sourcil droit en s’enfilant une rasade complète, calcinant les restes de sa raison !

On ne croirait pas mais Sylv sait y faire avec les hommes ; avec certains hommes en tout cas. Elle danse à la perfection le tango des indécis. Fonce dedans et caresse, défie et laisse envisager la victoire à l’horizon. La plupart des mecs adorent ça. Ils ont l’impression de dompter un animal sauvage. Le reflet que ce genre de miroir leur rend les envahit de bouffées de satisfaction ; et les mecs aiment ça plus que tout, être satisfait !

« Casse-toi Sylv ». Elle se lève péniblement. « c’est ça regarde-le, mon cul, tu le vois pour la toute dernière fois ». Elle se penche en avant sans rien dissimuler pour ramasser sa petite culotte, qu’elle enfile comme un militaire de carrière. Puis elle revêt le reste. « Rico, elle lui dit, tu viens de me faire comprendre un truc d’importance et je te remercie pour ça ». Sans ajouter un mot de plus, elle ramasse son sac, ses clés de bagnole, plante ses deux pieds dans ses pompes et disparaît de la chambre.

Rico n’esquisse pas le moindre mouvement. Il entend la porte claquer faiblement contre son armature blindée quatre pièces plus loin. Il se demande pourquoi elle l’a appelé Rico étant entendu qu’il se nomme Sébastien.

lundi 21 juillet 2008

Salted Kiss (4)/Goldfinger


source

Quand tu entres dans le petit hall du Sunside et que tu t’apprêtes à descendre l’escalier qui mène à l’entrée du Sunset, tu croises un type qui a l’allure d’un mauvais sosie de James Bond dans Goldfinger. Petit costume de plouc porté comme un aristocrate. Commissure gauche des lèvres qui rebique comme un col de chemise mal repassé. Il te dit, comme si lui et toi, vous étiez des confidents de longue date, unis par le sang : « Sylv te cherche ».

Allons bon, Sylv ne cherche jamais, elle sait qu’un jour, le destin vous mâche le travail. Qu’un jour, tout bonnement, elle tombera par hasard sur toi, dans cette même rue, parce que c’est ici ton gagne pain et pas ailleurs, et alors…et bien, alors, c’en sera fini de tes maxillaires, de tes genoux, de ton périnée et de ta prostate ! Elle ne bouge pas du Baiser Salé ! Pas une oreille du comptoir, sauf quand elle doit aller faire la bleue dévouée. Le Sunside est quasi mitoyen du Baiser Salé. Ce soir, tu joues avec ton groupe, ce n'est pas ton nom qui est affiché en gras sur la pancarte de l'entrée. Tu essaies de te convaincre que Sylv n'est pas férue de jazzenda, qu'elle ne viendra pas reluquer la pancarte pour voir qui compose le groupe qui anime la soirée du Sunset. Tu te dis qu'il faudra juste faire attention en sortant et filer fissa. Cette fois aussi, il te faudra un taxi, pas question de traînasser dans le quartier. Cette fois par ailleurs, si tu croises quelqu’un qui te propose une jetée au zinc du Baiser salé, il te faudra décliner poliment l’invitation. Parce que quand Sylv, te cherche, elle s’en fout que tu aies de quoi la payer ou non, elle cogne malgré tout, même si tu lui proposes des intérêts. Sylv n’est pas vraiment vénale, elle est incorruptible... A sa façon !

Revenons au Sean Connery du pauvre sans gonzesse en feuille d’or à son bras ! Raie sur le coté. Il est comme une pellicule d’époque ; vague, pleine de grains et d’éclats lumineux. Il te dit : « Sylv te cherche », mais dans le fond, il s’en fout. Elle te cherche toi, pas lui.

Ce qu’il y a de pire dans le jazz, c’est son public. De loin. Des types comme ça, y en a des pelletées. Des gusses mal fagotés qui boivent du champagne pendant que tu te dépouilles et qui font « oui, oui ! », « oui, oui ! » de la tête, qui t’approuvent pendant que tu joues, comme s’ils étaient roi et qu’ils te donnaient là l’appréciation que tu tailles la bonne haie, leur auguste assentiment.

Jouer du jazz, c’est être un citron à presser soi-même. Parfois, quand le citron est à parfaite maturité, il contient ce qu’il faut de pulpe, ce qu’il faut d’acidité, ce qu’il faut de jus, et tu répands ton génie du soir comme s’il était inépuisable. Parfois, tu n’as à portée de pression qu’un vieux citron qui commence à sécher, fripé, recroquevillé, sans pulpe, creux et plein de nervures et il te faut faire avec, avancer dans le noir sans pulpe, sans jus, sans acidité, avec trois pépins et une poignée de sable limite âcre. Chaque soir, les assentimenteurs dodelinent quoi qu’il se passe, parfois font une grimace et en sortant du club, ils te taillent des jambières pour l’hiver : « franchement, ce petit se démène, mais ça ne casse pas quatre pattes à un canard ». Un soir, alors que tu annonçais une composition du claviériste, un mec au comptoir a poussé un soupir faussement intelligent. « Non, parce que le petit M., on ne l’entend pas assez ». Ce genre de mecs, y en un par soir. Qui cherche à se distinguer ; le connaisseur parmi la foule des abrutis congénitaux.

« Sylv te cherche », qu’il te dit ! Si ce blaireau en costume d’époque te le dit, c’est qu’elle le claironne sur tous les toits. Avec sa grande gueule qui déchire le vent ! Pendant que tu joueras ce soir, les mecs se diront : « Sylv le cherche et il gratte ses cordes comme si de rien n’était ; inconscience ou courage, allez savoir ! ».

Heureusement, quand tu débarques en plein Sunset, et que tu distingues la nuque de l’affluence du soir, tu commences à te rassurer. 40 péquins sont venus avec leur bec verseur, récupérer le peu de pulpe de ton citron rachitique.

Deux bonnes heures et demi bien tassées plus tard, tu demandes ton oseille et la serveuse te dit : « dis, on avait pas dit 3 sets ? ». Tu fais un geste pour montrer la pauvreté de l’assistance. « 150 euros, 3 sets ? Vous êtes vraiment des saloperies d’esclavagistes ; si tu veux un 3e set, il faut rallonger, je bouge pas moi, tant que j’ai pas mon oseille ou une rallonge ».

Dix minutes plus tard, le patron du Sunside marchande avec toi au téléphone. Tu t’énerves. Et il te dit que t’es rien qu’un fouteur de merde de première, que des musiciens dans ton genre, Paris en dégueule 23 tous les matins (pourquoi 23 ? T'en sais rien), que ton disque vaut rien tant qu’il ne se vend pas, et tu rétorques : « il se vend ! dix exemplaires rien qu'hier » et l’autre se marre…et dit que t’es un chic type dans le fond, bien qu’un peu taré. Et il te file une rallonge. La rallonge du 3e set. La rallonge de ton taxi.

Tu presses ton citron en air vivant, rien ne sort, les mecs dodelinent en attendant de faire des incisions dans ta réputation. Tu encaisses, tu remercies tes musiciens, tu empruntes le chapeau vaguement efféminé de ton guitariste (sans le mentionner) et son léger imper de saison, et tu ne les vois même pas qui font « non, non », « non, non » de la tête. Tu te faufiles dans la nuit. Un taxi est en bas de la rue. Tu cours vers lui, en réprimant les grands gestes que tu voudrais faire pour attirer son attention, la main sur la poche de ton pantalon qui contient le fruit de ta menue pression.



[Si quelqu’un saisit le rapport entre ce texte et le morceau ci-dessous en écoute, il remporte un trophée…]


boomp3.com

vendredi 18 juillet 2008

Salted Kiss (3)/Léon


source

C’est un jour où tu es à bout de patience. Tu le vois s’agiter, aller et venir, de la cuisine au salon, en passant par la chambre, de la salle de bains aux toilettes, fermant la porte d’entrée, disparaissant, remontant des trucs insensés de la cave, décapsulant des bouteilles d’un litre de bière, des Heineken, qu’il écluse presque d’un trait et qu’il travaille, en tirant la langue comme le font les mômes quand ils s’appliquent à faire un collage. L’alcool, la mèche de tissu, ok, rentre ta langue, contemple, un rot, emballé c’est pesé. Un molotov de plus. Tu le vois se lever, contempler savamment une petite feuille punaisée au mur, sur laquelle est imprimé un petit tableau Excel de sa confection intitulé « Stock idéal », gommer le chiffre d’avant, et écrire le même chiffre + 1 !

C’est un jour où si t’avais une batte de base-ball sous la main, ou seulement un marteau, tu lui écraserais sur la nuque et soulagé, tu soupirerais : « enfin seul ! »

Alors, tu demandes. Tu La poses. La question, La question, celle qu’il ne fallait pas poser pour tout l’or de ce monde bidon, tu La poses ! « Est-ce que tu sais au moins qui va nous envahir ? Qui ? ».

L’œil tout rond, tout rouge, tout d’houblon, tout doublon, il répond mollement : « non, je ne sais pas ».

« Vraiment tu ne sais pas, tu insistes sur La question, tu ne sais pas ? Des extra-terrestres peut-être, comme dans La Guerre des Mondes, tu as lu la Guerre des Mondes ? Des extra-terrestres à tronche de pieuvres qui cherchent un monde moins hostile que le leur ? Non ? ».

« Une secte alors ! Une secte complètement tarée qui base l’essence de sa croyance sur le fait qu’il faille purifier l’humanité avant de lui offrir le salut ? Tu sais, comme des Témoins de Jehovah, mais en plus décidés ; des témoins qui se seraient réunis pour se dire que ça y est, c’en était assez de sonner comme ça aux portes, qu’il était temps de sortir les couteaux de boucher, les hachoirs à viande, les Smith, les Wesson, pour déglinguer tout ce qui n’est pas témoin, une bonne fois pour toutes ; pour avancer un peu la date du Jugement Dernier qui commence à se faire attendre… non plus ? »

« Ou un truc inexplicable…St Jean est venu dans ta piaule et t’a juste dit, prépare-toi, les damnés s’en relèvent ! Un truc hyper abscons, comme une menace sourde, le combat épique entre le bien et le mal, et puis c’est tout, tu es Léon le prophète, St Martyr des cocktails Molotov et tu sais tout mieux que nous… Et on a pas à demander, comme ça. Demander, c’est déjà une sorte d’outrage, il faut te suivre aveuglément et chacun doit également se constituer son petit arsenal… »

Léon fait non de la tête : « non, je t’assure, je ne sais pas… », et après un très long soupir comme s’il était réellement en train de penser avec toute sa tête, tous ses neurones, toute sa raison, il dit : « mais qu’est-ce que ça change ? ».

Ben oui, tiens, qu’est-ce que ça change ?, tu te dis.

Rien.
Franchement.
Rien de rien.

Des mecs vont venir, peu importe qui ils sont, ils viennent pour éventrer tes voisins, tu ne sais rien de ce qu’ils sont, d’où ils viennent, rien de leurs motivations, de ce qui les conduit à répandre la mort partout, mais tu sais qu’ils arrivent. Alors, tu n’as plus qu’à te préparer. C'est te préparer ou rester là à attendre de crever.

Tu alignes les molotov chargés d’explosifs le long du mur comme de petites bouteilles en verre à balancer au tri sélectif,
patiemment,
raisonnablement,
calmement,
méthodiquement !

Ça ne change rien.

Ils peuvent bien venir nous mettre sur la gueule, Léon est fin prêt pour la grande kermesse et les feux de bengale !


boomp3.com




mercredi 16 juillet 2008

Salted Kiss (2)/Sylv


source

Au comptoir, Sylv se tripote la cheville qu’elle dit s’être tordue en courant après un clandé plus rapide qu’elle. Elle parle de toi et tu n’en sais encore rien. Tu leur racontes ça rétrospectivement. « Ce petit enculé me doit deux semaines de poudre, rien que ça ! », elle vocifère.

Elle se plaint Sylv. Pourtant, elle a le beurre, l’argent du beurre, le cul de la crémière, les deux boules du crémier, la sonnerie du glacier pour faire bonne figure et gagner la sympathie du voisinage et des enfants. Holster à droite, sachets de poudre dans la poche gauche…biftons dans un soutif ultra-serré qui tient les nénés bien haut (comme les joueuses de tennis) sauf qu’elle a une cheville fragile. Et les nerfs tout pareillement en pelote ! Elle trace une ligne verticale sur son front et dit, très fort, pour que tout le monde entende : « dis-moi, y a marqué philanthrope sur mon front ? ». Et quand elle s’aperçoit que son interlocuteur intimidé se ratatine, elle insiste : « non mais dis-moi, est-ce-qu-il-y-a-mar-qué-phi-lan-thro-pe-sur-mon-front ? ». Et le mec qui fait pourtant une tête facile de plus qu’elle murmure à peine : « mais non ! ». « Evidemment, qu’y a pas marqué philanthrope sur mon front ! ça se saurait », elle répète et en giflant légèrement la joue de son partenaire contraint, elle s’envoie une rasade de blonde couleur pisse de jeune puceau, sans prendre le temps d’inspirer ni rien. Dites-lui que c’est de la bière de fillette et elle vous pète les deux genoux ! et vous vous tordez de douleur au sol pendant qu’elle médite sur la faiblesse-génuflexion du genre masculin ; vous pensez l’orage passé ?, elle vous écrase la gueule avec le dessous de ses bottes. Sylv est comme ça, elle est née trop tôt et pas au bon endroit ; Américaine née dans les années 40, elle aurait été l’or de l’opération mangouste, le barbouze idéal ! Le chaînon qui manqua à la CIA quand elle projetait des tentatives de destitution du leader Maximo. Lui faire tomber la barbe, lui livrer des Havanes bourrés de dynamite, lui verser du cyanure dans un Cuba Libre, ce genre de machins. A ce jeu là, elle aurait fait merveille, on aurait retrouvé le gros Fidel ligoté sur la baie des cochons, sans un poil sur le caillou et autour du menton, seulement vêtu d’un caleçon à l’effigie du président Kennedy…

Si tu dis qu’elle est née au mauvais endroit au mauvais moment, tu le dis d’autant plus qu’elle est née au moment et à l’endroit nécessaire pour que tu lui doives un paquet de pognon et qu’elle puisse décider en ingurgitant sa dernière gorgée de mousse qu’il est plus que temps que tu payes ce que tu dois, qu’il est plus que temps que tu arrêtes de te payer sa tête, qu'il est plus que temps que tu arrêtes - bordel ! - de la faire tourner en bourrique.

Elle se retourne vers son infortuné ratatiné et elle déclare : « je vais lui couper deux doigts tiens, ce sera le Django Reinhardt de la contrebasse, ce con ; ça lui fera passer l’envie de me prendre pour un organisme de crédit ! »





lundi 14 juillet 2008

Salted Kiss (1)/La traversée de Paris


source

Il est 3 heures du matin et pourtant il fait chaud comme dans un four. Sans un milligramme de brise pour te rafraîchir un peu. C’est comme si l’air jouait à un, deux, trois, soleil et qu’il restait suspendu parce que le compteur s’est endormi, le front contre le mur. Cherche pas ! La Rue des Lombards a chaud aussi. Plein de types tournent en rond avec le regard mauvais, cherchant quelqu’un à emmerder. Des putes vont et viennent la démarche pénible, les articulations pleines de cailloux. Des flics regardent tout ce beau monde et donnent à contempler le miracle je-m’en-foutiste de leur merveilleux sacerdoce. On les retrouve accoudés au comptoir du Baiser Salé, à vomir leur haine du monde et à picoler comme des trous, et à tenter d'oublier qu'ils ont bien un chez soi, avec parfois une femme dedans, avec parfois des gosses endormis dedans qui finissent par appeler tout le monde Papa, sauf toi ! Leur dépit d’être de pauvres choses lancées en rempart du monde civilisé.

3 heures du matin, comme ça, sans air et accablé par une chaleur anormale, immobile et figée, tu portes à bout de bras cette saloperie trop lourde. Cette grosse mallette à te filer des tendinites. La came de ce soir n’était pas bonne, au lieu de t’euphoriser, elle t’a fichu la mine sous l’eau de l’étang ; un étang de poissons morts, le bide pointé vers le firmament ! Et tu barbotes au milieu avec cet instrument trop lourd et tout Paris à traverser sans l’ombre d’un taxi. Pour rentrer chez toi. Rien que cette petite opération banale. Dans un épisode de la cinquième dimension où tous les taxis ont disparu de la surface de la terre. Tu regardes derrière ton épaule. Non, pourtant, il n'y a pas de mec en noir et blanc qui cause de toi pendant que tu t'actives...

Machinalement, tu sors les biftons de la poche gauche de ton futal. Trois sets. 150 euros. Que dalle. Encore une giclée demain et rien d’autre jusqu’à la semaine prochaine. Mieux vaut oublier le taxi. Paris s’offre à toi, profites-en ! Profites-en, tu parles ! Devant toi, le pas qui vient devant l’autre, une rue pavée sans perspectives.

Tu marches. Paris n’est pas uniforme. Pour rentrer dans ton quartier pourri, tu vaques au milieu de la misère, puis au milieu du tumulte des quartiers qui ne s’endorment jamais, puis encore tu fends l’air vicié des domiciles cossus, où tu ne croises personne ou rien que des pauvres mecs qui ont comme vocation de tambouriner aux portes qui ne s’ouvriront jamais. Parfois, on a l’impression qu’une frontière invisible scinde les humanités. Ceux qui ont un compte en banque garni juste là, et pile poil après cette poubelle, ceux qui mangent des kebabs !

Ce matin, un type à la radio a prononcé ton nom en claquant des doigts. Les gens sont cons. Ils voient ta trogne sur un disque et ils pensent que tu es quelqu’un, que tu es à l’abri de ce genre de choses, que tu es exonéré des piétoneries quotidiennes, tu es quelqu’un et quelqu’un c’est lisse, lisse, comme un cul sorti d’un spa autrichien. Alors qu’en fait, t’es endetté comme un état africain, t’as aucune peau moelleuse pour se frotter contre toi quand tu pousses la porte de chez toi et que tu t’étends comme un autre drap sur ton lit ; juste ce taré de Léon qui s’est spécialisé dans l’art de constituer de belles garnisons de cocktail Molotov en prévisions d’invasions futures.

Près de chez toi, des mecs ne sont pas couchés. Se couchent-ils jamais ceux là ? En te regardant passer, ils s'esclaffent : « tu rentres de ta connerie de jazz, tu vas la jouer encore longtemps ta musique de vieux ? ». Et tu t’esclaffes aussi, parce que t’en as marre de laisser à l’air suppurer tes plaies béantes. Juste, tu constates que c’était long, que c’était un mauvais soir, avec une lune dégueulasse, tu constates que le thermomètre est resté bloqué sur le mode "four dantesque" parce que le grand ordonnateur du climat a déglingué l’air conditionné ; forcément, à force de jouer comme un enfant avec le thermostat ! Il fera toujours chaud, comme ça, sans air, il fera toujours chaud comme ça, comme si c’était l’enfer, mais pas vraiment dans le fond, comme si c’était tout comme mais aussi comme si tu savais bien que si c’était le cas, ce serait encore pire.

Tu glisses la clé dans ta serrure. Léon est debout, complètement à poil, le regard complètement halluciné, rebondissant contre les murs, pendant qu’une blatte escalade la petite montagne velue que crée son pied immobile planté là. Sa queue pendouille comme un artifice sans utilité entre ses jambes, une farce du bon Dieu. Et il dit : « ça y est, ils arrivent ». Et tu sais que c’en est terminé ! Que tout ce qui t'est arrivé jusqu'à maintenant, tout, y compris cette nuit de merde payée une misère, pour laquelle tu récoltes une bouillie de voute plantaire et un ongle incarné, un ego tondu et un amour propre au rez de chaussée, et bien...c'était rien qu'une foutue sinécure !

boomp3.com