
source
Sa respiration lourde a quelque chose de vaguement insoutenable. L’odeur de sa transpiration, sa poitrine molle et velue qui se soulève puis s’affaisse rapidement, comme si ce con venait d’accomplir un exploit olympique. Et cette façon qu’il a de fixer le plafond par peur de regarder dans ses yeux. Elle le foutrait bien dehors, avec fringues, montre en inox, mallette en cuir. Elle le ferait, si ce n’était pas lui qui avait réglé le prix de la chambre d’hôtel !
Sylv ne respire plus. Ce petit yuppie pété de thune qui bosse au 28e étage d’une tour quelconque de la Grande Esplanade lui a démonté le bassin. Elle a l’impression d’avoir un sandwich club entre les jambes ; rose-virage-écarlate comme du jambon de laboratoire, humide comme une jungle sud-américaine ; une superposition de lambeaux. Elle a bien envie de lui dire maintenant : « allez, casse-toi Rico, casse-toi où tu veux et que je ne te revois jamais de près ou de loin ». Elle a presque envie de le cogner, avec sa foutue montre, pile entre les deux yeux, à chaque fois qu’elle émet ce bip incessant ; tous les quart d’heure à vrai dire, comme si il nous fallait savoir tous les quarts d’heure que le temps ne s’arrête jamais, jamais, et qu’à la fin, quand il ne reste plus rien, on canne. « Casse-toi Rico, le temps c’est de l’argent en moins à la fin du mois » ! Mais elle ne dit rien, elle ne respire plus, elle retient ses cris dans le fond de sa gorge, proprement emmaillotés, là où tout est obscur, retenu, immobile, au chaud, latent, obstrué.
Elle se repasse la scène des dernières heures. Cette virée à Stalingrad qui tourne au fiasco. Cette bonne femme qui s’agrippe à elle en hurlant des mots étrangers, du russe peut-être, et qui lui file des coups de talon dans le tendon. Des vieux magazines porno partout, qui tombent des étagères comme de la neige, des trucs indescriptibles shootés dans des appartements sans fenêtre, dans de vieilles gares désaffectées, sur de vieux matelas défoncés pleins d’auréoles de pisse, avec des filles pas normales, des mecs pas normaux, des animaux pas normaux, des objets pas normaux.
« Casse-toi Rico ». Et puis cette virée solitaire qui l’a menée dans un rêve jusque ce petit bar à loupiotes de Montparnasse. Et Rico-casse-toi-Rico au comptoir en train de siroter un cocktail-rainbow plein de poissons clown dedans… Elle se souvient avoir souri, elle se souvient avoir prononcé les mots d’une autre : « dis-donc, t’aimes les trucs sucrés toi » ; avoir commandé ensuite un scotch de vermine en fixant son regard étonné ; l’avoir gentiment défié du sourcil droit en s’enfilant une rasade complète, calcinant les restes de sa raison !
On ne croirait pas mais Sylv sait y faire avec les hommes ; avec certains hommes en tout cas. Elle danse à la perfection le tango des indécis. Fonce dedans et caresse, défie et laisse envisager la victoire à l’horizon. La plupart des mecs adorent ça. Ils ont l’impression de dompter un animal sauvage. Le reflet que ce genre de miroir leur rend les envahit de bouffées de satisfaction ; et les mecs aiment ça plus que tout, être satisfait !
« Casse-toi Sylv ». Elle se lève péniblement. « c’est ça regarde-le, mon cul, tu le vois pour la toute dernière fois ». Elle se penche en avant sans rien dissimuler pour ramasser sa petite culotte, qu’elle enfile comme un militaire de carrière. Puis elle revêt le reste. « Rico, elle lui dit, tu viens de me faire comprendre un truc d’importance et je te remercie pour ça ». Sans ajouter un mot de plus, elle ramasse son sac, ses clés de bagnole, plante ses deux pieds dans ses pompes et disparaît de la chambre.
Rico n’esquisse pas le moindre mouvement. Il entend la porte claquer faiblement contre son armature blindée quatre pièces plus loin. Il se demande pourquoi elle l’a appelé Rico étant entendu qu’il se nomme Sébastien.